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Ralph Mupita (MTN) : « Nous ne craignons la concurrence ni d’Orange ni des autres »

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Mis à jour le 11 mai 2021 à 08h51
Ralph Mupita est le directeur général du plus grand groupe de télécoms panafricain MTN depuis août 2020.

Ralph Mupita est le directeur général du plus grand groupe de télécoms panafricain MTN depuis août 2020. © www.mtn.com

Huit mois après son arrivée à la tête du géant des télécoms, le Zimbabwéen dévoile en exclusivité pour JA les détails de la stratégie qu’il souhaite mettre en œuvre jusqu’en 2025.

« Hello Quentin, how are you? » La voix de Ralph Mupita retentit avant même que son image n’apparaisse sur l’écran. Comme si le patron du plus grand opérateur télécoms du continent (205 millions d’abonnés en Afrique sur un total de 280 millions) trépignait d’impatience, en cette mi-avril, à se prêter au jeu des questions-réponses par visio-conférence.

Au début d’avril, celui qui dirige MTN depuis août 2020 a annoncé l’intention du groupe d’ouvrir le capital de MoMo, sa branche de mobile money, anticipant une valorisation à 5 milliards de dollars. Et le dirigeant zimbabwéen, fan de Formule 1, est prêt à dérouler son plan à la manière d’un Lewis Hamilton propulsé à plus de 300 km/h.

Reste à savoir si l’enthousiasme de Ralph Mupita sera à la mesure des chantiers qui l’attendent aux commandes du colosse de Johannesburg. « Nous n’avons pas la tête dans les nuages, nous sommes réalistes », prévient néanmoins ce père de deux garçons, très au fait de la situation sanitaire de son pays et soucieux de l’impact que la pandémie aura sur le continent.

Le prix actuel de l’action MTN ne reflète pas la valeur intrinsèque de l’infrastructure

Ce financier de formation souhaite progressivement mener MTN vers un modèle de plateforme ressemblant à l’américain Apple ou au chinois WeChat. Pour Jeune Afrique, il dévoile les priorités, les arbitrages et la méthode de sa stratégie baptisée « Ambition 2025 ».

Jeune Afrique : Après Safaricom (M-Pesa) et Airtel Money, MTN est le troisième opérateur du continent à vouloir séparer l’activité de monnaie mobile et ses autres opérations. À quelles fins et pourquoi maintenant ?

Ralph Mupita : Nos activités de fintech représentaient l’an dernier 46 millions d’abonnés pour 8 % des revenus tirés des services et 152 milliards de dollars de transactions via notre système MoMo. L’activité a pris une ampleur colossale et nous pensons qu’une séparation structurelle est nécessaire.

Le prix actuel de l’action MTN ne reflète pas la valeur intrinsèque de l’infrastructure et des actifs de cette activité.

Nous ne sommes pas dogmatiques

En en faisant une structure distincte, nous permettons à d’autres d’investir dans cette entreprise et, ainsi, de révéler sa véritable valeur. MoMo pourrait atteindre une valorisation de 5 à 6 milliards de dollars. Et ce même en excluant le Nigeria, où nous n’avons pas la licence de Mobile Money que nous souhaiterions acquérir.

Par ailleurs, il est plus logique de gérer séparément ces business [mobile money d’une part, activités télécoms “classiques”, d’autre part], car ils font face à des obligations réglementaires différentes, et comportent des profils financiers et des profils de risques différents.

Le plan défini par Ralph Mupita, baptisé « Ambition 2025 », compte parmi ses priorités la conquête de nouveaux marchés sur le continent. Ici, panneau publicitaire MTN à Abidjan.

Le plan défini par Ralph Mupita, baptisé « Ambition 2025 », compte parmi ses priorités la conquête de nouveaux marchés sur le continent. Ici, panneau publicitaire MTN à Abidjan. © Olivier pour JA

L’objectif à terme est-il d’introduire MoMo en Bourse ?

Pas nécessairement. Nous suivrons la voie qui révèle le mieux la valeur de cette activité. Si cela passe par une entrée en Bourse, nous le ferons. Mais, nous ne sommes pas dogmatiques.

Ayoba, l’application de messagerie de MTN, est en concurrence directe avec WhatsApp qui est le service le plus utilisé sur le continent. Comment marquer votre différence ?

Ayoba est une application développée en Afrique, qui a été pensée pour les besoins spécifiques de notre clientèle et les réalités des marchés africains. Pour développer Ayoba, nous avons veillé à prendre en compte les niveaux d’alphabétisation sur le continent – d’où l’existence de versions en langues locales –, à intégrer une vraie compréhension des besoins locaux, y compris dans la conception des émojis, et à intégrer l’état du parc de téléphones mobiles.

Nous espérons atteindre les 100 millions d’abonnés à Ayoba d’ici à cinq ans

Beaucoup d’abonnés sur nos marchés utilisent encore des téléphones compatibles à la seule 2G. Ayoba dispose donc d’un système de transfert de la messagerie « numérique » vers les SMS. Si vous m’envoyez un message depuis l’application sur votre smartphone, je le recevrai quand même sur mon téléphone 2G, transformé en SMS !

Ces différentes adaptations nous permettent de nourrir de grandes ambitions pour la messagerie. À la fin de 2020, nous avions 5,5 millions d’utilisateurs actifs par mois sur l’application. D’ici à trois ou cinq ans, nous espérons atteindre les 100 millions d’abonnés.

Suivez-vous toujours pour Ayoba une stratégie “à la WeChat” [plateforme du chinois Tencent rassemblant messagerie, réseau social et paiement mobile] ?

Oui, nous cherchons au fil du temps à intégrer le mobile money à Ayoba. Nous avons déjà une base d’utilisateurs – 46 millions – de notre service d’argent mobile. Il s’agit désormais de créer un composite des deux services au sein d’une plateforme, avec des contenus gratuits et d’autres payants, mais centré sur la création d’un écosystème de commerçants où l’e-commerce peut s’épanouir. Un WeChat pour l’Afrique en quelque sorte, qui intégrerait notre profonde connaissance des structures locales et de l’évolution technologique, dont l’utilisation faite de la messagerie instantanée sur nos marchés.

Plusieurs analystes du secteur anticipent une baisse des prix des données mobiles et des terminaux en 2021. Quelle est votre position ?

La tarification des données sur nos marchés baisse déjà, de toute façon, progressivement : – 33 % l’année dernière, entre – 25 % et – 33 % attendus en 2021…

Cela étant, il est essentiel de comprendre que le secteur des télécoms est une industrie à forte intensité de capital. Et nous devons pouvoir obtenir un retour sur capitaux investis qui soit adéquat. Pour faire baisser les coûts d’exploitation, il faut des licences de spectre [3G, 4G ou 5G] qui soient à des prix conformes au marché. D’ailleurs, cela contribue aussi à la baisse du coût des communications téléphoniques.

Pour en revenir à MoMo, comment se présente la concurrence avec Orange Money sur les marchés francophones ?

Nous sommes effectivement en concurrence en Côte d’Ivoire et au Cameroun, entre autres. Le plus intéressant, c’est qu’avec le temps l’inter­opérabilité des solutions de mobile money devient cruciale pour la pénétration de ces offres sur nos marchés et le développement des transactions. C’est à cela que nous travaillons, notamment à travers la plateforme d’interopérabilité Mowali [lancée en 2018 par MTN et Orange]. Le succès de Mowali se fera avec l’intégration des autres opérateurs africains. C’est à ce moment-là que le paiement mobile aura le taux de pénétration nécessaire pour contribuer décisivement à l’inclusion financière sur nos marchés.

En 2020, environ 152 milliards de dollars ont été échangés via MoMo, la plateforme de mobile money de MTN.

En 2020, environ 152 milliards de dollars ont été échangés via MoMo, la plateforme de mobile money de MTN. © MTN

Vous comptez procéder à des acquisitions ou à des fusions « sélectives » d’ici à 2025. Qu’entendez-vous par là ?

Les opérations que nous envisageons sont celles qui, disons, « font passer un virage ». J’entends par là celles qui peuvent changer le profil du groupe, apportant un horizon de croissance de cinq à dix ans.

L’Éthiopie est un exemple de ce type d’opportunité, parce qu’il faut y bâtir une activité durable. Sur le marché des télécoms, c’est probablement l’une des plus grandes opportunités de croissance en Afrique, si ce n’est dans le monde.

Le PDG d’Orange, Stéphane Richard, a déclaré en juin 2020 être intéressés par des acquisitions au Nigeria ou en Afrique du Sud [deux premiers marchés de MTN, ndlr]. Serait-ce une menace pour vous ?

Vous savez, nous opérons dans des pays où Orange, Airtel et bien d’autres sont présents, nous avons donc l’habitude d’être sur des marchés compétitifs. Si la concurrence doit s’intensifier en Afrique du Sud ou au Nigeria, nous l’accueillerons favorablement, car elle pousse tout le monde à exceller. Elle maintient tout le monde sur le qui-vive…

Qu’en est-il des rumeurs persistantes sur une éventuelle vente de MTN à Orange ?

Je ne peux pas commenter des spéculations. En ce qui me concerne, depuis que je suis dans le groupe, ce n’est pas quelque chose que nous avons pris trop au sérieux. Il n’est pas exclu que cela ait pu être le cas dans le passé, mais ce n’est certainement pas une éventualité qui nous préoccupe pour le moment.

Vous prévoyez d’investir 500 millions de dollars dans la fibre optique, quels marchés seront prioritaires ?

Nous partons du principe que l’adoption d’internet en est à un stade très précoce en Afrique, même si l’on tient compte des avancées sur la courbe technologique vers la 5G. Et ce qui sous-tend la croissance sur tous les marchés, ce sont les données. Nous sommes donc convaincus qu’il y aura un investissement supplémentaire – d’au moins 1 milliard de dollars sur le court terme – à réaliser sur ce segment. Nous investirons nous-mêmes la moitié de ces fonds.

Il y a des opportunités de « casser la baraque »

Par ailleurs, nos infrastructures de fibre optique sont très peu utilisées par des tiers. Or nous sommes capables de vendre – à un prix convenable – une partie de nos capacités à d’autres acteurs de l’écosystème. Pour cela, nous prévoyons d’instaurer un modèle d’accès ouvert à ces installations.

MTN ne semble pas particulièrement engagé dans le déploiement de réseau FTTH [fibre optique jusqu’au domicile], qui a suscité beaucoup d’enthousiasme en Afrique et ailleurs. Est-ce un choix délibéré ?

Il y a des opportunités de « casser la baraque », pour ainsi dire, mais nous pensons que la fibre optique ne jouera qu’un petit rôle dans l’accès des ménages africains à l’internet. D’autres technologies sont plus intéressantes pour connecter les foyers, comme l’accès fixe sans fil. Nous avons d’ailleurs de fortes ambitions sur ce créneau : 10 millions de ménages connectés d’ici à trois ou cinq ans, en priorité au Nigeria, au Ghana et en Afrique du Sud.

MTN est présent dans 22 pays d’Afrique et du Moyen-Orient.

MTN est présent en Afrique et au Moyen-Orient. © Vincent Fournier/JA

MTN ne distribuera pas de dividendes au titre de l’exercice 2020. Il y a mieux pour faire remonter le cours d’une action..

La suspension des dividendes a été motivée par trois éléments. Primo, la volonté de nous désendetter plus rapidement, alors que nos créances ont été lestées par l’amende de 1,75 milliard de dollars dont nous avons dû nous acquitter au Nigeria [MTN a été sanctionné par le régulateur en 2015 pour ses lenteurs dans l’enregistrement des utilisateurs de ses cartes SIM]. Secundo, en raison des incertitudes qui persistent à court terme sur nos marchés, qu’il s’agisse des difficultés à rapatrier des dividendes significatifs depuis le Nigeria, ou des scénarios pour sortir de la crise du Covid-19. Enfin, nous voulons également investir pour tirer profit des opportunités de croissance dont nous venons de parler. Cela nécessite des fonds.

Ce qui nous fait nous lever le matin, c’est de faire la différence dans le progrès de l’Afrique

Certaines incertitudes se résorberont d’elles-mêmes au cours des six à douze prochains mois, de sorte qu’en mars 2022 nous puissions annoncer une politique de dividendes davantage axée sur le long terme. Et nous espérons voir d’ici là un déploiement assez large des vaccins et, peut-être, le retour de la croissance.

Pour finir, en quelques mots, comment définiriez-vous votre ambition – et celle de MTN – pour l’Afrique ?

Nous n’avons pas la tête dans les nuages, nous sommes réalistes. Ce qui nous fait nous lever le matin, c’est le sentiment de pouvoir faire la différence dans le progrès de l’Afrique. Nous considérons que, contrairement à ce qui se passe en Europe et aux États-Unis, en Afrique les télécoms sont toujours une industrie de croissance des marchés, et non de simple recherche de « rendement ».

Il est donc nécessaire de réfléchir en profondeur, puis d’articuler intelligemment une vision à dix ou quinze ans de la manière dont l’Afrique peut faire un bond en avant. Ce qui m’enthousiasme, ainsi que l’équipe de MTN, c’est le rôle que nous pouvons jouer pour que l’Afrique ait sa place à la « table économique mondiale ».

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