Culture

[Tribune] Francophonie : Paris devrait nous dire merci

Mis à jour le 23 avril 2021 à 16:25
Hemley Boum

Par Hemley Boum

Romancière camerounaise, Grand prix littéraire d'Afrique noire

Foire du Livre de Francfort 2017 © Markus KIRCHGESSNER/LAIF-REA

Alors que vient de s’achever l’édition 2021 de la Semaine de la Francophonie, la France devrait nous exprimer sa gratitude à nous, Africains, qui faisons rayonner sa langue, la réinventons et l’enrichissons.

Du 13 au 21 mars s’est tenue la semaine de la Francophonie. Comme tous les ans lors de ce temps d’échange, j’ai été invitée, ainsi que plusieurs auteurs, à m’exprimer sur l’incidence du français dans mon écriture. Un certain type de questions me sont invariablement posées lors de ces rencontres. Considérez-vous que le français est votre langue ? Pourquoi écrivez-vous en français? Vos autres langues influencent-elles votre écriture? Pensez-vous que votre littérature pourrait émouvoir des personnes qui ne s’intéressent pas à l’Afrique ?

Leur récurrence n’estompe pas le malaise qu’elles continuent de susciter en moi. J’y ai répondu souvent, sans doute de façon imparfaite puisqu’elles reviennent. L’autre hypothèse, celle à laquelle je souscris car elle me semble réaliste, serait que personne n’écoute. Ni les questions, ni les réponses ne présentent le moindre intérêt pour quiconque.

Amnésie française

Semaine de la langue française et de la francophonie en mars 2018 (livret destiné aux élèves).

Semaine de la langue française et de la francophonie en mars 2018 (livret destiné aux élèves). © Arthur HERVE/REA

Quel sens donner à cette communauté de langue qui m’inclurait tout en m’enjoignant de signifier mon allégeance ? Bien que j’écrive en français des livres publiés en France, il m’est demandé de réitérer, à échéance régulière, mon appartenance et ma légitimité. Pourquoi serait-ce à moi de justifier les circonstances historiques m’ayant menée au français ?

La France connaît aussi bien que moi les réponses à ces questions. Elle sait mieux que moi pourquoi l’Afrique subsaharienne, si on exclut l’Hexagone, est la partie du monde qui réunit le plus grand nombre de locuteurs. Par quel extraordinaire retournement de situation est-ce à moi d’expliquer cette histoire commune dont la violence réelle et symbolique a été pensée en France ? Faut-il y voir une forme peu ordinaire de désordre mental dont l’amnésie serait le symptôme ?

La semaine de la Francophonie donne lieu à des discussions un peu partout dans des endroits dédiés en France, ailleurs elles sont organisées par les instituts français. Les auteurs sont invités dans ces lieux institutionnels représentant le pays hôte. Celles auxquelles j’ai participé pourraient être clonées en un seul cérémonial. Le schéma en est immuable : les écrivains invités de tous les rivages de la francophonie sont interrogés par une personne, elle française, sans l’ombre de la suspicion liée à la couleur de sa peau ou à son pays d’origine. Elle pose les questions et moi, nous, expliquons, argumentons à perdre haleine, dans une configuration qui ne laisse pas place au dialogue.

L’exemple rwandais nous a démontré qu’un pays africain pouvait se défaire de la langue française sans en pâtir

Il en ressort que nos parcours personnels spécifiques n’auraient pas pu entrer en résonance sans cette langue que nous avons en partage, ce qui est une contre-vérité. Alors pourquoi nous livrer à l’exercice ? Dans quel intérêt ? Qui tentons-nous d’édifier ?

« Il n’y a pas de quoi »

Les Français dans leur majorité ne s’intéressent pas à la Francophonie, espace virtuel habité par les « Outre-France ». Aucun média local d’envergure ne la relaie, comme s’il s’agissait d’une sorte de diplomatie un peu honteuse, à la marge. Les populations africaines sont au mieux indifférentes. La francophonie est une périphérie de la France que les Africains n’habitent pas. La langue, elle, à Douala, Abidjan ou Kinshasa, continue son évolution, sa transformation, elle est l’une de leurs langues de façon tellement indiscutable que les gens riraient de devoir s’en expliquer à des Français.

D’autant plus que s’ils y renonçaient, le bel empire linguistique serait réduit comme peau de chagrin. L’exemple rwandais nous a démontré qu’en deux ou trois générations, un pays africain pouvait se défaire de la langue française sans en pâtir, au contraire. Pour être juste, il faudrait inverser le paradigme : puisque la France considère que nous parlons sa langue, alors elle devrait nous exprimer sa gratitude à nous qui la faisons rayonner, la réinventons et l’enrichissons de nos ailleurs, de notre multiplicité. La semaine de la francophonie et même la francophonie tout court devrait se résumer à un simple « merci » auquel nous répondrions par un « il n’y a pas de quoi » littéral.