Politique

[Série] Égypte-Éthiopie : la guerre du Nil Bleu aura-t-elle lieu ? (1/4)

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Mis à jour le 6 juillet 2021 à 10:52

Les forces de défense éthiopiennes lors d’un exercice à Addis-Abeba, en septembre 2020. © EPA/MaxPPP

« Le barrage de la discorde » (1/4). Alors que le Conseil de sécurité doit se réunir ce jeudi 8 juillet sur l’épineux dossier du barrage de la Renaissance, la tension est encore montée d’un cran : Addis-Abeba a annoncé lundi avoir entamé la deuxième phase du remplissage du réservoir qu’elle construit sur le Nil Bleu. Le Caire menace d’utiliser la force.

C’est une étape de plus vers une crise annoncée qui a été franchie dans la soirée du 5 juillet, lorsqu’Addis-Abeba a annoncé au Caire et à Khartoum que la deuxième phase du remplissage du lac de retenue du Grand barrage de la Renaissance, prévue pour coïncider avec le début de la saison des pluies, allait commencer. Une décision cohérente avec l’attitude intransigeante qu’affichent depuis des années les autorités éthiopiennes, mais qui provoque déjà des réactions violentes chez ses deux voisins, qui redoutent la baisse du flux du Nil que l’opération va immanquablement provoquer.*

Le Caire a immédiatement évoqué une « mesure unilatérale » en « violation des lois et normes internationales » et les menaces d’intervention militaire brandies depuis des mois par l’Egypte, qui tente de s’assurer du soutien de son voisin soudanais, semblent plus que jamais d’actualité.

Le dernier espoir d’apaisement réside dans la réunion, prévue ce jeudi, du Conseil de sécurité des Nations unies, mais il est bien mince. L’Ethiopie répète depuis longtemps que seule l’Union africaine possède à ses yeux la légitimité nécessaire à l’arbitrage du conflit, et les dernières tentatives de dialogues initiées par l’organisation continentale se sont soldées par des échecs. On semble donc plus proches que jamais de cette « Guerre du Nil bleu » que tous redoutent depuis des années.

Creusé depuis avril 2011 et la décision unilatérale d’Addis-Abeba d’utiliser les eaux du Nil Bleu pour se doter de ce qui doit devenir, dès la fin de l’année prochaine, le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique, le fossé n’a fait que s’élargir entre l’Égypte, qui revendique sa légitimité historique, et l’Éthiopie, qui se prévaut de sa souveraineté géographique. Deux positions rendues irréconciliables par les postures prises au fil de la décennie par les différents responsables des deux pays.

Bruits de bottes

D’abord l’un envers l’autre : les Éthiopiens répondant au droit de veto hérité de la colonisation britannique dont croient encore jouir les Égyptiens par la politique du fait accompli. Mais également devant leurs populations respectives, chacun maniant de son côté les symboles pour en appeler à la fierté des uns ou se nourrir des peurs des autres. Addis-Abeba au nom de son développement économique : grâce au barrage, le pays assurera ses besoins en électricité, voire bien plus. Le Caire en invoquant le risque que cette infrastructure fera peser sur la sécurité alimentaire de sa population : il pourrait réduire le débit du fleuve de 25 %, avec de lourdes conséquences pour les agriculteurs.

« Au point que chacun semble aujourd’hui prisonnier de son propre discours », constate un ambassadeur du continent auprès des Nations unies. Tout comme l’ensemble des neuf autres pays présents dans le bassin versant d’un fleuve qui prend en partie sa source dans la région des Grands Lacs, à plus de 6 600 km au sud d’Alexandrie. Les jours passent et le Grand Ethiopian Renaissance Dam (Gerd – « grand barrage de la Renaissance ») devient une réalité toujours plus visible sur les photos satellites sans qu’aucun accord de partage des eaux du Nil n’ait encore pu être trouvé entre les différentes parties. Pis, les bruits de bottes accompagnent désormais les coups de mentons diplomatiques, et menacent des négociations « qui n’ont jamais vraiment démarré », estime René Lefort, spécialiste de la corne de l’Afrique.