Politique

Mercenaires et drogue en Libye : la syrian connection

Réservé aux abonnés | | Par
Des combattants libyens dans l’Est, en 2015 (photo d’illustration).

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration). © Mohamed Ben Khalifa/AP/SIPA

Les vols entre Damas et Benghazi se sont intensifiés ces derniers mois. Ce pont aérien, permettant notamment le transport de mercenaires syriens, est la conséquence de l’alignement des intérêts russes et émiratis en Libye.

C’est un aspect du conflit libyen peu exposé : l’implication de Damas auprès de Khalifa Haftar. Pourtant, dans le jeu des ingérences étrangères, les connexions entre le gouvernement de Bachar al-Assad et le général de l’est sont manifestes.

Depuis le début du mois d’avril, la compagnie syrienne Cham Wings a effectué pas moins de neuf allers-retours entre Damas et Benghazi, dont les derniers ont été opérés le 19 avril. Cette compagnie aérienne privée, sous sanctions américaines et européennes, est détenue par l’homme d’affaires Rami Maklhouf, cousin de Bachar al-Assad. Magnat opérant dans les secteurs pétrolier, bancaire et du BTP, l’homme est en disgrâce auprès du clan Assad depuis juin.

Mercenaires et drogues en transit

Les liaisons entre Damas ou Lattaquié (sur la côte syrienne) et Benghazi ont débuté en 2018. Certains de ces vols ont permis d’acheminer des mercenaires syriens pour combattre auprès des forces du général Khalifa Haftar. Ils seraient près de 2 000 à prendre part au conflit à ses côtés actuellement. Selon un spécialiste du conflit libyen, « le recrutement de ces mercenaires est opéré par la Russie et financé en partie grâce à l’argent versé par les Émirats arabes unis, alliés de Khalifa Haftar ». De son côté, Ankara a assuré le recrutement de combattants syriens pour le gouvernement de Tripoli.

Mais les nombreux vols entre les deux pays pourraient aussi servir un réseau de trafic de drogue. Le journaliste et analyste syrien Asaad Hanna assure que « la situation chaotique en Libye offre un marché idéal pour y distribuer et vendre ses drogues. D’autant que la Syrie est devenue une vaste plateforme pour ces trafics. Le gouvernement syrien l’utilise pour financer ses opérations et récupérer des devises ».

Le frère cadet de Bachar al-Assad serait l’un des organisateurs du trafic de drogues

En avril 2020, les autorités égyptiennes ont ainsi saisi, dans le port de Port Saïd, quatre tonnes de haschich dans un cargo parti de Lattaquié à destination de la Libye. Celui-ci transportait du lait appartenant à la société Milkman, détenue par Rami Makhlouf. Le cousin du président syrien a nié toute implication. La participation du clan Assad dans ces trafics, depuis les années 1980 et la guerre du Liban, est régulièrement rapportée par les médias. Selon Asaad Hanna, le frère cadet de Bachar al-Assad, Maher al-Assad, chef de la 4e division blindée de l’armée syrienne, serait l’un des organisateurs du trafic de drogues.

« De nombreuses cargaisons sont envoyées depuis les usines de fabrication dans les régions sous son contrôle au sud de la Syrie. De plus, il est en charge des postes-frontières avec le Liban, la Jordanie et l’Irak. » En juillet 2020, le Organized Crime and Corruption Reporting Project, organisation qui réunit des journalistes d’investigation, a pointé un autre cousin du président syrien, Samer Kamel Assad, qui dirigerait une usine de fabrication de captagon.

Connexions diplomatiques

Sur la scène diplomatique, les autorités dissidentes de Benghazi ont officialisé le rapprochement avec le gouvernement de Bachar al-Assad en mars 2020. Un accord avait été signé pour relancer les missions diplomatiques et rouvrir l’ambassade libyenne à Damas, fermée en 2012. Or cette alliance résulte d’une stratégie plus large, pilotée par la Russie.

Spécialiste de la Syrie et chargé de recherche au CNRS, Thomas Pierret, rappelle que « Bachar al-Assad n’a pas beaucoup de possibilités d’action propre. Il a de la sympathie pour Haftar car c’est un ennemi des Frères musulmans et de la Turquie, mais il n’a pas d’intérêts évidents à s’investir dans le conflit libyen ». Toutefois, la Syrie, qui a été suspendue de la Ligue arabe lors de l’écrasement de la révolution de 2011, cherche à regagner une légitimité dans le monde arabe.

Moscou est l’un des principaux acteurs d’une convergence des luttes d’un type particulier. La Russie reste l’architecte de la liaison entre Benghazi et Damas, que Vladimir Poutine appuie militairement face aux rebelles opposants syriens, épaulés par les forces turques. Tandis qu’en Libye, Moscou a soutenu Khalifa Haftar dans son offensive contre le gouvernement libyen précédent (le GNA) soutenu par la Turquie.

La Syrie, qui a été suspendue de la Ligue Arabe en 2011, cherche à regagner une légitimité dans le monde arabe

En Libye, la société militaire privée russe Wagner s’est ainsi engagée sur le terrain depuis mai 2020. Pour épauler les forces de Haftar, Wagner a recruté, selon le rapport du panel des experts des Nations unies, près de 2 000 combattants syriens. Et la firme paramilitaire est toujours présente dans la ville de Syrte, malgré les demandes répétées des Nations unies du retrait des forces étrangères. Sans oublier que certains de ses hommes se sont également déployés dans le Fezzan.

Axe Abou-Dhabi-Benghazi-Damas

Ces liens entre Damas et Benghazi s’inscrivent aussi dans le rapprochement opéré par Abou Dhabi auprès du régime de Bachar al-Assad, dès 2018. En mars de la même année, les Émirats arabes unis ont rouvert leur ambassade à Damas. Depuis, ils ont œuvré peu à peu à relégitimer le président syrien sur la scène internationale. Spécialiste de la Libye, le chercheur à la Global Initiative, Jalel Harchaoui explique : « Abou Dhabi a initié une politique précise : cultiver l’ami russe en vue de défendre l’autoritarisme anti-Frères musulmans et œuvrer graduellement à la réhabilitation de Bachar al-Assad au sein de la Ligue arabe. »

Abou Dhabi a ainsi infléchi sa position vis-à-vis du président syrien alors qu’elle avait soutenu l’opposition au début de la révolte en 2011. Les Émirats ne masquent d’ailleurs plus leur soutien auprès du gouvernement syrien. Le 8 avril, ils ont envoyé un avion d’aide médicale à Damas, destiné à la lutte contre la propagation du Covid-19.

Aux yeux d’Abou Dhabi, il est impératif de faire rempart à Recep Tayyip Erdogan et de protéger l’autoritarisme conservateur strict

Le prince héritier d’Abou Dhabi Mohammed Ben Zayed bataille pour contrecarrer l’influence de la confrérie et surtout de la Turquie sur les terrains syrien et libyen. Pour Jalel Harchaoui, « la motivation idéologique de Mohammed Ben Zayed est d’une importance immense. Aux yeux d’Abou Dhabi, il est impératif de faire rempart à Recep Tayyip Erdogan et de protéger l’autoritarisme conservateur strict. Ainsi, aider Bachar al-Assad et Haftar entre dans le même raisonnement. Il convient de faire front commun. »

Retrait des mercenaires

Le départ des mercenaires étrangers de la Libye est devenu un enjeu crucial pour assurer la stabilité du cessez-le-feu. Et les pressions américaines et européennes sont de plus en plus soutenues pour acter leur départ.

À Tripoli, le Premier ministre Abdelhamid al-Dabaiba joue cependant les équilibristes entre le camp turc et celui de Moscou. En tournée à l’étranger, il a notamment rencontré le prince Mohammed Ben Zayed, le 9 avril, avec lequel il a échangé sur le thème du renforcement de la coopération entre les deux pays. Il s’est également entretenu en Russie le 15 avril avec son homologue Mikhail Mishoustine et le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov.

Deux jours plus tôt, Abdelhamid al-Dabaiba a réaffirmé à Ankara la légalité des accords maritimes turco-libyen signés en 2019 avec le gouvernement précédent.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3102p001_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer