Politique

Centrafrique : François Bozizé, jusqu’à la dernière balle ?

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Mis à jour le 23 avril 2021 à 17:34

L’ancien président centrafricain François Bozizé à Bangui en janvier 2013, avant sa chute. © Ben Curtis/AP/SIPA

Mi-mars, François Bozizé a pris la tête de la coalition rebelle en Centrafrique avec un objectif : renverser Faustin-Archange Touadéra. De retour dans le maquis, l’ancien président paraît en mauvaise posture mais il a toujours su se tirer des mauvais pas.

Le soleil vient de se lever sur la savane du nord de Kabo. Quelques collines de forêt plus ou moins denses rompent l’émeraude monotonie de ce paysage constellé de cours d’eau se remplissant au gré des pluies. On y croise quelques hippopotames, plus rarement une parade d’éléphants. Les villages sont peu nombreux. Quelques campements de braconniers s’établissent de temps à autre dans cette région bordée par les parcs du Nana-Barya et du Bamingui. Ici, où les pistes s’effacent au rythme des saisons, ceux qui défient les lois ont peu de chances de se faire prendre.

Vie en brousse

Dans leur camp, la trentaine de personnes qui accompagnent François Bozizé s’agitent alors que la faune s’éveille. Certains sont chargés de la logistique et préparent les véhicules. D’autres s’occupent de la nourriture et des cases où l’ancien président a passé la nuit. D’autres encore gèrent sa sécurité.

Le confort est spartiate. L’ancien général dispose d’un matelas et d’un nécessaire de toilette.

À 74 ans, il mange peu et, depuis qu’il s’est converti au christianisme céleste au Bénin voici plusieurs décennies, il évite l’alcool et consomme peu de viande. « Cela fait longtemps qu’il a une hygiène de vie stricte. Vivre en brousse ne lui pose aucun problème », assure un familier, qui lui parle plusieurs fois par semaine.

L’ancien chef de l’État a conservé un téléphone centrafricain, sur lequel un cercle rapproché continue de le joindre. Parfois, la communication passe par WhatsApp mais, le plus souvent, les discussions ont lieu grâce au réseau téléphonique classique. François Bozizé se moque de pouvoir être repéré par les grandes oreilles de Bangui : dans cette zone difficile d’accès et facilement défendable, il plie bagage tous les deux jours, le long de la frontière entre la Centrafrique et le Tchad, où la ville de Sahr reste à portée de pick-up. Depuis plusieurs mois, l’ancien président a éloigné ses proches pour des raisons de sécurité.

« Bozizé n’est pas fou »

Son fils, Jean-Francis, effectue des allers-retours depuis son propre lieu de retraite. Seul son directeur de cabinet, Bernard Bonda, reste en permanence à son côté. François Bozizé se tient informé des activités de son parti, le Kwa Na Kwa (KNK), même s’il en a quitté la présidence en mars. Il tente surtout de coordonner les activités politiques et militaires de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), dont il a alors pris la tête et au sein de laquelle son conseiller Jean-Eudes Teya et le porte-parole Abakar Sabone font office de relais, notamment avec Noureddine Adam.

Si Bozizé a officialisé sa prise de commandement, c’est qu’il a un plan pour repartir de l’avant

La coalition est aujourd’hui sur le reculoir. Depuis février, l’armée centrafricaine, aidée par ses alliés rwandais et russes, a repris nombre de localités aux rebelles, qui n’ont souvent pas cherché le combat, privilégiant le repli. La CPC a aussi perdu deux de ses chefs : Sidiki Abbas, chef du groupe Retour, Réclamation et Réhabilitation (il est décédé), et Ali Darassa, leader de l’Union pour la paix en Centrafrique, qui a annoncé son retrait – sans toutefois convaincre le gouvernement. « Ali Darassa a déjà fait de telles déclarations dans le passé et il s’est retourné contre nous, rappelle une source à Bangui. Il y trouve sans doute un intérêt pour s’assurer le contrôle de territoires et de mines. »

« La CPC est en mauvaise posture, confirme un proche de la coalition. Mais sa capacité de nuire est réelle, même si Ali Darassa a pris officiellement ses distances. Si Bozizé a officialisé sa prise de commandement, c’est qu’il a un plan pour repartir de l’avant. Il n’est pas fou ! »

Surtout, l’ancien général, nommé du temps de Jean-Bedel Bokassa, a de l’expérience. En Centrafrique comme nulle part ailleurs, les situations peuvent se retourner en très peu de temps et Bozizé le sait pour l’avoir vécu. Fin 1981, alors qu’il est depuis peu le ministre de l’Information d’André Kolingba, il est pris dans les batailles de leadership de Bangui, où s’entremêlent les influences de la France, du Gabon d’Omar Bongo Ondimba et du Zaïre de Mobutu Sese Seko. La marmite déborde en mars 1982.

« Tôt ou tard, je reviendrai »

Dans la nuit du 2 au 3, Bozizé se rend à la radio nationale pour, dira-t-il plus tard, « dénoncer les intentions hégémoniques de Kinshasa ». Aussitôt, Kolingba l’accuse de fomenter un putsch pour le compte d’Ange-Félix Patassé. Il donne l’ordre à la garde présidentielle de s’emparer du bâtiment.

Heureusement pour lui, le talkie-walkie du général Bozizé est branché sur la même fréquence que celle de la garde. Le pourchassé prend le temps de prononcer quelques phrases à l’antenne avant de courir se réfugier de justesse chez Alphonse Mbaïkoua, un général proche de Patassé. L’assaut sur ce refuge est donné le lendemain en fin de matinée. Caché entre un toit et un plafond, Bozizé en réchappe. Il quitte le pays vers la France puis le Bénin.

Il dispose d’une assise populaire et de soutiens au sein de l’armée, ce qui inquiète le gouvernement

Cet exil n’est que le premier. En mai 2001, devenu un pilier du régime Patassé, il est soupçonné de vouloir renverser le gouvernement. Sentant le vent tourner, Bozizé prend la fuite vers le Tchad et mène de régulières incursions en Centrafrique, sans succès, Patassé recevant des renforts de la Libye de Mouammar Kadhafi ou du Mouvement de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba.

Le temps et le manque de soutien de la France envers Patassé finissent par jouer en faveur de Bozizé. Le 15 mars 2003, alors que le président centrafricain est au Niger, Bozizé et ses mercenaires tchadiens (recrutés grâce à l’argent de Brazzaville et Libreville) s’emparent de Bangui. Ange-Félix Patassé, qui a pris l’avion en urgence depuis Niamey, arrive trop tard et déroute son appareil vers le Cameroun, avant de trouver refuge, abandonné par ses pairs d’Afrique centrale, à Lomé. Bozizé a atteint son objectif : le pouvoir.

« Poursuivre le combat jusqu’au bout »

Mais la tragédie centrafricaine n’en est pas à son dernier acte. Une décennie plus tard, Bozizé est renversé. Troisième exil et détermination intacte. De passage dans les locaux de Jeune Afrique en août 2013, il lance : « Tôt ou tard, je reviendrai ». Il lui faudra six ans pour tenir sa promesse. Revenu en Centrafrique fin 2019, il espérait se présenter à la présidentielle un an plus tard.

La suite est connue : rejet de sa candidature, alliance avec la CPC et retour au maquis. Croit-il en ses chances ? Il dispose d’une assise populaire et de soutiens au sein de l’armée, ce qui inquiète le gouvernement. En revanche, ses relations avec l’ONU – qui milite pour son arrestation – et dans la sous-région ne sont plus ce qu’elles étaient depuis des années, notamment au Tchad d’Idriss Déby Itno ou au Congo de Denis Sassou Nguesso, pourtant son parrain en franc-maçonnerie. « Mais Touadéra n’a pas non plus de bons rapports avec les pays voisins, qui voient d’un mauvais œil son alliance avec les Russes et son peu d’entrain à soutenir la médiation de la CEEAC », ajoute un diplomate.

Touadéra se sert de Bozizé pour mettre la pression sur l’opposition à Bangui. Cela va-t-il se retourner contre lui ?

François Bozizé, qui sait ses anciens pairs prompts à faire basculer les rapports de forces à Bangui, espère une forme de neutralité de leur part. En attendant mieux ? « Touadéra se sert de Bozizé pour mettre la pression sur l’opposition à Bangui, notamment sur Anicet-Georges Dologuélé, Martin Ziguélé ou Karim Meckassoua. Mais est-ce que cela ne va pas se retourner contre lui ? », s’interroge un expert.

Depuis son refuge, François Bozizé guette les faux-pas, déterminé à « poursuivre le combat jusqu’au bout », selon un proche. De ses décennies de luttes clandestines ou intestines, il a acquis une certitude : pour lui, l’exil ne saurait être une fin.