Politique

[Tribune] Esclavage : c’est à l’Afrique d’écrire sa propre histoire

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Mis à jour le 27 avril 2021 à 17h01

Par  Karfa Diallo

Essayiste et consultant franco-sénégalais, fondateur-directeur de l'association Mémoires & Partages. Son dernier ouvrage, « Les Légions de Senghor », est paru aux Éditions Ex Aequo.

Sur l’île de Gorée, au Sénégal, la statue de la libération des esclaves, inaugurée en 2002.

Sur l'île de Gorée, au Sénégal, la statue de la libération des esclaves, inaugurée en 2002. © Reportage au S√©n√©gal Monument des esclaves de la ville de Gor√©e. © J. du Sordet / EDJ

La loi sénégalaise du 27 avril 2010 reste la seule initiative africaine à inscrire dans les textes les crimes de la traite et de l’esclavage des populations du continent.

À quelques semaines d’un sommet de la Françafrique controversé, les 20 ans de la première et unique loi européenne qui déclare la traite et l’esclavage des noir.e.s crimes contre l’humanité sont l’occasion d’une réflexion en Europe et en Afrique, à l’heure où de nouvelles exigences mémorielles agitent la jeunesse mobilisée contre le racisme et la domination néocoloniale.
Votée en 2001, sous le gouvernement socialiste de Lionel Jospin, la loi française a indéniablement marqué une étape dans le combat pour l’égalité. Elle fut portée par Christiane Taubira, alors députée guyanaise, qui a prolongé à l’Assemblée nationale les mobilisations associatives françaises exigeant la sortie d’un « roman national » qui expulsait, jusque-là, les afro-descendant.e.s français.e.s des conquêtes de la liberté.

Crime contre l’humanité

Ainsi, depuis 2006, présidents de la République, élu.e.s, collectivités locales (surtout anciens ports négriers), établissements scolaires, associations, artistes et chercheur.e.s français.e.s ont, par des moyens divers, investi ce travail de mémoire, loin de toute diabolisation, victimisation ou repentance. La création récente de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, dirigée par l’ex-maire de Nantes et ex-Premier ministre français, Jean-Marc Ayrault, est aussi révélatrice de l’inscription au cœur des institutions françaises.

Si les autres États de l’Union européenne ne sont pas encore rentrés dans ce processus de reconnaissance et de qualification juridique, il faut noter la timide avancée du Parlement européen qui, par une résolution votée le 19 juin 2020, a invité les États membres à reconnaitre « officiellement les injustices du passé et les crimes contre l’humanité commis contre les personnes noires et les personnes de couleur » et décidé d’une date de commémoration, le 2 décembre, déjà prévue par les Nations unies comme Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage, surtout contemporain.

Notons tout de même, pour le regretter, que ni la France, ni le Parlement européen, ne sont encore sortis de cette vision européocentrée de l’histoire de l’esclavage colonial au détriment d’une perspective globale qui intègre les deux autres formes de traite et d’esclavage des noir.e.s de notre modernité : subsaharien.e.s et arabo-musulman.e.s. Toujours ignorées du processus international de reconnaissance et de réparation, les conséquences de ces derniers trafics continuent d’égrener leurs lots de souffrance en Afrique subsaharienne, au Maghreb, jusqu’en Europe où les jeunes migrants subsahariens racontent de plus en plus les formes d’esclavage subies dans leur traversée du Sahara.
Qu’en est-il de l’Afrique ?

Impact de l’histoire

Nouvellement indépendants dans les années 1960, les États africains, malgré les urgences de la décolonisation et du développement économique, n’ont cessé de rappeler aux anciens colonisateurs et à leurs propres peuples l’impact de l’histoire de la traite des noir.e.s et de l’esclavage dans l’évolution politique de leurs jeunes nations. Pourtant, jusqu’en 2010, aucun d’entre eux n’avait qualifié juridiquement ce que la France a été la première à qualifier de crime contre l’humanité. Inspirée, autant dans son esprit que dans sa forme, par la loi française dite « Taubira », la loi sénégalaise du 27 avril 2010, première et unique loi en Afrique, marque, néanmoins, un tournant dans la gouvernance mémorielle de cette tragédie, de ses conséquences et de la conscience qu’en gardent les afro-descendant.e.s. L’ancien président Abdoulaye Wade ira jusqu’à dire que la décennie de l’alternance sera marquée par trois lois : « la loi contre la peine de mort, la loi sur la parité et la loi déclarant la traite des noirs crime contre l’humanité ».

Absence d’implication choquante

Ce texte sert donc non seulement à rappeler que le Sénégal et l’Afrique ont payé un lourd tribut à la mondialisation mais aussi que cette mémoire doit servir l’affirmation, la vigilance et le développement du continent. Outre la qualification de la traite et de l’esclavage en crime contre l’humanité, la loi sénégalaise, qui répond à l’évolution des consciences sur l’impact de cette histoire, a défini un certain nombre d’objectifs communs (scolaires et universitaires), similaires d’ailleurs à la loi française, pour inscrire la mémoire et la connaissance de la traite, de l’esclavage et des combats pour leur abolition dans le patrimoine civique républicain commun.

Des sentiments de haine, de rancoeur ou de culpabilité

Depuis le 27 avril 2010 et l’instauration de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, la ville de Dakar a accueilli quelques initiatives associatives : une cérémonie commémorative à l’hôtel de ville, ainsi que des rencontres réunissant établissements scolaires, universitaires et activistes. Le rapport du Sénégal vis-à-vis de l’histoire de l’esclavage colonial et de ses conséquences s’est approfondi, même si l’absence d’implication de l’État sénégalais dans ce devoir de mémoire choque. L’actuel président Macky Sall n’a jamais respecté cette obligation que la loi sénégalaise lui fait. Pendant que les autres dirigeant.e.s africain.e.s semblent totalement imperméables à ce devoir de mémoire essentiel.

Pourtant, cette longue histoire, quatre siècles de déportation et d’exploitation des forces vives de l’Afrique, ce crime contre l’humanité, a traversé l’émergence des nations africaines, et structure fortement les imaginaires en cristallisant des comportements politiques qui engendrent de plus en plus des sentiments de haine, de rancoeur ou de culpabilité.
La criminalisation et la commémoration sont une occasion de se souvenir du sacrifice et des résistances de millions de victimes de l’esclavage colonial, de dresser des digues contre l’oubli de cette barbarie, de lutter contre les formes de domination néocoloniale et de discriminations raciales infligées aux afro-descendant.e.s et enfin d’enclencher un processus de réparation indispensable pour des rapports sociaux et géopolitiques apaisés car justes.

À l’Afrique d’écrire son histoire

Un travail immense reste à faire. Cette histoire suscite beaucoup d’intérêt outre-Atlantique et focalise bien des enjeux politiques, mais n’est pas encore appropriée ni intégrée dans les récits nationaux et étatiques africains. Confinées à un tourisme mémorial au discours parcellaire et expulsées sur les côtes du littoral africain, l’histoire et les conséquences du racisme négrophobe semblent ne pas concerner le continent. Même l’Union africaine reste très taiseuse sur le sujet, comme si cette tragédie était extérieure à un continent qui se satisferait de l’idée d’être victime et non pas acteur d’une histoire qui n’est pas tombée « comme un cheveu sur la soupe » tant la culture de l’exploitation de l’homme par l’homme y est ancienne.

La construction nationale des jeunes États africains a pourtant besoin de moments solennels et réguliers pour se souvenir de ceux qui ont subi les crimes et versé leur sang pour la liberté. Il est donc particulièrement important sur le plan symbolique que les États africains gravent dans le marbre de la loi républicaine le crime que ce continent a subi. Ce n’est pas aux autres de faire notre mémoire. L’instrumentalisation d’une mondialisation dans laquelle l’Afrique et sa diaspora ne tiendraient que les rôles de spectateurs, voire de victimes, est à déconstruire et à décoloniser. Ce travail, c’est aussi et surtout à l’Afrique de l’écrire. Dans le débat sur les réparations de ce crime contre l’humanité, le vote par tous les pays africains d’une telle loi participera à appuyer les conséquences judiciaires incontournables pour résoudre les inégalités systémiques héritées par les africain.e.s et leurs descendant.e.s de par le monde. On peut même finir par s’étonner que cette question majeure, nichée dans les imaginaires de tous les dirigeant.e.s français.e.s et africain.e.s, n’ait jamais figuré au programme des sommets dits internationaux Afrique-France !

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