Politique

Présidentielle au Bénin : que va faire Patrice Talon de sa victoire ?

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Mis à jour le 15 avril 2021 à 12:44

Le président du Bénin, Patrice Talon, le 9 avril 2021 lors de sa campagne électorale pour obtenir un second mandat. © PIUS UTOMI EKPEI/AFP

Proclamé vainqueur dès le premier tour de la présidentielle, selon des résultats encore provisoires, le chef de l’État va devoir apaiser les tensions politiques pour pouvoir poursuivre ses réformes.

Concerts de klaxons, fanfare et marée de petits drapeaux bleus… Juché sur le marchepied de son 4×4 rutilant, Patrice Talon, veste bleue et chemise blanche, salue la foule en liesse. En cette soirée du mardi 13 avril, il est l’un des rares, avec ses gardes du corps, à porter un masque. « Guidjo ! Guidjo ! Guidjo ! », scandent les partisans du président sortant, dont la réélection dès le premier tour a été annoncée quelques instants plus tôt.

« Guidjo », expression en langue fon que l’on pourrait traduire par « validé » ou « rien à ajouter »,  a été popularisée par Togbè Yeton, rappeur très populaire aux paroles souvent crues, qui n’apparaît que le visage caché sous un masque. L’artiste, qui a notamment partagé la scène et plusieurs clips avec Fally Ipupa, a apporté son soutien à Patrice Talon au cours de la campagne, au point de consacrer à son bilan un titre ponctué de « guidjo ! »…

« Rien à ajouter », comme pour dire que désormais, la page de l’élection et de ses aléas est tournée. Certes, la dernière semaine de campagne a été marquée par une poussée de violences dans les bastions de l’ancien président Thomas Boni Yayi. Certes aussi, les résultats proclamés par la Commission électorale nationale indépendante (Cena) sont provisoires et doivent encore être validés par la Cour constitutionnelle. Certes enfin, les candidats de l’opposition dénoncent de « nombreuses irrégularités » lors du scrutin de dimanche, et l’un d’entre eux a annoncé son intention de déposer un recours. Mais il n’empêche : dans le camp du président sortant, l’élection est pliée et il est déjà temps de passer à autre chose.

Un électeur sur deux

« C’est une victoire totalement méritée. Les Béninois ont clairement fait le choix de donner une chance au développement du pays de s’accélérer dans les années qui viennent », assénait Wilfried Léandre Houngbedji dès mardi soir. Contacté par Jeune Afrique dans les minutes qui ont suivi la proclamation des résultats, le directeur de la communication de la présidence, qui est aussi l’un des deux porte-parole de Patrice Talon dans la campagne, admet qu’il « aurait aimé un taux de participation plus fort », mais dénonce « la violence orchestrée par certains acteurs politiques ».

Selon les chiffres rendus publics par la commission électorale, le « ticket » formé par Patrice Talon et Mariam Chabi Talata, sa colistière, a obtenu 86,37 % des suffrages exprimés. Le duo Alassane Soumanou-Paul Hounkpè (Forces cauris pour un Bénin émergent, FCBE) est crédité de 11,29 % des voix, et 2,25 % des électeurs ont fait confiance à Corentin Kohoué et Irénée Agossa (Indépendants). La participation s’établit à 50,17 %, un taux très inférieur à celui observé lors de la précédente présidentielle : en 2016, il avait été de 64,03 % au premier tour et de 66,13 % au second.

Alors qu’une plateforme des organisations de la société civile, qui avait déployé près de 1 500 observateurs dans les bureaux de vote, évoquait une participation de 26,47 %, Emmanuel Tiando, le président de la Cena, a affirmé ignorer « les bases de calcul de ce taux », jugeant « souhaitable que les chiffres dont nous disposons soient confrontés à ceux de la plateforme pour lever toute équivoque pouvant semer le doute dans les esprits ».

Si près d’un électeur sur deux ne s’est pas déplacé pour glisser son bulletin dans l’urne, dimanche, 156 547 d’entre eux n’ont tout simplement pas pu avoir accès aux bureaux de vote. Les opérations électorales ont en effet été impossibles dans 13 arrondissements – sur les 546 que compte le pays – , dans les communes touchées par les violents affrontements qui ont opposé des manifestants aux forces de l’ordre, dans la dernière ligne droite de la campagne, et qui se sont soldés par au moins deux morts.

La stratégie de ces gens, qui était d’empêcher que le matériel électoral ne parvienne dans le Nord, n’a pas fonctionné

« J’attendais mieux que 50,17 % au regard du travail de mobilisation qui a été fait », concède Salif Abdoulaye Gounou, président du Bloc républicain à l’Assemblée nationale. Cet élu du nord du pays, affirme que « la stratégie de ces gens, qui était d’empêcher que le matériel électoral ne parvienne dans le Nord, n’a pas fonctionné ». « Cotonou ne nous a pas suivi, ajoute-t-il. Les gens ont paniqué, ne sont pas allés voter, c’est ce qui a tiré le taux vers le bas. Mais dans le reste du pays, au Mono, dans le Koufo, les taux de participation sont bons. » Un conseiller de Talon assure même que la participation est plus qu’honorable : « compte tenu des réformes qui ont été menées, des privilèges que nous avons détruits et du fait que nous avons clairement annoncé que nous allions continuer les réformes, c’est au contraire la preuve de l’adhésion des Béninois à ce mouvement. »

Au contraire, Joël Aïvo, dont la candidature a été rejetée par la Cena, évoque pour sa part des « chiffres préfabriqués » : « Tout était faux depuis le début. Le recrutement des candidats, la campagne électorale et maintenant la simulation des émotions et l’explosion de joie », estime-t-il dans un message posté mercredi matin sur les réseaux sociaux.

Corentin Kohoué, crédité de moins de 3%, se montre moins offensif, mais juge les chiffres de la Cena « surprenants ». L’opposant a cependant attribué son faible score aux divisions au sein de l’opposition. « Nous nous sommes retrouvés pris dans un étau entre deux raideurs politiques : d’un côté celle des lois mises en place par le régime dit de la Rupture (le pouvoir de Patrice Talon, NDLR), et de l’autre celle de nos camarades démocrates qui n’ont pas voulu nous comprendre et nous suivre », a-t-il déclaré devant les journalistes, mercredi matin.

Bourrages d’urnes, recours et thèse du complot

Alassane Soumanou, candidat malheureux des Forces cauris pour un Bénin émergent, a pour sa part annoncé son intention de déposer des recours devant la Cour constitutionnelle. « Il y a un réel doute sur le score qui nous est attribué, compte tenu des soupçons de bourrage d’urnes », a-t-il déclaré mardi soir à Jeune Afrique, évoquant « les images filmées montrant des agents en action apposant le tampon sur les bulletins Talon-Talata » qui ont été largement partagées sur les réseaux sociaux depuis dimanche soir. « Nous accepterions de perdre dignement, mais pas dans cette confusion et cette situation d’impunité flagrante », martèle-t-il.

Le gouvernement a annoncé l’ouverture d’enquêtes sur ces vidéos. « Nous avons le sentiment que cela a été fait à dessein », juge Séverin Quenum, le ministre de la Justice, qui évoque  un complot dont la meilleure preuve serait justement ces images. « Quelqu’un qui entreprend de frauder et de manipuler le vote et les résultats et qui se laisse filmer ostensiblement ne le fait pas pour les résultats, mais pour la communication et l’image ».

Des polémiques dont le camp présidentiel espère rapidement parler au passé. « La priorité, désormais, c’est de poursuivre et d’accélérer la transformation structurelle de notre économie », insiste ainsi l’un des plus proches conseillers de Patrice Talon à la présidence. « Désormais, l’environnement favorable pour les entreprises est là. Il faut maintenant qu’elles viennent, qu’elles se développent », explique ce membre de la garde rapprochée du chef de l’État.

Vers un gouvernement de consensus ?

Le bilan économique du président béninois, dont il a fait son principal argument de campagne, est en effet bon, sur le plan des indicateurs macroéconomiques tout au moins. Mais dans le secteur privé, le pays manque encore de « champions nationaux », reconnaît notre source. Les premiers mois du second mandat de Patrice Talon devraient ainsi être marqués, à l’en croire, par une accélération de la prise de participation de l’État dans des secteurs où les entreprises peinent à émerger.

L’une des premières concrétisations de cette stratégie est l’attribution à la Sonatel, filière d’Orange, de la gestion de la Société béninoise des infrastructures numériques (SBIN), à qui a été octroyée la troisième licence télécom du pays. Face à MTN et Moov, « l’État reprend sa place en tant que troisième opérateur », se félicite notre source.

Évoquer une réconciliation, au Bénin, c’est hors sujet. Il n’y a pas eu de guerre civile, il n’y a pas de réconciliation à mener

Reste le climat politique qui, au sortir de cette présidentielle, est pour le moins tendu. Aux appels au dialogue et autres « assises nationales » proposées depuis les rangs de l’opposition, le gouvernement se montre pour l’instant fermé. « Nous ne discutons pas avec des terroristes », a même lâché Alain Orounla, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement. Même son de cloche en coulisse, parmi les habitués du Palais de la Marina. « Évoquer une réconciliation, au Bénin, c’est hors sujet. Il n’y a pas eu de guerre civile, il n’y a pas de réconciliation à mener. Le problème de fond auquel nous sommes confrontés, c’est que l’ancien président Thomas Boni Yayi n’a toujours pas accepté de ne plus être au pouvoir », tance un cadre de la mouvance présidentielle.

Mais d’autres voix, au sein de la majorité présidentielle, se font plus nuancées. « Patrice Talon devrait mettre en place un gouvernement de consensus, plus large que le précédent, qui prenne en compte les cinq partis qui ont soutenu sa candidature » [UP, BR, PRD, UDPN et Moele Benin] juge un cadre de l’une de ces formations pro-Talon. Une manière de « ratisser plus large ». Et ce cadre de la mouvance d’évoquer même « la possibilité qu’il tende la main à l’opposition, en intégrant par exemple quelques éléments des FCBE, pour calmer le jeu et détendre l’atmosphère politique ».

Alors que Patrice Talon et ses partisans rongent leur frein dans l’attente de la confirmation de la victoire du président sortant par la Cour constitutionnelle – une instance que préside Joseph Djogbénou, qui fut par le passé l’avocat de Patrice Talon – ces questions ne sont pour l’instant pas à l’ordre du jour. « Guidjo », dirait Togbè Yeton.