Culture

Tunisie : Djerba, Hammamet, Sfax… Voyage historique à travers les noms des villes

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Mis à jour le 3 mai 2021 à 10:52

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Dans son livre « Généalogie des villes de Tunisie », la chercheuse Leila Latreche explore l’histoire des échanges et des conquêtes du pays en révélant l’évolution des noms de ses centres urbains. Un voyage à travers les époques et la géographie. 

Mettre en lumière les noms successifs de villes revient à souffler sur les strates de l’Histoire recouvertes par la poussière du temps. Et le résultat peut paraître aussi vertigineux que les excavations de fouilles archéologiques. C’est le défi que s’est lancé la chercheuse en géopolitique, spécialiste des relations internationales, Leila Latreche, au Maghreb, avec sa Généalogie des villes de Tunisie (parue le 11 mars 2021 aux éditions Riveneuve) qui fait suite à la Généalogie des villes d’Algérie (publiée en 2018 chez le même éditeur).

« En travaillant sur la région Est algérienne, correspondant à la Numidie, les liens avec l’espace tunisien me sont apparus de manière évidente », explique celle qui a parcouru la Tunisie de long en large à la rencontre d’architectes urbanistes et d’historiens.

Une cinquantaine de villes effeuillées

L’approche est originale et didactique. Une cinquantaine de villes tunisiennes, classées par régions, sont décrites à travers cet effeuillage toponymique, couche par couche. On y découvre — dès l’entête présentant chacune d’elle – les différents patronymes qui les ont habillées comme des poupées russes. Suivent leurs caractéristiques géographiques, le descriptif de leurs monuments (assortis parfois de photos et de cartes illustrées) mais aussi, inévitablement, de leurs conquêtes et hôtes successifs.

Quand on veut rendre compte de la société tunisienne, c’est le patchwork humain qui vient à l’esprit

Des Numides aux colons français, en passant par les Berbères, les Arabes, les Phéniciens, les Romains, les Andalous, les Turcs, les Maltais, ou encore les Espagnols et les Italiens, tous ont laissé des traces. « Quand on veut rendre compte de la société tunisienne, c’est le patchwork humain qui vient à l’esprit, un patchwork en perpétuelle recomposition à mesure que se modifient les rapports unissant la région au reste de la Méditerranée », raconte l’auteure.

Les noms témoignent des routes commerciales et des croisements de population. Ainsi Douz, ville touristique du Sud, ex-relais d’étape des caravanes entre le Sahara et la Tunisie septentrionale, pourrait venir d’un mot berbère signifiant « abri ». Les villes portuaires, très convoitées pour leur accès au contrôle de la mer, sont aussi à l’honneur. La station balnéaire d’Hammamet s’est appelée Pupput sous les Romains avant de tirer son nom des bains maures (hamac). On retrouve souvent des références topographiques comme Ghar el Melh (littéralement « grottes de sel ») ou les nombreux héritages du préfixe « th», la source en berbère, ou « ain », équivalent en arabe.

Tentatives d’effacement

Si les explications linguistiques parcellaires peuvent laisser le lecteur sur sa faim, le parti pris est assumé : ce n’est ni un ouvrage d’urbanisme ni de toponymie au sens strict. Il s’agit de combler un vide. « J’ai trouvé beaucoup plus de documentation en Algérie où des laboratoires se consacrent à la recherche toponymique depuis l’époque française, alors qu’en Tunisie cette spécialité manque », précise Leila Latreche.

Les hypothèses sur l’origine de certains noms de villes s’affrontent encore. La signification de Tunis, la capitale, pourrait tout aussi bien être liée à la déesse punique Tanit, qu’au berbère tinast (« clef de la fertilité ») ou ens (« le bivouac »). Sfax, deuxième ville du pays se voit affublée de potentielles généalogies issues de sources aussi variées que le roi Syphax de Numidie, le concombre (du tunisien fakkous), ou l’esclave Sfax qui aurait coupé (du verbe kes) une peau pour délimiter ses contours.

Djerba a porté jusqu’à huit noms

Les récits de tentatives d’effacement des traces de prédécesseurs ne manquent pas. Sur le plan historique d’abord : mise à sac Tunis par les Algériens au XVIe siècle, prise du port de Bizerte par les pirates ottomans qui s’attaquent aux navires chrétiens, destruction des remparts de Mahdia par les Espagnols avant de la laisser aux mains de Charles Quint en 1550… 

La toponymie parfois suit. « Les Romains ont utilisé les noms qui étaient là avant eux et les ont modifiés, c’est grâce à cette adaptation linguistique qu’on arrive à retrouver les origines berbères d’une grande majorité de noms, quand les conquêtes arabes ont davantage procédé par effacement », détaille Leila Latreche. Certaines villes victimes d’effacements successifs de leurs noms révèlent de véritables palimpsestes. Djerba en a porté jusqu’à huit, aux consonances éclectiques : dont Lotophages (en référence à l’Odyssée), Phlâ, Meninx, Zerbi !

Ce puzzle reconstitué tord le coup aux visions monolithiques de l’Histoire. « Beaucoup de Maghrébins connaissent mal leur pays. On peut parler d’acculturation  », souligne la chercheuse qui s’attèle désormais à l’écriture d’un volet marocain et envisage une anthologie des voyageurs de la région.