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[Exclusif] Mauritanie – Mohamed Ould Abdelaziz : « Je n’ai aucun problème personnel avec le président Mohamed Ould Ghazouani »

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Par - à Nouakchott
Mis à jour le 19 avril 2021 à 23:25

Mohamed Ould Abdelaziz, à Nouakchott, en avril 2021. © Béchir Malum pour JA

Dans la seconde partie de l’entretien exclusif qu’il a accordé à « Jeune Afrique », l’ex-président mauritanien s’exprime pour la première fois sur le conflit qui l’oppose à son successeur, qui fut aussi son ami et son plus proche collaborateur durant ses deux mandats, de 2009 à 2019.

Dans le premier volet de l’entretien, publié le 15 avril, qu’il a accordé à JA, Mohamed Ould Abdelaziz revient sur les accusations qui le visent, mais aussi sur son rapprochement avec le parti Ribat Al Watani. L’ancien président a été inculpé en mars 2021 pour, entre autres, corruption, blanchiment d’argent, enrichissement illicite, dilapidation de biens publics, octroi d’avantages indus et obstruction au déroulement de la justice.

Cette fois, il se confie pour la première fois sur le conflit qui l’oppose à Mohamed Ould Ghazouani, qui fut son chef d’état-major des armées et son ministre de la Défense. A Nouakchott, si seuls quelques kilomètres les séparent, un mur de silence s’est dressé entre les deux hommes, qui s’étaient liés d’amitié lors d’une formation au grade de capitaine, en 1986. Des intermédiaires se sont succédé, mais nul n’a réussi à rétablir le dialogue, rompu depuis novembre 2019. Que s’est-il passé ? « Aziz » livre sa version de l’histoire.

Jeune Afrique : Vos avocats s’apprêtent à lancer des procédures auprès de l’Union africaine ou encore de la Ligue arabe. Etes-vous en quête de soutien auprès de vos anciens homologues ?

Mohamed Ould Abdelaziz : Je n’attends rien d’eux, je souhaite les informer sur ma situation, afin qu’ils sachent que leur ancien collègue n’est pas celui qui est décrit par le système actuel. J’ai quitté le pouvoir, j’ai fait mes deux mandats et je suis parti. Pourquoi ? Pour aider à ancrer la démocratie dans mon pays. Je suis un militaire et contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, tous les militaires ne sont pas des dictateurs. Pendant les 21 années au pouvoir de Maaouiya Ould Taya, il n’y avait pas d’espoir, tout était fermé. Quand il a été victime d’une tentative de coup d’Etat en 2003, je l’ai sécurisé et je l’ai ramené au pouvoir. Mais quand j’ai vu qu’il persistait dans la même voie, c’est moi qui ai décidé de changer le système. Je ne me suis pas présenté, comme je m’y étais engagé, et un président a été élu.

Sauf que vous avez également renversé Sidi Ould Cheikh Abdallahi, effectivement démocratiquement élu en 2008…

Malheureusement il a vite été submergé. Il y a eu un retour en arrière, les caciques de Maaouiya sont revenus au pouvoir et le pays était en train de partir à la dérive. J’ai été obligé de faire un second coup d’État. Donc, après mes deux mandats et à l’encontre des injonctions de certains de mes amis chefs d’État, et de politiques qui voulaient que je reste, j’ai refusé catégoriquement d’en faire un troisième. Pas parce que je ne voulais pas continuer à servir mon pays, mais parce que je voulais lui donner une leçon de démocratie. Je ne voulais pas qu’il soit mis à l’index, comme d’autres l’ont été.

Pourtant, au lendemain de l’investiture de Mohamed Ould Ghazouani, vous êtes parti en voyage. Aussitôt après votre retour, en novembre 2019, vous avez revendiqué le leadership de l’Union pour la République (UPR), le parti au pouvoir. Pourquoi ?

Vous vous trompez, ce n’est pas moi qui en ai revendiqué la « référence ». Vous devriez plutôt me demander pourquoi je suis revenu pour présider une réunion. D’abord, j’avais désigné une commission provisoire pour gérer le parti et demandé à son président d’alors de ne plus désigner les responsables, mais de les faire élire. Au moment où on devait élire le président et le secrétaire général, j’ai fait arrêter le processus car nous étions à la veille de l’élection présidentielle. Lorsque j’étais à Londres, l’actuel président m’a demandé de repousser la date du congrès, car le gouvernement n’était pas prêt. J’ai répondu que je n’y voyais aucun inconvénient. Mais, entre-temps, son entourage a envoyé des gens s’immiscer dans les préparatifs de ce congrès. Puis, j’ai été la cible de critiques acerbes. J’ai alors découvert que ces mêmes personnes sont issues de la même région, voire de la même tribu que le président. Quand je suis revenu, j’ai donc dit au président que j’allais les réunir.

Donc vous avez tout de même ressenti le besoin de l’informer.

Oui, mais uniquement par courtoisie ! Il n’est pas membre du parti, son nom ne figure sur aucune liste et il ne s’est pas présenté au nom de ce même parti.

Mais tout le gouvernement est membre de l’UPR. Comment pouvez-vous considérer qu’il vous appartient à vous et non à la majorité ?

Ce n’est pas le parti de la majorité, mais juste un parti qui compte parmi une grande majorité. Je l’ai créé et nommé moi-même, « Union pour la République ». J’avais bien dit que quand je quitterai le pouvoir, je n’en deviendrai pas le président. Mais étant donné que je porte la carte de membre numéro 001, on ne peut pas m’exclure comme ça ! Encore une fois, j’ai réuni les membres du conseil provisoire pour leur dire que nous devions continuer à travailler et que les critiques à mon égard devaient cesser. Ils ont été d’accord avec moi et on a fait une déclaration de soutien au gouvernement et au président.

Pourquoi la situation s’est-elle envenimée par la suite ?

Car des instructions ont été données au maire ou encore aux conseillers régionaux pour qu’ils disent que la « référence » du parti était désormais le président Ghazouani. Certains membres du conseil de l’UPR ont été menacés, ils sont venus me voir pour dénoncer des pressions. Je leur ai répondu : « si vous pensez que vous n’allez pas manger ce soir à cause de cela, rentrez chez vous ! Prenez la décision que vous voulez. » Même dans les pires dictatures, on ne parle plus de parti-Etat.

Vous en avez alors discuté directement avec votre ami, le président Ould Ghazouani ?

Oui, il m’a téléphoné et m’a demandé qu’on se rencontre. Nous nous sommes vus, mais nous n’avons pas pu nous entendre. On s’est quittés au bout d’une heure. Puis, il m’a rappelé pour qu’on puisse à nouveau en discuter, mais là encore, nous ne sommes pas tombés d’accord. Voici les derniers mots que je lui ai dit : « laisse-nous régler ce problème entre nous. » Malheureusement, il a été dépassé.

Il a essayé de revenir vers vous. Pourquoi n’avez-vous pas donné suite ?

Il a effectivement essayé de me recontacter. Mais je n’ai jamais voulu ouvrir son message. J’ai lu les premiers mots affichés, c’est tout. Ensuite, des gens sont venus me voir : je leur ai dit que je ne pouvais plus m’entretenir avec lui à ce sujet. Je lui avais bien dit que ce problème devait rester entre nous, mais il est tombé entre les mains de n’importe qui. Aussitôt après, l’idée a été lancée de créer une commission d’enquête parlementaire pour m’enfoncer dans de faux problèmes. Je suis alors devenu un homme « gabegiste », un ancien président qui a détourné, pillé, qui s’est enrichi et a enrichi sa famille.

Vos différends sont-ils irréconciliables ?

Non, car je n’ai aucun problème personnel avec lui. Mais j’ai mes idées et elles ne cadrent plus avec ce qu’il est en train de faire, c’est tout.

Mohamed Ould Abdelaziz, à Nouakchott, en avril 2021.

Mohamed Ould Abdelaziz, à Nouakchott, en avril 2021. © Béchir Malum pour JA

Aviez-vous conclu un accord sur un éventuel partage du pouvoir ?

Non et je n’ai jamais pensé à cela. J’ai cru à ce que j’ai fait et j’y crois toujours. Je ne regrette pas d’avoir quitté le pouvoir à l’issue de mon deuxième mandat. Oui, il m’a contacté après mon départ, mais je ne lui ai jamais dit de nommer qui que ce soit. Il m’a posé des questions sur son Premier ministre notamment [Ismail Ould Bedde Ould Cheikh Sidiya à l’époque] et je lui ai dit exactement ce que j’en pensais. Mais je ne lui ai jamais dit de nommer untel ou untel, et il le sait. En partant, la seule chose que je lui ai dite c’est de veiller à l’économie, à la sécurité et à l’environnement de Nouakchott. Je suis également parti en voyage après son investiture pour qu’on ne m’accuse pas de l’avoir parrainé. Malheureusement, quand je vois le résultat aujourd’hui, je me dis que la vie est ainsi faite, on n’a pas toujours tout ce que l’on désire.

Comment avez-vous perçu les retours de Mohamed Ould Bouamatou et de Moustapha Chafi, avec qui vous avez longtemps été en conflit ?

J’estime que c’est une entrave à la justice. Quand cela concerne une personne innocente telle que moi, on m’oppose la séparation des pouvoirs, mais quand il s’agit de personnes poursuivies avec des preuves irréfutables, on parle de cohésion nationale !

Souhaitez-vous revenir au pouvoir en 2024 ?

Ce n’est pas mon souhait. Je veux simplement que les choses changent. Je veux que mon pays soit démocratique, que les droits de l’homme, les libertés soient respectés, qu’on se préoccupe des plus pauvres, de l’emploi, de l’éducation. Or, ce n’est pas le souci du gouvernement actuel. En dix ans j’ai fait énormément de choses, tous les indicateurs ont changé. Lorsque je suis arrivé, nous étions en déficit énergétique, j’ai laissé des centaines de mégawatts, dont la majorité est renouvelable. J’ai doté notre compagnie aérienne de Boeing neufs, j’ai créé une armée qui n’existait pas, j’ai sécurisé le pays.

Vous cherchez à vous défendre…

Non je ne dis pas cela pour me défendre ! Mon dossier est personnel et je l’affronte avec tout le courage et toute la force de caractère nécessaire. Et cela ne m’empêche pas de dormir. Je dors très bien d’ailleurs.

Vous risquez la prison. Avez-vous peur aujourd’hui ?

Je n’ai strictement peur de rien.

Vous êtes en résidence surveillée depuis août 2020. Comment occupez-vous vos journées ?

Je suis l’actualité, je fais deux heures de sport par jour, je m’occupe de mes enfants, je gère mon dossier. J’ai également beaucoup lu ces derniers temps, notamment les Mémoires de Barack Obama ou encore celles de Jacques Chirac.

Obama, Chirac…Vous vous intéressez aux puissants, à leurs vies après le pouvoir.

Oui, mais cela ne veut pas dire que je ne m’intéresse pas à celles des bergers !