Livres

François Ruffin dans le viseur de Mérième Alaoui

| Par
Francois Ruffin à l’Assemblée nationale, Paris, le 5 mars 2020.

Francois Ruffin à l’Assemblée nationale, Paris, le 5 mars 2020. © Christophe Morin/IP3/MAX PPP

Dans « François Ruffin, l’ascension d’un opportuniste », la journaliste franco-marocaine livre un portrait fouillé de l’insoumis, aussi médiatique que secret.

François Ruffin est omniprésent dans l’espace médiatique et politique depuis plusieurs années. Le fondateur du journal Fakir, ancien journaliste du Monde diplomatique et de France Inter pour l’émission de radio Là-bas si j’y suis, réalisateur du documentaire Merci Patron !, devenu député de la Somme, en France, a connu une trajectoire fulgurante. Ses réussites personnelles se doublent d’une capacité à créer ou à accompagner les mouvements sociaux : après Nuit debout place de la République à Paris, il sillonne les ronds-points avec les Gilets jaunes.

Étrangement, aucun livre n’avait été consacré à cet insoumis. C’est ce qui a attisé la curiosité de la journaliste Mérième Alaoui, qui comble ainsi un vide : « Beaucoup de confrères et consœurs ont légitimement voulu en savoir plus sur lui, il a quasiment toujours fermé la porte. C’est précisément pour cette raison, que j’ai eu envie d’en savoir plus. De dévoiler cette face cachée. »

Part d’ombre

Derrière la success story Ruffin, Mérième Alaoui explore sa part d’ombre dans un livre au titre évocateur : François Ruffin, l’ascension d’un opportuniste. Non autorisée, selon l’expression consacrée, elle s’est attirée les foudres du député : « Sa stratégie est d’éviter le fond et de m’attaquer personnellement, en répétant que mon enquête est à charge, alors qu’il ne l’a même pas lue. Il m’a désignée ironiquement comme sa “biographe”, avec des guillemets, alors que je n’ai jamais prétendu l’être. Mon travail – qu’il le connaît par cœur – a simplement été de mettre en lumière des faits, des témoignages, des chiffres. »

Pour mener à bien son enquête, l’auteure « française mais aussi marocaine grâce à l’héritage de mes parents », comme elle se définit, s’est heurtée à des difficultés : « Parmi les “membres de la nation fakirienne”, soit on ne me répondait pas, soit on me précisait qu’il fallait l’accord préalable de “François” ou de Thibault Lhonneur, le directeur de Fakir. Sans surprise, on ne me rappelait pas. Mais je n’ai pas lâché l’affaire. Avec le temps, avec ma présence plus importante sur le terrain, j’ai gagné la confiance d’un certain nombre de gens. Si tous n’ont pas voulu témoigner à visage découvert, ils ont accepté de partager avec moi de précieux documents : des mails, des comptes-rendus comptables, des documents internes, des rapports de stage, des contrats de travail, etc. »

« François Ruffin, l’ascension d’un opportuniste », de Mérième Alaoui, est paru aux éditions Robert Laffont (268 p., 19,50 €)

« François Ruffin, l’ascension d’un opportuniste », de Mérième Alaoui, est paru aux éditions Robert Laffont (268 p., 19,50 €) © Éditions Robert Laffont

Les langues se sont déliées à la faveur du premier accroc dans la carrière politique de Ruffin : « Il y a eu un tournant avec les élections municipales de 2020. Cette échéance était très attendue par une large partie des militants de gauche, qui avaient pour beaucoup participé à la campagne législative victorieuse du député. La façon dont François Ruffin et ses plus proches ont voulu diriger cette bataille, en imposant notamment les têtes de liste, a été très mal perçue. Ce contexte a désinhibé beaucoup de militants, dont certains vieux compagnons de route qui ont témoigné librement. »

Cet assaut de précautions peut paraître étonnant en lisant François Ruffin lui-même, qui se livre abondamment dans ses propres livres et articles. Ainsi, dans un extrait de son livre-enquête Quartier nord, il dévoile un épisode stupéfiant où il achète de la drogue à un témoin en manque ! « Il se livre régulièrement à travers l’autoportrait. Dans chacun de ses livres, et même lors de simples interviews, quel que soit le sujet, il le rapporte souvent à son expérience, sa vie, ses enfants, ses états d’âme… Cela tourne souvent autour de lui. De ses fantaisies, de son humeur. Il ne cache pas que s’il est hyperactif, c’est aussi par peur de s’ennuyer. »

Storytelling

La condition pour l’on puisse parler de Ruffin est qu’il tienne la plume. L’écrivain se double d’un excellent communicant : « François Ruffin est obsédé par la maîtrise de son storytelling et il ne voulait surtout pas que certaines informations concrètes et factuelles dépassent les frontières de sa ville. Il sait mieux que personne que les faits portent beaucoup plus que la communication, aussi puissante soit-elle. »

Témoignages et documents à l’appui, on découvre un François Ruffin pétri de contradictions. Par exemple, il critique les méthodes de management des grands patrons tandis qu’il adopte une gouvernance d’entreprise verticale et multiplie les contrats précaires. « Je démontre qu’au quotidien, c’est un patron dur à vivre, une “essoreuse” qui fait des économies structurelles, qui est très centralisateur dans la prise de décisions stratégiques et qui n’est pas si transparent que cela. En fait, de façon générale, la fin justifie toujours les moyens pour lui. Mais comment être crédible dans la bataille pour un monde plus juste et plus démocratique sans être soi-même exemplaire ? »

Ce qu’il vise, c’est un changement radical du système

Par ailleurs, Ruffin n’aime pas l’argent mais gère les bénéfices importants générés par son documentaire césarisé Merci Patron ! Il avait promis : « Nous ne voterons plus PS », mais a constitué une liste locale avec le Parti socialiste lors des municipales… Des paradoxes qui cachent, selon Mérième Alaoui, un opportunisme qu’elle met en exergue dans son titre. « Ce qui est intéressant, c’est que 90 % des personnes qui ont répondu à mes questions ont, à un moment ou un autre, employé ce mot. Soit pour louer ce talent de capter les bons sujets et de les mettre en lumière, soit pour critiquer sa façon de ramasser systématiquement les fruits médiatiques d’actions collectives. Il a une ambition démesurée, il veut marquer l’histoire de la politique française. Ce qu’il vise en fait, c’est un changement radical du système. Mais on ne sait pas lequel. »

Son meilleur ennemi, Emmanuel Macron

Son ambition le conduira-t-il à se présenter à l’élection présidentielle ? « Ma thèse est qu’il a sérieusement envisagé d’y aller un temps, mais que son plan n’a pas fonctionné comme il l’espérait, notamment après le fiasco des municipales. Mais cela ne veut pas dire qu’il va rester spectateur, bien au contraire. D’après mes informations, il va tenter de proposer une nouvelle façon de participer au débat politique, qui viendrait du terrain, du “peuple”, et il va bien sûr tenter de l’incarner. »

Sur la route de la présidentielle, il risque de tomber sur son meilleur ennemi, Emmanuel Macron, qui a fréquenté les mêmes collège et lycée que lui. La sœur de François Ruffin et l’actuel président de la République y étaient concurrents : « C’est tout de même une histoire rocambolesque ! » s’exclame l’auteure, avant de dresser un parallèle entre « les deux faces cachées d’une même pièce ». « J’ai constaté qu’ils ont, semble-t-il, plus de points communs qu’on ne l’imagine.

Comme l’explique Bruno Bonnell, député En marche devenu ami de l’Insoumis, ils représentent une nouvelle ère politique. Basée sur la communication directe, le storytelling. Mais ils sont aussi tous les deux assez centralisateurs, très exigeants avec leurs équipes, et ont construit une proposition politique sur leur propre nom. Comme Emmanuel Macron, François Ruffin n’est pas entré en politique dans un parti ou un mouvement collectif mais préfère se définir à travers “son” journal et son microparti, Picardie debout ! »

Treize chapitres révèlent autant de facettes d’un homme, de son parcours, de sa vision, de ses ambitions… et de ses contradictions

Il est impossible d’évoquer tous les sujets abordés par François Ruffin, l’ascension d’un opportuniste, livre-enquête passionnant qui se décline en treize chapitres qui révèlent autant de facettes d’un homme, de son parcours, de sa vision, de ses ambitions… et de ses contradictions. Un an avant l’élection présidentielle, il soulève des questions fondamentales sur une personnalité incontournable du paysage politique français. La journaliste met au défi le député de la Somme : « S’il est vraiment démocrate, qu’il réponde enfin clairement. »


Une vie en dates

1975 : Naissance

1999 : Création de Fakir, journal local français qui deviendra national

2003 : Publication du livre Les Petits Soldats du journalisme

2016 : À l’origine du mouvement français Nuit debout

2017 : César du meilleur film documentaire pour Merci patron !

2017 : Élu député de la première circonscription de la Somme

2018 : Soutient les Gilets jaunes dès leur premier rassemblement

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3102p001_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer