Politique

Brahim Ghali, Sahara occidental, Ceuta et Melilla… Pourquoi le torchon brûle entre le Maroc et l’Espagne

Réservé aux abonnés | | Par - à Casablanca
Mis à jour le 27 avril 2021 à 11h38
Le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, assiste à une conférence de presse avec son homologue espagnol Arancha Gonzalez Laya, à Rabat, le 24 janvier 2020.

Le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, assiste à une conférence de presse avec son homologue espagnol Arancha Gonzalez Laya, à Rabat, le 24 janvier 2020. © FADEL SENNA/AFP

L’hospitalisation en Espagne du président de la RASD envenime les relations entre les deux pays, déjà tendues, et ravive les dossiers sensibles.

Sur le devant de la scène, le Maroc et l’Espagne font bonne figure. Le 23 février, Nasser Bourita, le ministre marocain des Affaires étrangères, s’est entretenu par visioconférence avec son homologue espagnol, Arancha Gonzalez Laya, et se sont tous les deux félicités des « excellentes relations entre les deux pays ». Dans la foulée, les deux gouvernements ont annoncé le lancement de réunions virtuelles entre les ministres marocains et espagnols de l’Industrie, des Transports ou encore de l’Agriculture. Réunions au cours desquelles un méga-projet a été relancé : celui du tunnel reliant le royaume à la péninsule ibérique via le détroit de Gibraltar. Promesse réaliste ou vieille lune ? Difficile à dire, mais cette idée de liaison fixe entre les deux pays remonte déjà à 1869…

Nasser Bourita a fait part de sa « déception » face à un « acte contraire à l’esprit de partenariat et de bon voisinage »

En coulisse, l’atmosphère entre les responsables des deux pays est nettement plus fraîche. Du côté espagnol, on évoque une « crise économique larvée » qui dure depuis des mois, et on estime que les « relations ne sont pas aussi bonnes que Madrid le souhaiterait ». L’accueil par l’Espagne de Brahim Ghali, président de la République araba sahraouie démocratique (RASD) et du Front Polisario, actuellement hospitalisé à Logroño (près de Saragosse), alors même que celui-ci est recherché par la justice espagnole, ne risque pas d’arranger les choses. Au lendemain de la révélation de Jeune Afrique, le 23 avril, Arancha Gonzalez Laya a assuré que l’hospitalisation de Brahim Ghali « ne remettait pas en cause les relations avec le Maroc », qualifié de « partenaire privilégié ».

Le 25 avril, le royaume, à travers Nasser Bourita, a réagi en faisant part de sa « déception » face à un « acte contraire à l’esprit de partenariat et de bon voisinage » et annoncé la convocation de l’ambassadeur d’Espagne à Rabat au ministère des Affaires étrangères afin qu’il réponde à un certain nombre d’interrogations : pourquoi Brahim Ghali a-t-il été admis en Espagne avec un faux passeport ? Pourquoi les autorités espagnoles n’ont pas jugé bon d’en aviser le Maroc ?

Sahara, clé de voûte de la brouille

A l’instar de la récente brouille diplomatique entre le Maroc et l’Allemagne, ici encore le Sahara est au cœur du problème. « Nasser Bourita a été très clair, il souhaite que les Européens s’alignent sur la décision américaine de reconnaître la souveraineté du Maroc au Sahara, estime un journaliste espagnol, ou que l’Espagne s’aligne au moins sur le discours de la France, plus favorable au Maroc sur ce dossier et soutien du plan d’autonomie marocain. » Officiellement, la position de l’Espagne, qui a accueilli assez froidement la décision américaine, n’a pas changé : la résolution du conflit au Sahara doit passer par les Nations unies. En privé, ce n’est pas tout à fait la même histoire.

Plusieurs responsables politiques espagnols soutiennent le Polisario et entretiennent des relations avec ses membres. Le 15 novembre dernier, par exemple, soit deux jours après l’intervention des Forces armées royales (FAR) marocaines à Guerguerat, Pablo Iglesias, leader du parti Podemos et vice-président du gouvernement espagnol, avait fait mention dans un tweet d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU invitant à la « tenue d’un référendum d’autodétermination au Sahara occidental ». D’ailleurs, la tournée officielle d’Iglesias sur le continent africain, qui a eu lieu entre fin mars et début avril, a exclu le Maroc…

« Il y a également de nombreux responsables plus nuancés qui tiennent à peu près le même discours que les Français, mais ils ne l’assumeront jamais en public », nuance le journaliste. L’annulation du sommet Maroc-Espagne le 17 décembre 2020, au lendemain de la décision historique de Donald Trump sur la marocanité du Sahara, est une indication de plus que le Maroc s’est engagé dans une diplomatie plus affirmée.

Si le contexte sanitaire a une fois de plus été invoqué pour annuler la réunion, le royaume semble surtout peu disposé à signer un communiqué conjoint avec l’Espagne si sa position sur le Sahara n’évolue pas. Quant au président du gouvernement espagnol Pedro Sanchez, il espérait une audience royale avec le roi Mohammed VI, qui n’a jamais figuré au programme de l’événement, ce qui a irrité Madrid. Ce sommet a de nouveau été annulé en février, et reporté aux calendes grecques.

Les épines satellites

D’autres dossiers brouillent la ligne entre le Maroc et l’Espagne, et alimentent la crise, notamment la fermeture des frontières entre le royaume et les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, décidée en mars 2020 officiellement pour contrer la propagation du Covid-19, régulièrement dénoncée comme une « tentative d’isolement économique et d’asphyxie » par les présidents espagnols des deux villes, Juan Vivas et Eduardo de Castro.

L’État marocain n’a jamais cessé de revendiquer ces deux présides, considérés comme le symbole de la décolonisation inachevée du Maroc. Depuis 2019, une circulaire marocaine interdit aux diplomates et hauts fonctionnaires chérifiens de voyager ou transiter par ces deux villes. Fin décembre, Saadeddine El Othmani, chef du gouvernement marocain, a déclaré sur la chaîne de télévision Acharq que « Sebta et Melilla étaient marocaines, comme le Sahara » et « que la question devait s’ouvrir ».

La Cour de justice européenne devra statuer sur la légitimité des procès a répétition lancés par le Polisario

Ni une, ni deux, l’ambassadrice du Maroc en Espagne a été convoquée par le ministère des Affaires étrangères espagnol, qui attend « de ses partenaires le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale ». La ministre espagnole des Affaires étrangères enfonce le clou en janvier dans une interview accordée à Jeune Afrique dans laquelle elle affirme qu’il n’y a « rien à négocier » sur Ceuta et Mellila.

Ce n’est pas tout : l’intensification de l’immigration clandestine marocaine et subsaharienne à destination des îles Canaries ou du sud de l’Andalousie, ou encore la question de la délimitation de l’espace maritime marocain sont autant de sujets qui font grincer les dents espagnoles. Enfin, d’ici cet été, la Cour de justice européenne devra statuer sur la légitimité des procès a répétition lancés par le Polisario pour contrer les accords agricoles conclus entre le Maroc et l’Union européenne (UE) en 2019. Début mars Nasser Bourita a appelé l’Europe « à faire face sérieusement à cette guérilla juridique qui vise ses accords commerciaux » avec le royaume. Si ce n’est pas le cas, la crise sera inévitable entre le Maroc et l’UE, et par conséquent l’Espagne.

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