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10 mai 1981 : l’élection de Mitterrand vue par les Africains

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Mis à jour le 10 mai 2021 à 11h24
Sur la place de la Bastille, à Paris, à l’annonce de la victoire de François Mitterrand à la présidence de la République française, le 10 mai 1981.

Sur la place de la Bastille, à Paris, à l'annonce de la victoire de François Mitterrand à la présidence de la République française, le 10 mai 1981. © Marc Bulka/Gamma-Rapho via Getty Images

Dans un article écrit il y a quarante ans et intitulé « J’ai vécu la prise de la Bastille », Sennen Andriamirado* raconte le soir de liesse qui suivit la victoire du candidat socialiste. Extrait.

Me voilà entraîné, Français malgré moi, dans cette foule enthousiaste gagnant au pas de charge la place symbole. Je crie, moi aussi. Je chante Nini peau de chien, j’ai oublié les paroles mais je hurle avec les autres le refrain « À la Bastiiille ! »

Je suis, Africain, plongé dans cette euphorie française. Et pas le seul. D’autres frères sont là, criant eux aussi, chantant eux aussi, dansant comme on danse chez nous : instinctivement. On nous embrasse. Nous embrassons. On s’étreint. Mes roses n’ont plus de pétales. On m’en donne d’autres.

Drapeaux et musiques

Un Algérien s’approche. Grosses tapes dans le dos : « Viens chez moi ce soir ! On va arroser ça – J’apporte le champagne mais toi tu ne bois pas ! Tu es musulman ! – Ce soir, je bois, on a gagné ! » Pour nous, immigrés, la victoire de Mitterrand signifie d’abord la fin des tracasseries xénophobes, une carte de séjour qu’il ne faut pas renouveler tous les trois ans au prix de mille humiliations. Mitterrand l’a dit : les titulaires d’une carte de trois ans se verront attribuer une carte de dix ans.

D’énormes drapeaux, français bien sûr, mais aussi rouges (la couleur du socialisme) et même noirs (les anarchistes) dansent au rythme du vent et à celui de toutes sortes de musiques : reggae, salsa, disco. Je mange des crêpes ou des merguez. On s’écrase, mais on se sourit. On se bouscule, mais on ne s’insulte pas.

Un vieux, le Français caricatural au béret, affirme à côté de moi : « Depuis 36 que j’attends ça ! Depuis 36 ! Je peux crever maintenant ! Ah ! nous les Français, on en a quand même ! » Réplique d’une jeune femme : « Oh oui ! Pépère ! On en a aussi ! » Éclats de rire, nouvelles embrassades. « On a gagné ! On a gagné ! » Cette France de gauche que j’ai côtoyée tous les jours, je la découvre ce soir. Intellectuels, étudiants, ouvriers, fonctionnaires, chômeurs, cadres, ils sont venus de tous les milieux, les électeurs de Mitterrand.

Sous la colonne de la Bastille, des projecteurs s’allument. « Mitterrand va venir ! » Ça ne sera pas lui. Je ne sais plus très bien qui a parlé le premier, mais quelqu’un a crié dans le micro « Giscard au chômage ! ». Hurlements de la foule.

La revanche du rire sur la déprime

[…] Je suis rejoint par des frères zaïrois, camerounais et sénégalais. On nous embrasse, on nous offre du champagne, des fleurs. On nous demande des tas de choses. Réponses : « Je ne connais pas Mitterrand, mais avec lui au pouvoir chez vous, ça peut aussi changer chez nous ! – Je ne suis pas au chômage et je n’attends rien personnellement de Mitterrand. Mais son élection peut débloquer la situation en Afrique australe ! La France ne peut plus continuer à se compromettre avec l’Afrique du Sud ! – Nos dirigeants ne pourront plus nous massacrer librement ! Ils ne pourront plus nous menacer des paras français – Votre fête est aussi la nôtre ! »

La fête ? Oui . Une explosion. Les rancœurs contenues transformées en joie. La revanche du rire sur la déprime. Signe des temps, une vague de motards déferle tout à coup sur la place de la Bastille qui, jusqu’alors, leur était interdite le week-end.

Soudain, la pluie tombe. L’orage gronde. Qu’importe ! La fête continue. Les amis avec lesquels j’étais venu me récupèrent par hasard. Nous partons continuer ailleurs. Mais d’autres arrivent, malgré l’orage. Chez nous on aurait dit que le tonnerre exprime la colère des dieux contre l’élection de Mitterrand. Mais on aurait dit aussi que la pluie lui apporte la bénédiction des ancêtres. Des ancêtres socialistes en l’occurrence.

* Sennen Andriamirado (1945-1997), journaliste malgache, collaborateur de JA de 1975 à 1997, biographe de Thomas Sankara.

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