Mines

Orpaillage en Guinée : et si Kouroussa n’était qu’un début ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Conakry
Centre ville de Kouroussa, haute-Guinée en 2017.

Centre ville de Kouroussa, haute-Guinée en 2017. © africaguinee.com

Des affrontements entre orpailleurs et forces de défense et de sécurité ont fait deux morts et huit blessés le 16 avril à Kouroussa, dans l’est de la Guinée. L’incident est symptomatique de l’insuffisance de l’encadrement de l’orpaillage dans le pays.

La nature a horreur du vide. Malgré la surveillance du site minier guinéen de Kouroussa par un contingent armé, des exploitations frauduleuses, parfois nuitamment, y ont été enregistrées ces derniers temps.

Selon des témoignages concordants, les militaires chargés de sécuriser les installations désertées depuis septembre 2020 par le canadien Cassidy Gold Guinée SA et dont le repreneur, le britannique Hummingbird (via sa filiale guinéenne Kouroussa Gold Mining) ne projette une entrée en production que l’année prochaine, ferment les yeux moyennant le paiement d’une caution, le partage de l’or, voire se muent eux-mêmes en orpailleurs.

Une situation qui a suscité des convoitises et fini par dégénérer. « La grogne s’est muée le 14 avril en révolte populaire, ce qui a mené à l’incendie d’une partie des installations de la société », explique un habitant de Kouroussa qui a requis l’anonymat.

Deux morts et huit blessés

« Avant l’arrivée des sociétés canadienne puis britannique, toute la population gagnait sa vie dans cette mine. Maintenant, l’exploitation artisanale a été interdite. Mais constatant que les militaires exploitent le site frauduleusement, les orpailleurs locaux ont à leur tour décidé de faire le forcing. Trois d’entre eux ont été arrêtés par les militaires et détenus sur le site de la société. Les orpailleurs les ont libérés et mis le feu aux installations », relate de son côté Oumar Diawara, directeur communal de la jeunesse de Kouroussa, joint par Jeune Afrique.

Malgré les tentatives des autorités administratives de calmer le jeu en demandant aux religieux d’appeler les orpailleurs dans les différentes mosquées et sur les antennes de la radio locale à abandonner le site, la situation s’est encore embrasée le 17 avril, malgré le déploiement massif des forces de l’ordre réquisitionnées à partir de Kankan, le chef-lieu de région, situé à une centaine de kilomètres à l’est.

« Les manifestants ont chassé un premier, puis un second contingent. Des barricades ont été érigées à 25 km de la ville, sur la route de Kankan. Il a fallu le déploiement des rangers du camp militaire de Soronkoni (Kankan) pour libérer le passage et disperser les manifestants », relate l’habitant de Kouroussa joint par JA.

Outre les attaques contre les forces de l’ordre, les manifestants s’en sont pris à la mairie et à la résidence du préfet qui s’est réfugié au camp militaire de la ville. Bilan : deux morts et huit blessés. Le gouverneur de Kankan, Sadou Keita, qui a conduit une équipe de médiation, a préféré ne pas commenter les événements, tandis que le préfet de Kouroussa, Souleymane Keita, était pour sa part injoignable.

Abandon des classes et des champs

L’orpaillage, activité traditionnelle et lucrative dans cette région de la Haute Guinée, est un épineux problème dont la gestion dépasse les seuls pouvoirs des autorités locales et entraîne déscolarisation en masse et accidents, les éboulements étant récurrents.

« En 2019, Kouroussa a enregistré un taux de 1,82 % d’admission au baccalauréat », se désole Fodé Sanikanyi Kouyaté, activiste originaire de la ville, auteur d’un documentaire intitulé Les conséquences terribles de la ruée vers l’or dans le Far West guinéen, selon lequel l’arrivée de nombreux orpailleurs étrangers et l’abandon de l’agriculture ont accentué la pression sur l’orpaillage qui était une activité subsidiaire, saisonnière, en attendant la période des pluies.

« L’orpaillage emploie 100 000 personnes dans le pays, selon le rapport ITIE 2018. En 2020, il a permis à la Guinée d’exporter plus de 2,5 millions d’onces d’or, contre 433 000 onces pour la production industrielle », explique Amadou Bah, président de l’ONG Actions mines Guinée.

Une « fausse richesse », comparativement aux dégâts que cause l’orpaillage, estime Fodé Sanikayi Kouyaté. « On pense que les populations s’en sortent mieux avec l’orpaillage alors qu’elles sont de plus en plus pauvres. Selon des statistiques officielles, l’activité a accéléré de 60 % le taux de déforestation, favorisé l’ensablement et la pollution des eaux par des produits chimiques toxiques dont le mercure. Le taux de dégradation des ressources naturelles est estimé à 45 % », explique-t-il.

Un fossé entre la loi et la pratique

L’activiste alerte : « Le phénomène est devenu incontrôlable. Si l’État n’intervient pas de façon sérieuse et organisée, le conflit de Kouroussa fera tâche d’huile dans d’autres parties de la Haute Guinée ». C’est déjà le cas, constate Amadou Bah : « Il y a un chevauchement entre les permis détenus par les sociétés minières et les zones d’exploitation artisanales. Parfois, les orpailleurs empiètent sur les sites industriels, ce qui crée des conflits ».

L’orpaillage est régi par le code minier guinéen. Il définit en son article 6 l’exploitation artisanale comme « toute exploitation dont les activités consistent à extraire et concentrer des substances minières et à récupérer les produits marchands par des méthodes et procédés manuels et traditionnels. »

L’article 53 précise que « l’octroi de l’autorisation d’exploitation artisanale est réservé aux seules personnes physiques de nationalité guinéenne, aux personnes morales dont les capitaux sont entièrement détenus par des Guinéens ou aux ressortissants des pays accordant la réciprocité aux Guinéens. L’exploitation artisanale est interdite aux actionnaires et employés des sociétés minières, des comptoirs d’achat et des bureaux d’achat d’or. ».

Aucun village ne demandera de l’autorisation pour exploiter ce qu’il considère comme sa terre

L’article 55 du même texte dispose que : « L’administration et le contrôle technique de l’exploitation artisanale sont organisés au sein de la Direction nationale des mines qui bénéficie de l’appui de la brigade anti-fraude des matières précieuses (or, diamants et autres gemmes) ».

S’y ajoute une série d’arrêtés du ministère des Mines et de la Géologie de 2017 sur le régime de l’activité artisanale et procédures d’attribution des parcelles, qui fixent notamment les modalités de fonctionnement du comité d’encadrement de l’exploitation artisanale et les taux des taxes et redevances minières applicables au secteur.

Cet arsenal juridique n’est toutefois pas appliqué sur le terrain, où règnent en maître les « Tômbolomas » : une organisation informelle qui assure la police de l’orpaillage qui signifie littéralement en langue malinké « celui qui détient ou applique la loi », explique Fodé Sanikanyi Kouyaté. « Aucun village ne demandera de l’autorisation pour exploiter ce qu’il considère comme sa terre. Les orpailleurs estiment n’avoir pas besoin de permis », explique-t-il.

Le président de l’ONG Actions mines Guinée, Amadou Bah, confirme que l’orpaillage « échappe en grande partie au contrôle de l’État et demeure sous l’emprise des coutumiers. Les multiples tentatives du gouvernement pour organiser le secteur n’ont pas abouti. Il a du mal à établir les couloirs d’orpaillage tels que définis en 2017 lors de la journée nationale de l’orpaillage. Sa bonne intention théorique tarde à se matérialiser sur le terrain ».


100 millions de dollars d’investissements promis par Hummingbird Ressources

Dans un communiqué du 2 septembre 2020, le ministre guinéen des Mines et de la Géologie annonçait la signature d’un accord entre la société Hummingbird et Cassidy Gold Guinée SA pour la relance du projet d’exploitation industrielle de l’or de Kouroussa.

Avec un investissement total de 100 millions de dollars, l’objectif est de produire 100 000 onces par an. Sa filiale au Mali voisin, la Société des mines de Komana SA, produit déjà la même quantité dans sa mine d’or de Yanfolila.

De droit anglais et coté à la bourse de Londres, Hummingbird Ressources ambitionne de créer environ 1 000 emplois directs et indirects pendant la construction et plus de 700 emplois pendant la phase d’exploitation.

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