Politique

Tunisie : à Gafsa, l’introuvable solution à la crise du phosphate

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Mis à jour le 23 avril 2021 à 11h40
Une manifestation dans le centre de la Tunisie, le 17 décembre 2020.

Une manifestation dans le centre de la Tunisie, le 17 décembre 2020. © FETHI BELAID/AFP

Jadis fleuron de l’industrie tunisienne, la Compagnie des phosphates de Gafsa connaît un déclin qui semble inexorable depuis une dizaine d’années. En cause, des mouvements sociaux récurrents menés par une population locale pour qui l’entreprise représente la seule planche de salut.

9 000 employés, une production de 8,3 millions de tonnes qui représentaient 4 % du Produit intérieur brut (PIB) et 10 % des exportations du pays rangeaient la Tunisie au 5e rang mondial des producteurs de phosphate. Dix ans plus tard, 30 000 employés, une production moyenne de 3 millions de tonnes, une contribution de 2 % au PIB et un recul à la 12e place mondiale en disent plus long que tous les discours sur la dérive de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG), fondée en 1897. Derrière les chiffres, la CPG raconte le drame d’une entreprise publique gérée par un État frileux.

Au fil du temps, la « kobania », contraction de compagnie, comme la nomment les natifs du bassin minier, a connu des hauts, des bas et de multiples restructurations. Elle fait toutefois partie intégrante de Gafsa et a joué un rôle structurant dans la région du Sud-Ouest. Sur l’avenue principale de Gafsa (Sud-Ouest), le haut bâtiment qui fait office de siège en impose toujours et fait office de point de ralliement pour les protestataires. Depuis plus de dix ans, les activités de l’entreprise sont régulièrement paralysées du fait de grèves et de mouvements sociaux.

Recrutements locaux

En cause, une redistribution de la manne jugée inéquitable par la population, qui réclame tour à tour plus de recrutements locaux et l’installation d’infrastructures dans une région déshéritée. La bataille prend l’allure d’un conflit entre possédant, soit la CPG, et dépossédés, les locaux. Certains concours de recrutement ont privilégié l’embauche de personnes venues d’autres gouvernorats et la population s’est sentie spoliée de ce qu’elle considère comme un droit. Le 7 janvier, des centaines de manifestants se sont rassemblés autour d’un mot d’ordre : « Le recrutement est une priorité et non pas une faveur ».

Les activités de l’entreprise sont régulièrement paralysées du fait de grèves et de mouvements sociaux

Jadis, la CPG pourvoyait à tout : santé, éducation, transport et était considérée comme une mère nourricière par une population dont les conditions de vie dans cette zone aride sont difficiles. Devenue l’un des fleurons des entreprises publiques, elle a conservé cette image d’employeur patriarcal et bienveillant. Mais les profits générés, faute de redistribution des richesses et d’équité, n’ont pas été réinvestis dans le développement régional. La compagnie a été comme « une vache laitière, dont le lait est régulièrement pompé pour être royalement servi aux régions privilégiées, tandis que la bouse reste sur les lieux pour les polluer », résume le journaliste Lakhdar Souid.

La compagnie est aujourd’hui en déroute mais cela n’empêche pas « la population de croire qu’elle détient toutes les solutions » commente Hichem, un militant de la société civile. Les politiques eux-mêmes, qu’ils s’illusionnent sur la santé de la CPG ou qu’ils préfèrent détourner les yeux, ne se risquent plus que rarement à s’emparer du sujet.

Le député du mouvement Echaâb Haykel El Mekki suggère au gouvernement de diminuer les charges sociales

« Si la production de phosphates atteint 10 millions de tonnes par an, nous arriverons à payer une grande partie de nos dettes » veut croire Haykel El Mekki, le député du mouvement Echaâb, en visite dans la ville fin mars. Mais si Haykel El Mekki suggère au gouvernement de diminuer les charges sociales, il se garde bien d’évoquer une réduction de la masse salariale. Cela reviendrait à se mettre à dos les syndicats qui orchestrent les mouvements sociaux.

Dialogue de sourds

« Depuis 2011, l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) provoque les grèves et les sit-in et obtient de la Kasbah que la CPG recrute. Résultat, même si les syndicats exagèrent, ils sont très écoutés par la population » explique un investisseur qui a renoncé à ouvrir une usine dans la région. Des habitants du douar voisin ont bloqué la construction du mur d’enceinte et réclamé que leurs enfants soient embauchés, arguant qu’ils étaient prioritaires puisque la terre avait appartenu à leurs ancêtres.

« On essaye de se mobiliser par tous les moyens », plaide Ahmed Mufti, un électro-mécanicien de la CPG, qui se souvient de la désobéissance civile qui avait paralysé le bassin minier pendant trois mois en 2008. Le politologue Larbi Chouikha avait décelé dans ce mouvement les prémices de la révolution de 2011. Mais la volonté de changement exprimée par la révolution ne semble pas avoir eu d’effet à Gafsa.

« L’exigence de travailler à la CPG ou dans le public fait prévaloir un micro-climat de non-emploi »

« À Gafsa, l’exigence de travailler à la CPG ou dans le public fait prévaloir un micro-climat de non-emploi », analyse l’ancien ministre de l’Emploi, Faouzi Abderrahmane. Pour faire baisser la température sociale, le pouvoir central a jugé bon de juguler le chômage par la création de sociétés en charge de travaux d’environnement rattachées à la CPG, souvent des coquilles vides qui versent des salaires en contrepartie de ce qui s’apparente dans nombre de cas à des emplois fictifs. Une approche qui plombe un peu plus les équilibres financiers de l’entreprise.

La CPG, grande dame vieillissante, est aussi victime de sociétés locales qui ont exigé que leurs équipements soient repris par la compagnie quand elle a décidé de ne plus recourir à des tiers pour le transport du phosphate. « La CPG est ainsi propriétaire de véhicules qui représentent des tonnes de ferraille inutile, avec 47 chauffeurs pour un camion fonctionnel », précise Lakhdar Souid.

Privatisation, diversification de l’économie locale…

Une privatisation de la CPG peut-elle être envisagée ? Nul ne se risque à évoquer l’idée, tant le sujet est tabou. « Malgré sa posture périlleuse et la crise qui y sévit avec toujours plus d’acuité, le gouvernement préfère opter pour la politique de la fuite en avant. C’est ainsi que, face à la crise, il agit avec peu de sérieux et de sens des responsabilités, ce qui donne à penser qu’il cherche à rendre la situation encore plus critique afin de préparer le terrain à une privatisation totale ou partielle », a d’ailleurs dénoncé l’UGTT dans un communiqué publié le 5 mars. La désignation le même mois de l’ancien ministre des Finances et natif de Gafsa Ridha Chalghoum à la tête de la CPG semble toutefois indiquer une quête d’apaisement du côté du gouvernement.

« La CPG doit se repositionner sur son cœur de métier, reconquérir sa compétitivité, ses marchés et son savoir-faire »

« La CPG doit se repositionner sur son cœur de métier, reconquérir sa compétitivité, ses marchés et son savoir-faire. Cela sera long et laborieux. Mais c’est sa seule voie de salut. Ce n’est pas une option. Cela est une exigence vitale » précise Radhi Meddeb, fondateur et président de Comete Engineering qui a débuté à la CPG. D’autres cherchent des voies de sortie de crise alternatives mais tâtonnent.

Un conseil des ministres dédié au développement de Gafsa en novembre 2020 avait identifié certains secteurs potentiellement pourvoyeurs d’emplois pour la population locale, comme l’agriculture ou le tourisme alternatif. Des pistes qui seront néanmoins difficiles à mettre en œuvre, justement à cause de la production de phosphate, qui pollue l’air et les eaux environnantes…

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