Société

Kofi Yamgnane, un maire franco-togolais face au racisme ordinaire

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Mis à jour le 19 avril 2021 à 10:38

L’ancien secrétaire d’État français à l’intégration et à l’action humanitaire franco-togolais Kofi Yamgnane le 7 novembre 2009 à Paris. © JOEL SAGET/AFP

Dans son nouveau livre, « Mémoires d’outre-haine », l’ancien maire d’une ville française, secrétaire d’État et député, arrivé du Togo en 1964 dans l’Hexagone, dévoile les lettres anonymes, violentes, reçues durant sa carrière politique. Pour montrer que le phénomène existe, et pour en tirer des leçons utiles.

Premier maire noir d’origine africaine en France, élu en 1989 dans un petit village rural du Finistère, Kofi Yamgnane a aussi été secrétaire d’État sous François Mitterrand, conseiller général et député sous les couleurs du Parti socialiste (PS). Arrivé en Bretagne en 1964 avec son baccalauréat en poche, il a intégré une classe préparatoire puis est devenu ingénieur. Un parcours atypique pour l’époque et une vraie réussite personnelle.

Mais la route n’a pas été paisible : personnage public, le maire de Saint-Coulitz a reçu, tout au long de sa carrière, son lot de lettres ordurières, racistes, violentes. Il a choisi d’en faire un livre, Mémoires d’outre-haine. Sans colère, jure-t-il, et dans l’espoir que son message de tolérance soit entendu.

« Mémoires d’outre-haine » est paru le 19 mars 2021 aux éditions Locus Solus (256 pages, 22 €).

« Mémoires d’outre-haine » est paru le 19 mars 2021 aux éditions Locus Solus (256 pages, 22 €). © Éditions Locus Solus

Jeune Afrique : La forme de votre livre est originale puisqu’il est organisé en cinquante-deux contes, des « veillées », avec une morale et un refrain. Pourquoi ce choix ?

Kofi Yamgnane : J’ai opté pour le modèle du conte africain, éducatif et moral, que j’ai connu quand j’étais petit. Cinquante-deux contes pour cinquante-deux veillées hebdomadaires, donc une année. C’est une façon de montrer qu’être intégré, ce n’est pas seulement adopter sa culture d’accueil, c’est aussi l’enrichir. À l’origine, le conte est oral ; ici il est écrit parce que la France est un pays où tout est écrit. C’est une façon de respecter mes deux cultures. Qui ne sont d’ailleurs pas si éloignées l’une de l’autre : en Bretagne aussi il y a une tradition de contes, comme dans le pays bassar, d’où je viens. Cela a dû faciliter mon adoption.

Et puis cette forme permet bien sûr de mettre le sujet à distance. Je voulais raconter sans haine ni colère, parce que, au final, les gens qui m’ont envoyé les lettres qui sont reproduites dans le livre m’inspirent surtout de la pitié.

Beaucoup des messages d’insultes que vous avez reçus remontent à vingt ou trente ans. Est-ce le temps qu’il vous a fallu pour prendre de la distance ?

Je n’aurais pas pu raconter tout ça sur le moment, c’est évident. À l’époque cela m’atteignait beaucoup. J’ai fait le dos rond, mais j’ai beaucoup souffert, j’ai été très déprimé. Il m’a fallu du temps. C’est Laurent Gbagbo qui a dit que le temps, c’est l’autre nom de Dieu…

Certains de vos commentaires sont pleins d’humour. À l’époque, vous est-il arrivé de rire en recevant des lettres stupidement racistes ou violentes ?

Non, jamais. Je savais que je recevais ces courriers parce que j’étais un personnage public, mais je me disais aussi : « Si moi, dans ma position, je reçois ça, quelle doit être la vie d’un Malien qui travaille comme balayeur ou d’un Turc qui est salarié aux abattoirs ? Quand les gendarmes m’arrêtent, ils se mettent au garde-à-vous. Mais quand ils contrôlent ces gens c’est : “Bamboula, aboule tes papiers !” » C’est dramatique et c’est aussi pour eux que j’ai voulu raconter.

Mon épouse m’a dit : « Ne fais pas ça. Tu ne seras jamais élu… »

Vous étiez maire d’une toute petite commune. Vous arrivait-il, en croisant certains de vos administrés, de vous dire que c’était peut-être eux qui vous envoyaient ces horreurs anonymes ?

Évidemment ! D’ailleurs, quand on est venu me proposer de me présenter à la mairie, mon épouse m’a dit : « Ne fais pas ça, on est bien ici, nos enfants sont acceptés. Tu ne seras jamais élu… » Donc, bien sûr, ça arrive. Mais en général, j’étais élu à Saint-Coulitz avec 283 voix pour 290 votants. Les sept autres suffrages émanaient des membres d’une famille d’agriculteurs qui votaient systématiquement Front national.

Vous avez déjà discuté avec cette famille ?

Bien entendu ! Très souvent. Parfois, je vais boire un verre chez eux et, quand ils ont un problème à la ferme, même en pleine nuit, ils m’appellent. Mais j’ai eu beau essayer de les convertir, je n’y suis pas arrivé.

À votre avis, quelle proportion de la population française est-elle capable d’envoyer des lettres comme celles que vous receviez ?

C’est à peu près comme à Saint-Coulitz, je pense. Je ne vois pas pourquoi ça serait plus que cela à l’échelle du pays. Pour moi, c’est marginal.

Des mouvements actuels comme Black Lives Matter ou le Comité Adama trouvent-ils un écho en vous ?

Je ne me retrouve pas dans ces combats et je ne me définis pas du tout comme indigéniste. Pour moi, l’important, c’est de bien vivre ensemble.

Mais je peux comprendre les gens qui estiment que la République française a commis des fautes. Imaginez le Malien qui décide de partir en France. C’est un projet complètement individuel, il ne se dit pas qu’il part pour « remplacer » les Français. S’il parvient jusque dans notre pays, la République lui dit : « Tu vas aller vivre en Seine-Saint-Denis, où il y a beaucoup de gens comme toi. » Naissent ainsi des endroits où les gens sont rassemblés entre eux et dont la République finit par avoir peur, alors que c’est elle qui les a créés…

Pendant deux ans, à Brest, j’ai été le seul étudiant noir de toute la fac. Le seul !

Mais moi, je n’ai pas du tout eu ce type de parcours. J’ai eu mon bac à Lomé, en 1964, et on m’a dit : tu es inscrit en prépa à Brest. Pourquoi Brest et pas Paris ou Marseille ? Je ne l’ai jamais su. Pendant deux ans, j’ai été le seul étudiant noir de toute la fac. Le seul ! C’est une histoire singulière.

Vous écrivez que ni les Français ni les Africains ne sont comptables de ce qu’ont fait leurs ancêtres. Est-ce une idée facile à faire passer ?

Non, c’est compliqué. Aujourd’hui, beaucoup d’Africains éduqués reprochent à tous les Blancs, sans exception, d’avoir été colonialistes et esclavagistes. Cela n’a pas de sens : les Français d’aujourd’hui ne sont pas plus responsables de ce qu’ont fait leurs aïeux que je ne suis responsable du fait que les miens ont été « esclavagisés ».

Il faut rappeler qu’il n’y a pas un seul grand port en France qui ait refusé de participer au commerce des esclaves

Par contre, là où la République pèche, c’est quand elle fait comme si tout cela n’avait pas existé. Il faut enseigner, cultiver la mémoire. Rappeler qu’il n’y a pas un seul grand port en France qui ait refusé de participer au commerce des esclaves. Aujourd’hui, il n’y a que Nantes qui ait pris des initiatives en ce sens, et Bordeaux commence. Je ne parle pas de se repentir mais de raconter ce qui a existé. La République est l’héritière de la royauté, légalement.

Les députés d’origine africaine sont encore rares, mais leur nombre a nettement augmenté en 2017. Ceux que nous avons interrogés dans Jeune Afrique racontent souvent que les partis politiques traditionnels, de droite ou de gauche, les cantonnaient à des rôles subalternes ou symboliques et qu’ils ont choisi de rallier Emmanuel Macron. Qu’en pensez-vous ?

C’est triste mais c’est une réalité. Je sais très bien que si François Mitterrand – qui aimait les symboles et qui me considérait comme tel – ne m’avait pas imposé au PS, je n’aurais pas fait le parcours que j’ai eu. D’autant que j’étais mitterrandien dans une fédération rocardienne… Mais c’est vrai, les partis considéraient que s’ils mettaient un homme noir ou arabe en tête de liste, ils perdraient. Alors que c’est complètement faux, la société est en avance sur les politiques sur ces sujets.

Vous écrivez qu’après votre élection, le nombre de maires issus de l’immigration n’a pas augmenté, et vous en concluez que vous avez échoué. Pourquoi vouloir porter cette responsabilité ?

Parce que c’est le rôle qu’on m’a attribué. Les gens disaient « Regardez Kofi ! ». J’étais montré en exemple, que je le veuille ou non. Un jour, à Saint-Coulitz, un voisin vient me voir et me dit : « Kofi, ma fille veut épouser un de tes collègues. » Je me dis : collègue ? Un ingénieur de la DDE [direction départementale de l’équipement] ? « Mais non, me répond-il. Un Noir. Un Sénégalais. Et il poursuit : Tu sais, si je ne t’avais pas vu vivre ici, jamais je n’aurais accepté que ma fille épouse un Noir. » Je lui ai répondu que je ne pouvais pas être le garant de la moralité de millions d’Africains, mais il insistait : « Si, on te voit comme ça. » Donc, quand j’ai vu qu’en 1995 il n’y avait pas plus de maires africains, arabes et asiatiques que lorsque j’avais été élu en 1989, j’ai compris que je n’avais pas réussi. Parce que pour moi la réussite ne peut être que collective.

À mon époque, il y avait une espèce de curiosité, les gens nous arrêtaient dans la rue, plutôt avec bienveillance

À votre avis, un jeune bachelier africain arrivant aujourd’hui en France pour faire des études, comme vous l’avez fait en 1964, aura-t-il plus de facilités que vous, ou plus de difficultés au contraire ?

S’il vient du Togo, je pense malheureusement que ce sera difficile parce que la terminale là-bas a aujourd’hui le niveau de la classe de 4e en France… Pour un Africain en général, ce sera plus difficile que ça l’a été pour ma génération. À mon époque, les études étaient difficiles, la nourriture pas assez épicée, il pleuvait sans arrêt. C’était dur, mais je crois que cela construit un homme. Par contre, il y avait une espèce de curiosité, les gens nous arrêtaient dans la rue, plutôt avec bienveillance, pour savoir d’où nous venions, certains n’avaient jamais vu de personne noire. Les jeunes aujourd’hui ne bénéficient plus de cette curiosité, ils n’ont plus rien d’« exotique ». Donc c’est plus difficile, à mon avis.