Politique

[Tribune] Hommage à Christof Heyns, héraut des droits humains

Mis à jour le 15 avril 2021 à 17:40
d'anciens élèves du professeur Christof Heyns

Par d'anciens élèves du professeur Christof Heyns

Boris-Ephrem Tchoumavi, Francis Nadjita Ngarhodjim, Horace Adjolohoun, Kameldy Neldjingaye, Mwiza Jo Nkhata, Marie Saine, Nana Oye Lithur, Patrick Michael Eba

Christof Heyns au siège européen de l’ONU, à Genève, en 2011 © Salvatore Di Nolfi/AP/SIPA

Après le décès, le 28 mars, de notre ancien professeur d’université, ex-rapporteur onusien sur les exécutions extrajudiciaires, nous faisons le serment de poursuivre son œuvre en faveur des droits de l’homme et de la démocratie en Afrique.

Il était le chantre des droits humains sur le continent. Le professeur Christof Heyns a été arraché à l’affection des siens le 28 mars dernier, à l’âge de 62 ans. Avocat unanimement respecté, il était le directeur du Centre des droits de l’homme de l’Université de Pretoria, et avait tant apporté à tous ceux qui avaient eu le bonheur un jour de le fréquenter.  Pour nous, ses élèves, saluer sa mémoire répond à une double exigence : graver dans la pierre son immense œuvre au service de l’Afrique et tenter de faire le deuil d’un homme d’exception tout en conjurant notre peur de l’oubli.

Nul ne peut nier l’exceptionnelle contribution du professeur Heyns à la rédaction de la Constitution de l’Afrique du Sud post-apartheid. Sa détermination à inclure dans ce texte révolutionnaire les droits sociaux, économiques et culturels a durablement marqué ses pairs et, au-delà, toute la nation Arc-en-Ciel.

Mentor et modèle

Pour certains des signataires de cette tribune, le nom de Christof Heyns restera à jamais lié au Concours africain de procès simulés pour atteinte aux droits humains, qu’il avait si bien su incarner. Organisée à son initiative depuis 1991, cette compétition est devenue la plus grande rencontre consacrée aux droits humains en Afrique. En phase finale, elle enregistre la participation de 3 200 étudiants en provenance de 160 universités et de 50 pays du continent. Nombre de ces récipiendaires ont d’ailleurs consacré leurs études et leurs carrières aux droits humains ou à l’État de droit.

Parmi les générations d’Africains qui ont eu Christof Heyns comme mentor et modèle, les élèves du master en droits de l’homme et démocratisation en Afrique, qu’il avait conçu et qui accueille chaque année, depuis l’an 2000, une trentaine d’étudiants sélectionnés à travers l’Afrique, voire au-delà. Avec près de 600 diplômés provenant de 47 pays, ce programme unique allie excellence académique et activisme professionnel.

Son impact sur le système africain de promotion et de protection des droits de l’homme est extraordinaire, comme en témoigne le Prix de la meilleure ONG décerné au Centre des droits de l’homme par la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, en 2012, à Yamoussoukro. À cette occasion, nous avions célébré l’œuvre du professeur Heyns en présence d’une centaine de diplômés, qui sont désormais représentants de gouvernements et d’organisations de la société civile, juristes de l’Union africaine et fonctionnaires onusiens.

Un hommage similaire lui avait été rendu six ans plus tôt, en 2006. Le centre était alors auréolé du Prix Unesco de l’éducation aux droits de l’homme.

Profondément humain

Lorsqu’il est devenu rapporteur spécial des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, puis membre du Comité des droits de l’homme de l’ONU, la passion de Christof Heyns pour la recherche et son tropisme africain ont marqué son action. La communauté universelle des droits de l’homme lui doit ainsi la Feuille de route d’Addis Abeba, qui formalise le cadre de coopération entre les procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme des Nations unies et les mécanismes spéciaux de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples.

Son œuvre a touché des centaines de jeunes Africains, hommes et femmes, de toutes les sous-régions

Christof Heyns aurait-il pu relever ces différents défis s’il n’avait pas été ce monstre d’empathie ? Sûrement pas. Il était profondément humain. Ainsi, lors de l’édition 2003 du Concours africain de procès simulés en droits de l’homme, il avait tenu à rencontrer le meilleur plaideur francophone, qu’il avait encouragé à se présenter au master en droits de l’homme et démocratisation en Afrique. Il l’avait ensuite recommandé pour un stage, puis pour un emploi au Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme.

Plus qu’un mentor professionnel, Christof Heyns savait être un coach personnel, attentif aux talents de chacun et déterminé à apporter son soutien à la pleine réalisation du potentiel dont ses étudiants étaient porteurs.

Ministres, juges, professeurs, experts reconnus

L’œuvre du professeur Heyns, panafricaine par son ambition et non-discriminatoire par son impact, a touché des centaines de jeunes Africains, hommes et femmes, de toutes les sous-régions, qu’ils fussent anglophones, lusophones, francophones ou arabophones.

Elle a aussi représenté une rare palette d’opportunités, puisque l’excellence académique et la crédibilité des programmes ont assuré à la majorité des participants une intégration sociale et professionnelle réussie. Nous sommes nombreux à être ou à avoir été ministres, juges, professeurs d’universités, chercheurs et experts internationaux reconnus.

Comment donc aurions-nous pu, héritiers de ce grand homme, nous taire devant le silence que nous impose sa mort ! Oui,  comme l’a écrit Jean d’Ormesson dans son discours de réception à l’Académie française, « Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents, dans la mémoire des vivants. »

Cette tribune est aussi celle du serment. Le serment que ses héritiers s’évertueront à poursuivre cette œuvre grandiose qu’il a engagée et garderont la plus éminente des valeurs qu’il nous a léguée : notre engagement pour les droits de l’homme et la démocratie en Afrique. Nous continuerons de nous battre pour cette cause digne d’être défendue. Adieu Professeur Heyns. Adieu Christof !