Société

Les ENA africaines sont-elles menacées de disparition ?

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Mis à jour le 27 avril 2021 à 20h39
A l’ENA RDC, à Kinshasa, en 2014.

A l'ENA RDC, à Kinshasa, en 2014. © JUNIOR D. KANNAH/AFP

Alors qu’Emmanuel Macron a annoncé la suppression de l’ENA en France, les 17 établissements africains qui suivent son modèle comptent bien lui survivre.

Poussiéreuses, les Écoles nationales d’administration ? En France, Emmanuel Macron a fait de la suppression de l’ENA le symbole d’une volonté réformatrice. S’attaquer à la haute fonction publique à un an d’une élection présidentielle n’est évidemment pas anodin. Mais quelles conséquences cela peut-il avoir sur le continent ?

« Le problème de l’ENA en matière d’image n’est qu’un problème franco-français, répond Camélia Ntoutoume-Leclercq, ministre gabonaise déléguée à l’Enseignement supérieur et à la Recherche scientifique. L’ENA continue de faire rêver en Afrique. C’est une grande dame de 70 ans, devenue une marque internationale et un label qu’il faut protéger ! L’ENA, c’est le gage d’une formation de très grande qualité, qui ne souffre aucune contestation et qui attire de facto le respect. »

Elle-même énarque et présidente de la confédération internationale des associations françaises et étrangères des anciens élèves de l’ENA, la ministre s’inquiète de la décision du président français, qui souhaite remplacer l’ENA par un Institut du service public. « Avec la disparition du nom, que vont devenir les 64 ENA dans le monde ? » s’interroge-t-elle.

« Un aboutissement, une fierté »

Dans le sillage de l’ENA Paris fondée en 1945, 64 écoles nationales d’administration ont en effet été créées autour du globe, dont 17 en Afrique francophone. Les premières ENA en Afrique subsaharienne ont vu le jour au sortir des indépendances, en 1960 en Côte d’Ivoire, au Sénégal et en RDC, en 1962 en Centrafrique, en 1963 au Mali et au Tchad. D’autres ont ensuite vu le jour en 1984 au Bénin et en 2006 au Mali.

Des écoles africaines juridiquement indépendantes mais très inspirées par la maison mère française et bénéficiant de nombreux partenariats. L’ENA Paris s’est ainsi imposée comme un puissant outil de coopération dans le domaine de l’éducation et du rayonnement de la langue française.

« La France sert souvent d’exemple, poursuit Camélia Ntoutoume-Leclercq. Être diplômé des ENA nationales, c’est un aboutissement, cela permet d’accéder à la haute administration. C’est une fierté de dire que l’on est énarque. Beaucoup rêvent ensuite d’aller à l’ENA France. L’Institut du service public nous parle moins. »

L’Institut du service public maintiendra toutes les conventions passées avec les écoles étrangères

Comme la ministre gabonaise, issue de la promotion Émile Zola, de nombreux Africains sont passés par les bancs de la prestigieuse école française et occupent aujourd’hui les plus hautes fonctions de l’État dans leurs pays respectifs : Moctar Ouane, Premier ministre du Mali ; Hichem Mechichi, chef du gouvernement tunisien, ou encore Nicolas Kazadi, ministre des Finances du nouveau gouvernement de la RDC. Ils représentent près d’un tiers des étudiants étrangers admis à l’ENA France.

« Ce qui va manquer, ce sont les échanges »

« La plupart des ENA nationales en Afrique s’inspirent des bonnes pratiques de l’ENA France, mais elles vivent pour elles-mêmes et répondent à des besoins réels. Elles ne vont donc pas disparaitre, réagit quant à lui Woyo Konate, secrétaire général par intérim de l’ENA Mali. Ce qui va manquer en revanche, ce sont les échanges et voyages d’études dont beaucoup de cadres administrateurs des écoles africaines ont bénéficié. »

Patrick Gérard, directeur général de l’ENA France, se veut rassurant : « L’Institut du service public reprendra toutes les attributions actuelles de l’ENA, notamment l’accueil des élèves internationaux dans nos formations, et maintiendra toutes les conventions passées avec les écoles étrangères. Et il y aura d’autres attributions en matière de formation domestique et continue ».

Les écoles africaines bénéficient notamment d’une coopération avec l’Hexagone pour la formation des personnels enseignants, la modernisation de l’administration mais aussi sur les questions d’éthique, de management public, de conduite et d’évaluation des politiques publiques ainsi que de transition numérique. Ils voient aussi certains de leurs élèves placés en stage dans les préfectures, rectorats ou ministères français.

Pilier de la réforme en RDC

Sur le continent, les besoins en formation des hauts cadres administratifs, voire des corps intermédiaires, sont immenses. Les effectifs des administrations sont vieillissants, démotivés et en décalage avec les enjeux modernes (environnement, communication, digitalisation, bonne gouvernance) dans de nombreux pays, comme la RDC.

À Kinshasa, l’ÉNA créée en 1960, puis fermée onze ans plus tard, a été relancée en 2013 avec l’appui de l’Agence française de développement (AFD). « Les besoins de l’administration restent très importants dans la santé, l’éducation, l’environnement et l’agriculture », pointe Didier Grebert, directeur de l’AFD en RDC, qui a lancé un nouveau projet de coopération avec l’établissement dans le cadre d’un contrat de désendettement et de développement signé fin 2019.

« La relance de l’ENA est le pilier majeur de la réforme de l’administration publique en RDC, souligne Guillaume Banga Wakimesa, directeur général par intérim de l’ENA RDC. C’est cette école qui dotera le pays en ressources humaines de qualité, à même de transformer l’administration dans le futur. »

Admis à bac + 5 après un concours exigeant, les futurs hauts fonctionnaires, qui doivent avoir moins de 35 ans, suivent une formation professionnelle de douze mois (dont trois de stage), axée sur quatre modules. Le module « intégration » vise à fédérer des élèves provenant de filières différentes (droit, économie, médecine, sciences…) et à leur inculquer la culture de l’administration. Celui consacré aux « grands enjeux contemporains » porte notamment sur les biens publics mondiaux, les Objectifs du millénaire, la reconstruction post-conflit et l’intégration africaine. Le module « management » doit préparer les futurs hauts fonctionnaires à prendre des responsabilités, à conduire des équipes. Enfin, celui qui s’intéresse aux « territoires » aborde les questions de décentralisation, de législation foncière, de développement en milieu urbain et rural.

Mieux considérés… et rémunérés

La formation est gratuite et donne droit à une bourse d’environ 600 dollars par mois… Mais c’était sans compter sur l’inflation, qui a largement amputé sa valeur, et les arriérés de paiement. Les étudiants de la promotion en cours attendent depuis sept mois le versement de 65 % de cette somme.

En RDC comme dans de nombreux pays africains, la modernisation de l’administration se heurte à des contraintes fortes en matière de finances publiques. L’ENA RDC est financée à 70 % par le Trésor public congolais et à 30 % par la France et la Belgique. « Cette aide étrangère est capitale. Elle nous permet de payer les formateurs », ajoute Guillaume Banga Wakimesa.

L’intégration des énarques n’est pas facile. Les anciens ont toujours eu peur des nouveaux

À leur sortie, les lauréats de l’ENA RDC, pourtant fleurons de la nation, rencontrent d’autres obstacles. Placés dans les ministères de la Réforme, de la Fonction publique, du Plan, des Finances, du Budget ou du Portefeuille, les nouveaux hauts fonctionnaires se heurtent à la résistance de cadres vieillissants et mal payés.

« L’intégration n’est pas facile. Les anciens ont toujours eu peur des nouveaux. Ils pensent qu’on vient prendre leurs places, confie le directeur de l’ENA RDC.  Sans compter que ces nouveaux administrateurs civils sortis de l’ENA sont bien plus considérés et rémunérés. Mais cela fait partie de la réforme, il faut revaloriser ces jeunes, qui font partie des meilleurs et croient dans le service public. Les ressources humaines de qualité doivent être encouragées, motivées. »

Si le traitement de ces énarques s’aligne sur la grille de la fonction publique, leur statut leur permet de bénéficier d’une prime près de dix fois supérieure au traitement de base (1000 dollars par mois). Objectif : les décourager de partir vers le privé après les sept années qu’ils doivent à l’État.

Aujourd’hui, une centaine de diplômés, dont 22 % de femmes, sortent chaque année de l’ENA de Kinshasa. « C’est une goutte d’eau au regard des besoins de la RDC, estime Guillaume Banga Wakimesa. Mais nous voulons qu’ils soient formés dans les meilleures conditions… Jusqu’au jour où nous aurons notre propre campus. » L’État congolais a déjà doté l’établissement d’un terrain de 8,5 hectares et une étude architecturale a été menée grâce à l’aide de la Banque africaine de développement. Reste à trouver les fonds pour démarrer la construction.

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