Politique

Cameroun : Franck Biya veut-il succéder à son président de père ?

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Mis à jour le 27 avril 2021 à 10:14

Franck Biya, lors d’un meeting à Douala, le 6 octobre 2011. © Victor Zebaze

Le fils de Paul Biya n’approuve pas, mais ne désavoue pas non plus, le « mouvement citoyen » qui promeut son image. Nourrit-il des ambitions présidentielles ? Le point sur ses atouts et sur ses handicaps.

« Franck président ! » Le slogan fleure bon la présidentielle avant l’heure. L’impétrant a le visage souriant et les affiches, sur fond bleu, ont des airs de photos officielles. Franck Emmanuel Olivier Biya, 49 ans, envisagerait-il de succéder à son père ?

Les auteurs de cette surprenante campagne ne semblent pas en douter une seconde… Curieuse assurance que celle de ces promoteurs du Mouvement citoyen des franckistes pour la paix et l’unité du Cameroun, la nébuleuse qui a mis en branle cette communication pour le moins malhabile.

Il ne connaît pas ces gens, ils ont agi de leur propre initiative

Pourquoi maintenant ? La prochaine élection présidentielle aura lieu dans quatre ans, aucune vacance du pouvoir n’est en vue, et Paul Biya, 88 ans, ne manifeste aucune volonté quitter le palais d’Etoudi. Les « franckistes », dont on se demande s’ils ont le soutien de celui dont ils se réclament, ne donnent aucune réponse.

Marque de fabrique

Contacté par Jeune Afrique, Franck Biya ne souhaite pas non plus s’exprimer. Ne jamais se justifier, s’expliquer, démentir : sans doute tient-il cette réserve de l’éducation parentale, Paul Biya ayant fait de la rareté de sa parole sa marque de fabrique, comme si cette absence calculée était à elle seule un gage d’autorité et de solennité.

Prudent, Franck Biya s’est jusqu’à présent bien gardé de désavouer ces militants. Il a néanmoins laissé son entourage démentir toute ambition. « Il ne connaît pas ces gens, jure l’un de ses amis. Ils ont agi de leur propre initiative, il n’a rien à voir avec eux ! »

Le seul fait d’évoquer son nom a affolé la machine à fantasmes

Sauf que, une étincelle ayant mis le feu à la plaine, le seul fait d’évoquer le nom du fils aîné de Paul Biya a affolé la machine à fantasmes. D’autant qu’en Afrique centrale les successions familiales ne relèvent pas de la fiction. En RD Congo, Joseph Kabila avait succédé à son père, Laurent-Désiré. Au Gabon, Ali Bongo Ondimba a pris la suite d’Omar. Au Tchad, Mahamat Déby Itno vient de succéder à son père en attendant une transition dont nul ne connaît l’issue.

Théorie du complot

À Yaoundé, Paul Biya a beau assurer qu’il n’a pas de dauphin et que le Cameroun « n’est pas une monarchie », rien n’y fait : le complotisme entretient le doute.

La Constitution prévoit qu’en cas de vacance du pouvoir le président du Sénat assure l’intérim et organise une élection à laquelle lui-même ne peut prendre part. « Les Camerounais ne croient pas en une succession respectueuse de la Constitution, objecte un politologue. Le parti au pouvoir maintient coûte que coûte Marcel Niat Njifenji à la tête du Sénat, alors que sa santé est chancelante. Cela contribue à jeter le discrédit sur le processus constitutionnel de dévolution du pouvoir. »

Il a suivi une trajectoire opposée à celle des autres fils de présidents

Au-delà de la théorie du complot, le doute gagne la classe politique. Ainsi Maurice Kamto, le principal opposant, par ailleurs professeur de droit constitutionnel, prépare ses troupes à s’opposer à une « succession de gré à gré », selon lui en cours. Autant dire que les dénégations de Franck Biya ne suffiront pas à mettre un terme aux conjectures. Certains voient dans l’activisme des « franckistes » un ballon d’essai destiné à tester les réactions de l’opinion à la mise sur orbite du jeune homme. Reste à savoir si l’aîné des fils Biya est intéressé, lui qui a suivi une trajectoire diamétralement opposée à celle des autres « fils de »…

Loin de la tutelle de sa mère, l’adolescent longtemps bridé se libère pour vivre ses passions

Après une scolarité sans histoire à Yaoundé, au sein des collèges catholiques François-Xavier-Vogt et de La Retraite, il s’envole, baccalauréat en poche, aux États-Unis. Il étudie l’économie dans une université californienne. Loin de la tutelle de sa mère, une austère sage-femme, l’adolescent longtemps bridé se libère pour vivre ses passions. Il interrompt sa scolarité, s’installe en Europe, puis rentre au Cameroun, où il se lance dans l’exploitation forestière.

Apéritif avec Yannick Noah

Car le monde de « Franck », c’est l’économie. Il s’est en effet toujours entouré d’amis issus des milieux d’affaires, tout en prenant soin de ne jamais toucher aux marchés publics. « Pour ne pas risquer de se trouver mêlé à un scandale comme il y en a des dizaines au Cameroun, ce qui mettrait son père dans l’embarras », estiment ses amis.

Néanmoins, intermédiaire obligé pour accéder à son père, il joue de son influence pour faire fructifier ses affaires. En février dernier, par exemple, à l’apéritif servi à l’occasion du 88e anniversaire du président, il a présenté à Paul Biya l’ex-tennisman Yannick Noah, qui monte un projet immobilier dit de la Cité des cinquantenaires, à Yaoundé.

Son rôle d’intermédiaire a fait de lui un conseiller officieux du président

De façon générale, Franck Biya est au cœur de tous les projets impliquant des investisseurs désireux de s’implanter au Cameroun, que ce soit dans le secteur des mines, du transport aérien, de l’énergie ou des télécommunications. S’il devait se lancer en politique, son implication dans les dossiers économiques serait, à l’évidence, son point fort. Ce rôle d’intermédiaire a finalement fait de lui un conseiller officieux du président. Outre sa filiation, c’est à peu près tout ce qui fait sa légitimité dans la course à la succession, quand elle s’ouvrira.

Franck Biya avec des partisans de son père, lors de la campagne présidentielle de 2011.

Franck Biya avec des partisans de son père, lors de la campagne présidentielle de 2011. © Victor Zebaze

Redoutable bureaucratie

Conscient de cette faiblesse, ses détracteurs contestent sa « légitimité présidentielle » en invoquant quatre arguments. Premièrement, disent-ils, il méconnait la redoutable bureaucratie camerounaise. De fait, il n’a pas été formé à l’École nationale d’administration et de la magistrature (Enam) et n’a pas été chargé des grands dossiers de l’État, comme le fut son père dès son retour au pays, à l’issue de ses études supérieures en France.

Ce dernier a en effet été successivement directeur de cabinet du ministre de l’Éducation nationale, ministre, secrétaire général de la présidence, Premier ministre, successeur constitutionnel du président Ahmadou Ahidjo, et, enfin, président de la République. Si Paul Biya envisageait d’organiser une succession dynastique, n’aurait-il pas fait faire un parcours similaire à son fils ?

Franck Biya ne s’est jamais confronté au suffrage universel

En deuxième lieu, poursuivent ses détracteurs, Franck Biya n’a pas de prise sur le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti au pouvoir, où milite – par conviction ou calcul – l’essentiel de l’élite administrative et politique du pays, ainsi que la bourgeoisie commerçante. Il s’en est même toujours tenu à l’écart. Lors du congrès de septembre 2011, le jeune homme avait ainsi décliné l’offre d’intégrer le Comité central du RDPC (organe dirigeant du parti, il compte 250 membres : 150 élus par le congrès en session ordinaire, les autres étant désignés par le chef de l’État).

Absence d’ancrage territorial

Franck Biya ne s’est jamais confronté au suffrage universel. En cela, il s’est écarté de la trajectoire d’un Ali Bongo Ondimba, élu député de Bongoville avant d’accéder à la vice-présidence du Parti démocratique gabonais (PDG), ou d’un Teodoro Nguema Obiang Mangue, vice-président du Parti démocratique de Guinée équatoriale (PDGE) et, depuis 2016, vice-président de la République.

Parmi ses potentiels rivaux, son cousin Louis Paul Motaze, le ministre des Finances

Troisième point faible aux yeux de ses contempteurs, Franck Biya n’a pas « d’ancrage territorial ». « Or, pour gagner une présidentielle, il faut fédérer les communautés de cette mosaïque qu’est le Cameroun », explique un analyste local. Pour l’emporter, il faut « travailler » le Grand Nord, qui représente le plus important réservoir de voix du pays (2,3 millions d’électeurs, sur 6,6 millions d’inscrits).

Issu d’une puissante famille kotoko (de l’Extrême Nord), Alamine Ousmane Mey, qui doit à Biya fils son entrée au gouvernement, pourrait-il aider son ami en ce sens ? « Pas du tout. Alamine [aujourd’hui ministre de l’Économie] est peu accessible. Peu de personnes lui sont redevables. Il n’a donc pas suffisamment de relais pour soutenir une éventuelle candidature de Franck Biya », tranche le même analyste.

Alliances

Au Sud, d’où la famille Biya est originaire, l’affaire n’est pas gagnée non plus. La plus grande menace ? Un émiettement de l’électorat résultant d’une multiplicité de candidatures. Parmi les potentiels rivaux : Louis Paul Motaze, ministre des Finances (et cousin de Franck), qui forge depuis des années des alliances dans le Grand Nord tout en soignant sa popularité dans le Sud.

Il y a quelques semaines, Franck Biya a reçu des officiers à sa résidence

Quatrième « carence » de Franck Biya : son absence de réseaux dans l’armée. Son père en sait chose. Peu intéressé par la chose militaire à l’époque où il était Premier ministre, ne disposant pas d’alliés au sein des services de renseignement, il ne put, en avril 1984, déjouer la sanglante tentative de coup d’État qui faillit mettre un terme à sa présidence.

Déférence ostentatoire

Serait-ce pour combler cette faiblesse que, selon nos informations, Franck a reçu il y a quelques semaines des officiers supérieurs à sa résidence des bords du lac municipal de Yaoundé ? Même si ces hommes lui témoignent, en public, une déférence ostentatoire, des ministres avouent avoir beaucoup hésité avant d’honorer l’invitation.

« Je n’ai jamais été aussi sûr de gagner que dans l’hypothèse où Franck serait candidat », fanfaronne un jeune opposant, candidat à la dernière présidentielle. « Le chef de l’État a bien en tête le nom de son successeur. Une personnalité qui, selon lui, aura à la fois la capacité de gouverner et le souci de protéger l’héritage et la famille Biya, estime un politologue qui a requis l’anonymat. Ce peut être son propre fils ou un fidèle lieutenant. Lui seul le sait. » Quelle que soit sa décision, le dernier mot reviendra aux électeurs.