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Édouard Maunick, cette mort qu’il détestait

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Édouard Maunick, le 6 mai 2010 à Paris.

Édouard Maunick, le 6 mai 2010 à Paris. © Bruno Levy pour JA

L’un de ses derniers recueils de poésie s’appelait « 50 quatrains pour narguer la mort ». Le 10 avril dernier, elle a fini par gagner la partie. Reste l’œuvre de ce grand auteur mauricien.

Il était comme sa poésie : flamboyant et baroque. L’écrivain mauricien Édouard Maunick, mort à Paris le 10 avril, laisse à la fois une œuvre considérable et le souvenir d’une personnalité haute en couleur et ô combien attachante.

Il naît à La Source, district de Flacq, dans l’est de Maurice, le 23 septembre 1931, jour d’équinoxe austral, donc de métissage du jour et de la nuit, se plaisait à souligner cet homme qui voyait en toute chose un signe du destin.

Si son père, Daniel Maximin, ramasseur de cannes à sucre, porte un nom venu du sanskrit, les origines du petit Joseph Marc Davy, les prénoms officiels du futur poète, sont multiples, comme c’est souvent le cas à Maurice. Dans ses veines coule du sang indien, pakistanais, mozambicain, français, britannique…

« Nègre de préférence »

Dans Les Manèges de la mer (Éditions Présence africaine, 1964), il écrit : « Je suis nègre de préférence ». Il expliquera qu’il ne rejette aucune de ses racines, mais qu’il a choisi ses origines africaines après avoir vu ses copains d’école méprisés et maltraités à cause de la couleur de leur peau. Ce n’est pas pour autant qu’il se considère comme un poète noir. « Mon expression est métisse », indiquera-t-il, avant de préciser : « Je prophétise le sang mêlé comme une langue de feu. »

Après ses études au Teacher’s Training College de Beau-Bassin, Maunick entre tout naturellement dans l’enseignement avant de devenir bibliothécaire de la ville de Port-Louis en 1958.

Mais l’insularité appelle au départ. En 1960, il s’envole pour Paris. Après quelques mois de bohème, il est embauché par la radio française de l’époque tournée vers l’outre-mer. Il fera de la production et l’animation d’émissions radiophoniques son métier pendant une quinzaine d’années. La décennie 1980 le voit entrer dans les organismes internationaux, à l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT, future Organisation internationale de la francophonie) d’abord, puis à l’Unesco, où il sera notamment directeur des échanges culturels et directeur de la « collection Unesco d’œuvres représentatives ».

Rédacteur en chef à Jeune Afrique

Maunick avait déjà tâté de la presse écrite, à la fin des années 1970, à la tête du bimensuel Demain l’Afrique. En 1993, il revient au journalisme d’information en occupant un poste de rédacteur en chef à Jeune Afrique. Changement de cap l’année suivante, quand le gouvernement mauricien le nomme ambassadeur à Pretoria. Ce sera un immense bonheur pour l’auteur de Mandela mort ou vif (Éditions Silex, 1987) d’assister au démantèlement du système de ségrégation raciale.

Depuis ses jeunes années à Maurice, où il fait paraître son premier recueil à compte d’auteur, Ces oiseaux du sang, en 1954, il n’a jamais cessé de publier. Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, il a réuni la quintessence de son œuvre dans une remarquable Anthologie personnelle (Éditions Actes Sud, 1989). Les connaisseurs en conviennent : avec un auteur tel que le Congolais Tchicaya U Tam’si, il fait partie des plus grands poètes africains post-négritude.

J’ai une grande gueule parce que je suis d’une race qu’on a voulu faire taire

Avait-il lui-même un poète de prédilection ? Son père, qui, pourtant n’a jamais écrit une ligne. Mais ce raconteur de paraboles lui a donné à « à entendre, à voir et à sentir ce que la vie a de plus vivant, ce que la mort a de plus vulnérable ».

Chez lui, la poésie est inséparable de la parole. C’est pour cela qu’il aimait tant la radio. Il fallait le voir, marchant dans les couloirs de Jeune Afrique, déclamer de sa voix de stentor les vers qu’il venait de coucher sur le papier. Il s’emportait facilement. À l’auteur de ces lignes, il s’en expliquait : « C’est vrai que je suis violent. J’ai une grande gueule parce que je suis d’une race qu’on a voulu faire taire. Je suis violent, parce qu’il y a en moi, à chaque seconde, des sangs qui cognent. »

Fragilité

Il semblait tout sauf modeste, mais son apparente assurance cachait mal une grande fragilité intérieure. La poésie n’était-elle pas pour lui le moyen de conjurer son angoisse devant l’existence ? Ce n’est pas par hasard qu’il aimait répéter : « Je sais les réponses, je cherche les questions. »

Un peu comme chez Senghor, son maître, la facture poétique de Maunick tient pour beaucoup aux ruptures syntaxiques, aux formulations elliptiques et à un vocabulaire parfois apparemment incongru qu’il puise dans l’environnement de son milieu natal. Soutenue par le rythme du créole, cette poésie est traversée par quelques figures essentielles : le père ; Neige, la femme aimée ; la mer ; l’île.

Cette dernière, c’est bien sûr Maurice, qu’il n’a en vérité jamais quittée et dont il disait qu’elle le « fertilise ». « Il n’est guère de poème où elle ne soit convoquée, interpellée, magnifiée », écrit Jean-Louis Joubert, qui a consacré une belle biographie au poète mauricien.

Contre la mort qu’il avait en détestation Édouard Maunick a mené un combat – poétique – acharné. L’un de ses derniers recueils n’avait-il pas pour titre 50 quatrains pour narguer la mort ? (Éditions Seghers, 2006) La Faucheuse a fini par gagner la partie.

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