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Secret d’Histoire : Abdelkader en Syrie, l’émir de la paix

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L’émir Abdelkader (à dr.), volant au secours des chrétiens du Levant, à Damas, le 9 juillet 1860.

L'émir Abdelkader (à dr.), volant au secours des chrétiens du Levant, à Damas, le 9 juillet 1860. © Rue des Archives

Héros de la résistance algérienne à la colonisation française, il devient, à Damas, où il s’établit en 1855, un poète mystique. Et, surtout, un intellectuel pacifiste qui promeut avant l’heure le dialogue entre chrétiens et musulmans.

Le 17 novembre 1869, parmi le gotha européen invité par le khédive Ismaïl d’Égypte à l’inauguration du canal de Suez, un Arabe à l’ample habit blanc échange des regards complices avec l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. L’émir Abdelkader, qui, trente ans plus tôt, avait proclamé le jihad en Algérie contre les troupes du fils du « roi des Français » Louis-Philippe est désormais un grand ami de la France.

Établi depuis 1855 en Syrie, bénéficiant d’une généreuse pension octroyée par Paris, Grand-Croix de la Légion d’honneur, il va jusqu’à exciper de sa nationalité française pour échapper à l’impôt ottoman. Le grand résistant à la colonisation de l’Algérie aurait-il oublié sur le chemin de Damas ses anciens combats, et trahi ses plus héroïques engagements ?

À Alexandrie, en 1864, il se fait initier à la franc-maçonnerie

À première vue, la vie de l’exilé n’a plus rien à voir avec celle du combattant qui, en 1837, avait arraché au général Bugeaud la reconnaissance de sa souveraineté sur les deux tiers de l’Algérie. De guerrier et fondateur d’un État, il est devenu un poète mystique et un intellectuel pacifiste, qui promeut avant l’heure le dialogue entre musulmans et chrétiens.

Fasciné par la photographie

En 1864, à Alexandrie, le grand cheikh soufi de la Qadiriyya s’est fait initier à la franc-maçonnerie. Gardien de la tradition islamique, un temps proclamé Commandeur des croyants, le voilà fasciné par la photographie ainsi que par les sciences et techniques européennes.

Pour ceux qui ne veulent voir en lui que l’adversaire infatigable de la France cette rupture peut s’apparenter à un reniement. « Ces apparentes contradictions ne doivent pas nous égarer, prévient l’historien Ahmed Bouyerdene, auteur d’Abdelkader, l’harmonie des contraires (Seuil, 2008). Pour comprendre le parcours de l’émir, il faut revenir à son éducation religieuse au sein d’une zaouia soufie. Pétri du texte coranique, il est guidé par le Tawhid (l’Unicité) : l’idée que tout est lié à Dieu, y compris l’Histoire, ses propres victoires comme ses défaites. La cohérence de ses choix est fondée sur ce principe. En 1847, constatant l’irrésistible supériorité de l’armée française et le danger pour ses partisans de poursuivre un combat perdu, il ne se rend pas, mais dépose les armes.

Quand il arrive à Damas, en 1855, il a renoncé définitivement à la politique et au petit jihad, celui des armes. Commence alors son grand jihad, sa quête personnelle pour comprendre quelle volonté divine s’est manifestée à travers ses défaites et à travers la supériorité, quasi générale à l’époque, des États d’Europe sur les empires musulmans. »

Les Arabes voient en lui un grand arabe, les soufis un grand soufi, les chrétiens leur défenseur…

L’exil en Syrie de celui qu’à Damas on appelle « Al Jazairi » n’est pas une nouvelle existence coupée de la précédente. Il ouvre un chapitre, cette fois paisible, dans une vie d’une grande richesse, où chacun peut trouver matière à admirer son héros… ou oublier ses défauts. « La présence d’Abdelkader à Damas a marqué la vie intellectuelle et politique locale, estime le sociologue syrien Burhan Ghalioun. Aujourd’hui, en Syrie, ceux qui se considèrent comme des arabes voient en lui un grand Arabe, les musulmans un grand musulman, les soufis un grand soufi, les chrétiens un défenseur des chrétiens, les nationalistes un grand résistant, etc. »

Sous surveillance

En 1853, évoquant, dans son recueil Les Châtiments, « l’émir pensif, féroce et doux […], le beau soldat, le beau prêtre », Victor Hugo avait su chanter cette harmonie des contraires. Cette même année, après cinq ans d’emprisonnement, Abdelkader quitte la France pour l’Orient. Ayant définitivement renoncé à retourner dans son Algérie natale, il a troqué l’étoffe des héros contre la robe d’humilité des soufis. Le sultan ottoman, qui a négocié son accueil en Syrie avec un Napoléon III tout juste proclamé empereur des Français, a pourtant de bonnes raisons de s’inquiéter. Des mouvements autonomistes agitent ses provinces arabes. Or le charismatique émir n’avait pas hésité, dans les années 1830, à prendre aussi les armes contre les derniers représentants de l’empire ottoman en Algérie.

Abdelkader en 1948, dans sa cellule de la prison de Pau (France), un an après sa capitulation.

Abdelkader en 1948, dans sa cellule de la prison de Pau (France), un an après sa capitulation. © DocAnciens/docpix.fr

Il n’est pas question de l’envoyer à La Mecque, comme il le souhaitait, quand bien même les Français l’y avaient autorisé, en 1847, avant de trahir leur parole pour le déporter en France. « Les Ottomans commencent par installer Abdelkader dans leur orbite immédiate, à Brousse [Bursa], non loin d’Istanbul. Puis, ils comprennent qu’il ne nourrit pas d’ambitions politiques en Orient.

Il avait l’oreille des gouverneurs ottomans, et les consuls européens le consultaient »

En 1855, après qu’un tremblement de terre a détruit sa maison, ils lui permettent de s’établir à Damas. La colonisation les ayant poussés à migrer, les Algériens étaient déjà nombreux dans cette ville – en particulier les oulémas, avec qui l’émir avait correspondu depuis Brousse. À Damas, il sera donc accueilli par des Algériens avant d’y accueillir lui-même ses compatriotes », explique Salma Warscheid-Hargal, doctorante en histoire contemporaine, qui prépare une thèse sur les communautés algériennes dans l’empire ottoman au XIXe siècle.

Abdelkader avait déjà visité l’ancienne capitale des califes omeyyades en 1826-1828, lors de son grand pèlerinage à La Mecque. La perspective de se retirer dans l’ombre d’Ibn Arabi (1165-1240), le plus grand des cheikhs soufis, ne lui déplaît pas. Il emménage dans une vaste demeure située à Bab Touma, aux portes de l’antique cité, où le rejoignent une centaine de partisans. « Il vivait la vie d’un grand notable, un a‘yan, qui avait l’oreille des gouverneurs et que les consuls européens venaient consulter. Il se plaçait ainsi au cœur de l’actualité politique locale sans avoir vraiment lui-même d’agenda politique. Il se levait avant l’aube pour faire ses prières, dispensait ses cours le matin, recevait l’après-midi. Il a beaucoup écrit, ses mémoires de guerre, Le Livre des haltes, mais aussi et surtout de la poésie mystique, ce qui tend à confirmer qu’il était en méditation, et non plus impliqué en politique », poursuit la chercheuse.

Expositions universelles

Abdelkader est néanmoins proche des réformateurs et du parti arabiste, opposé aux Ottomans, au point que des pachas locaux demandent plusieurs fois son éloignement. Il est aussi étroitement surveillé par les Français : en 1857, l’agent Georges Bullad, qui, dans ses rapports le concernant, ne relève pourtant que des activités d’étude et d’enseignement, le considère comme suspect et recommande son renvoi en France. En vain.

Certes sous surveillance, l’émir n’est pas prisonnier pour autant. Il entreprend même de grands voyages. Il se rend à Paris, à l’occasion des expositions universelles de 1855 et 1867, à Jérusalem en 1856, à La Mecque en 1863, en Égypte en 1864 et en 1869. Sa quête intellectuelle se concentre sur la grande « question d’Orient » telle qu’elle se pose alors aux sujets de l’Empire ottoman.

Il est à la fois un homme de pure tradition et un être épris de modernité technique »

« Comme tous les intellectuels et militants arabes du XIXe siècle, il vit un profond traumatisme : la vérité de l’islam est sur le point de s’inverser. Jusqu’au XVIIIe siècle, l’expansion musulmane avait confirmé la divinité du message coranique. Mais, à l’époque d’Abdelkader, l’Empire moghol s’est effondré, l’Empire perse est menacé, l’Empire ottoman se décompose, les mondes malaisien et indonésien passent sous tutelle, l’Europe chrétienne écrase le Dar al-Islam. Pour ces penseurs, la principale réflexion est autant collective que personnelle : “Qu’est-ce qui fait que, tout en étant un bon musulman, j’ai échoué dans ma quête du rétablissement d’un royaume musulman ?” La pratique du vrai jihad, sur soi-même, doit permettre de comprendre quelles fautes, commises par les musulmans, ont pu provoquer ce recul. Il doit aussi servir d’enseignement à la collectivité pour inverser la tendance et voir l’islam retrouver toute sa force », commente l’historien Matthieu Rey, spécialiste du Moyen-Orient et chercheur à l’Institut français d’Afrique du Sud (Ifas).

« Abdelkader est à la fois un homme de pure tradition et un être épris de modernité technique, explique Ahmed Bouyerdene. En France, il se fait expliquer en détail le fonctionnement des trains et des machines à vapeur ; à Damas, il ne se lasse pas de photographie ; il visite les expositions universelles et soutient le projet franco-égyptien du canal de Suez, allant jusqu’à acquérir des actions. Cet intérêt doit être vu à travers le prisme de ses expériences spirituelles : partout il cherche le signe de l’Unicité, la marque de Dieu. Or cette supériorité technologique en est une qu’il s’agit de comprendre pour trouver les voies d’une réforme efficace du monde islamique. »

Il pressent que les violences anti-chrétiennes vont provoquer une intervention étrangère »

Réformiste, mais dans le cadre d’un État musulman, Abdelkader n’approuve pas les réformes mises en œuvre, sous la pression européenne, par le sultan Abdülmecid, qui, par le rescrit impérial de 1856, abolit le statut de dhimmitude [protection discriminatoire, régissant les communautés chrétiennes et juives de l’empire] et donne à tous les sujets des droits égaux. Aux yeux de l’émir, ces réformes brisent l’ordre musulman en abolissant un statut qui permettait aux minorités de s’y intégrer.

En 1860, un drame, qui survient à Damas, donne corps à ses appréhensions et fait de lui un héros international, célébré cette fois – malgré lui – dans toutes les chancelleries occidentales. « À la faveur du rescrit de 1856, les minorités chrétiennes gagnent en assurance et se font plus visibles dans l’espace public où, occupant des postes économiques clés, elles étaient déjà bien visibles, excitant les jalousies, raconte Matthieu Rey. L’entre-soi musulman tel qu’il existait à Damas en 1856 se brise en 1860, d’autant que les massacres de chrétiens, qui ont commencé au Liban en mai 1860, provoquent un afflux de réfugiés. Fort de son expérience algérienne et de sa connaissance de la Syrie et du Liban, Abdelkader a très vite compris que ce phénomène prendrait de l’ampleur. Le 9 juillet 1860, quand les musulmans commencent à massacrer des chrétiens à Damas, il fait la tournée des chefs druzes alentours pour les dissuader de se livrer à ces atrocités. Il craint, aussi, que ces violences n’entraînent un désordre majeur dans l’empire ottoman, et donc l’intervention d’une puissance étrangère. L’avenir lui donnera raison. »

« Je n’ai pas fait l’Histoire, c’est l’Histoire qui m’a fait »

En juillet 1860, les violences antichrétiennes du Mont-Liban ont donc gagné Damas. Sans que les troupes du pacha réagissent, druzes et musulmans pillent et détruisent les quartiers chrétiens, y massacrant plus de 3 000 personnes. L’émir, qui a senti le danger, a mis en sûreté dans sa demeure le consul de France, des fonctionnaires français et les religieux européens. Avec ses fils et ses dizaines de compagnons en armes, il parcourt la ville pour ramener des familles chrétiennes menacées dans le quartier algérien. Il aurait ainsi sauvé 1 500 vies durant cette semaine – sans faire la moindre victime de son côté.

Il ne s’était pas trompé : choqué, Napoléon III envoie un corps expéditionnaire au Liban, ce qui amène enfin la Sublime Porte à charger un ancien ministre de l’Intérieur de régler la situation à Damas. Abdelkader s’efface, montrant à nouveau qu’il n’a pas vocation à intervenir politiquement. « Je n’ai pas fait l’Histoire, c’est l’Histoire qui m’a fait », aurait-il confié à un interlocuteur français.

Son attitude chevaleresque, son panache et sa générosité à l’égard des chrétiens en font la coqueluche de la presse européenne. Les chancelleries lui adressent des louanges unanimes. Il reçoit alors de nombreuses distinctions européennes et ottomanes, dont le Grand Cordon de la Légion d’honneur française, qu’il arbore fièrement.

En 1865, Napoléon III lui propose la couronne d’un royaume arabe

Si l’émir n’a pas de projet politique, la France en conçoit un pour lui. « Abdelkader est devenu un notable français, participant aux discussions impériales. Napoléon III, l’un des rares dirigeants français à avoir développé une réflexion sur l’outre-mer, vient le chercher personnellement en 1865 et lui propose de diriger un royaume arabe », explique Matthieu Rey.

L’idée avait déjà germé dans les rédactions et les salons européens au lendemain des massacres : le sultan ne parvenait plus à protéger ses sujets chrétiens en Syrie, il fallait donc y créer une entité sous l’égide des nations européennes.

« La douce joie de la famille »

Le nom d’Abdelkader est sur toutes les lèvres. Ces bruits le rendent à nouveau suspect aux yeux des Ottomans, lucides sur les intentions européennes. Pourtant, à un témoin français qui l’avait interrogé en 1860 sur la possibilité qu’il devienne gouverneur de Syrie, il avait déjà répondu : « Ma carrière politique est finie. Je n’ambitionne plus rien des hommes et de la gloire de ce monde. Je veux vivre désormais dans la douce joie de la famille, dans la prière et dans la paix. »

La statue d’Abdelkader, dans le centre d’Alger, en janvier 2021.

La statue d’Abdelkader, dans le centre d’Alger, en janvier 2021. © Ryad Kramdi/AFP

En 1865, il oppose le même refus à la couronne arabe que lui tend l’empereur français et qui, pourtant, engloberait son Algérie natale. Fidèle au principe de non-intervention qu’il a adopté en Orient, Abdelkader l’est aussi à son combat pour la liberté, refusant de devenir l’instrument d’une domination européenne sur le monde arabo-musulman.

Ses années syriennes se déroulent ensuite plus paisiblement. Il se replonge dans la méditation, l’écriture et l’enseignement, reçoit beaucoup et intercède souvent auprès des autorités ottomanes, en faveur de ses compatriotes algériens comme de ses voisins syriens.

En 1965, sa dépouille est exhumée et enterrée à Alger, dans le Carré des Martyrs

En 1863, au retour de son second pèlerinage à La Mecque, il passe par Alexandrie, où il se fait initier à la maçonnerie, dans une loge liée au Grand Orient de France. « La franc-maçonnerie, souvent religieuse, n’était pas mal vue à l’époque. Cherchant à connaître les clés de la victoire européenne, il était curieux de connaître cette “tariqa européenne”, comme il l’appelait », explique Salma Warscheid-Hargal.

« Un modèle pour tous les Algériens »

Proche de Napoléon III, il est très affecté par sa défaite contre la Prusse et son abdication, en 1870, suivies par son décès trois ans plus tard. En 1871, alors qu’une grande insurrection a éclaté en Kabylie, il refuse énergiquement la proposition du chancelier Bismarck de reprendre le pouvoir en Algérie et désavoue l’un de ses fils qui a rejoint les insurgés.

Le 26 mai 1883, Abdelkader s’éteint à Damas, à l’âge de 74 ans. Selon sa volonté, il repose au côté du grand soufi Ibn Arabi.

En 1965, le jeune gouvernement algérien fait exhumer sa dépouille pour l’enterrer au cimetière d’El Alia, dans le Carré des martyrs de sa terre natale, désormais libre. « Ce transfert était naturel, plaide le romancier Abdelkader Djemaï, auteur de La dernière nuit de l’émir (Seuil, 2012). Il a eu une vie exemplaire, aussi bien dans l’action que dans la réflexion. Il est un modèle pour tous les Algériens, qui seraient indignés et malheureux si son corps était resté en Syrie. »

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