Politique

Maghreb : Amine Radi, Nazim Baya, Yamna… qui sont les nouvelles stars 2.0 ?

Réservé aux abonnés | | Par , et - à Tunis et Alger
Mis à jour le 24 avril 2021 à 16h41
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© Rafael Ricoy pour JA

Sur YouTube, Facebook ou Instagram, leurs comptes ou leurs chaînes font un tabac. Le secret de leur réussite : liberté de ton, humour corrosif, révélations croustillantes… Portrait des nouvelles vedettes du web.

C’était presque une autre époque. Celle où l’attente du ftour – la rupture du jeûne pendant le mois de ramadan – s’accompagnait immanquablement d’un feuilleton égyptien, d’un vieux film, d’un documentaire historique ou animalier. Le tube cathodique régnait en maître dans les foyers maghrébins, et le choix alors limité des programmes contribuait à forger des références communes.

Depuis, l’internet est passé par là, et avec lui le raz-de-marée des ordinateurs personnels, des tablettes et des smartphones. Si la télévision n’a pas disparu – elle s’est simplement aplatie –, le constat est évident : les plus jeunes ne la regardent que d’un œil distrait, lui préférant des univers plus proches de leurs inclinations et de leurs goûts, facilement accessibles sur la Toile.

Jadis passage obligé pour quiconque souhaitait se faire entendre ou connaître, la télévision est ringardisée. Instagram, YouTube, Facebook et autres Twitter offrent à ceux qui croient en leur talent ou en leurs idées la possibilité d’influencer fortement l’opinion. La liberté de ton y est incomparablement plus grande que celle qui règne sur les chaînes de télévision nationales, souvent étroitement contrôlées par le pouvoir et qui peinent à renouveler leur offre.

Même si elle continue de les crédibiliser, la « télé » ne « fait » plus les stars d’aujourd’hui et de demain. Lesquelles, loin d’attendre le blanc-seing des médias traditionnels, parviennent à rassembler des milliers de fidèles sur différentes plateformes, autour de thèmes variés, allant des scandales politico-économiques aux recettes de cuisine, de la condition féminine à des phénomènes de société. En cette période de ramadan, leurs posts et leurs vidéos devraient encore gagner quelques millions de vues. Humour corrosif, révélations fracassantes, dénonciations sans compromis, théories délirantes : ces nouvelles stars du web font feu de tout bois. Souvent pour le meilleur, parfois pour le pire.

ALGÉRIE

Nazim Baya : « Scie l’humour m’était conté »

Nazim Baya est pharmacien. Et, surtout, fondateur d’El Manchar (« la scie », en arabe), un site parodique d’actualités algériennes, véritable monument de la dérision made in DZ.

L’histoire d’El Manchar s’ouvre en 2013, quand Abdelaziz Bouteflika est victime d’un accident vasculaire cérébral. Une furieuse envie de s’exprimer jaillit, alors, face à ce président que Nazim Baya compare à « un zombie ». Dans la ligne de mire de son site : les oligarques au pouvoir et les médias sous leur coupe.

Rapidement, les vannes d’El Manchar, ciselées pour les réseaux sociaux, offrent aux Algériens une bouffée d’oxygène. La page Facebook acquiert rapidement 20 000 abonnés. Ils sont plus de 500 000 aujourd’hui. Surtout, la manière dont Nazim Baya décrit l’absurdité de la situation dépasse les frontières de son pays.

En France, El Manchar passe pour le Gorafi algérien. La comparaison s’arrête là. « Nous ne pratiquons pas le même humour et, honnêtement, en France, c’est un peu plus facile », souligne Baya. À la suite de l’adoption de nouvelles dispositions législatives criminalisant la désinformation, El Manchar avait annoncé, en mai 2020, la fin de l’aventure. Avant de se raviser trois mois plus tard. Un soulagement pour ses adeptes, d’autant que le site suit de près le mouvement du Hirak.

Sidali Kouidri Filali : génération Barakat

Wallada, la dernière andalouse, de Sidali Kouidri Filali (alias SKF), vient de sortir aux éditions Hedna. Ce premier roman – sorte de plongée au cœur de l’Andalousie musulmane – devrait trouver un public. Son auteur est en effet, aux côtés d’Amira Bouraoui, l’un des fondateurs du mouvement Barakat (« Ça suffit ! »), et l’un des activistes les plus célèbres d’Algérie.

Créé en 2014 afin de protester contre la volonté d’Abdelaziz Bouteflika de briguer un quatrième mandat, Barakat avait lancé une vague de manifestations dans le centre d’Alger. Depuis, Sidali Kouidri Filali n’a jamais cessé d’appeler au changement démocratique. Sur Facebook, où il est très actif, ses abonnés ont pu suivre le Hirak et, surtout, lire ses analyses, charpentées et directes.

À 40 ans, SKF appartient à cette génération qui a connu la décennie noire. En 2012, il avait assisté, au cimetière algérois d’El Alia, à une discussion houleuse opposant Abdou Bendjoudi, un militant d’Action citoyenne pour l’Algérie, au général Khaled Nezzar. À l’époque, le petit groupe de protestataires avait sommé le dignitaire gradé de reconnaître sa responsabilité dans ces événements tragiques et dans la situation du pays. Depuis, le Hirak s’est invité dans la vie politique nationale…

La journaliste algérienne Yamna a 245 000 abonnés sur Instagram.

La journaliste algérienne Yamna a 245 000 abonnés sur Instagram. © DR

Yamna : honnie soit l’hypocrisie

Malika, Felaya, Houriya… Les personnages qu’incarne Yamna dans ses pastilles vidéo sont une sorte de précipité de la société algérienne. Avec son humour décalé et « dénonciateur » – comme elle le définit sur Instagram –, la journaliste croque les travers de ses semblables.

Si le rire est garanti, ses messages servent un tout autre but : lever les tabous qui corsètent les relations entre les hommes et les femmes. Violences conjugales, mariage ou pression sociale, Yamna étrille l’hypocrisie ambiante sans jamais verser dans la condescendance.

Ses critiques, bien que caustiques, respirent la joie de vivre et expriment une sincère tendresse envers l’Algérie. « Mon rêve est d’être votre haut-parleur », lance-t-elle à ses compatriotes. Une aspiration qui prend tout son sens quand, dans une vidéo postée au moment d’« octobre rose », elle évoque avec humour le sujet du cancer du sein.

Forte de 245 000 abonnés sur Instagram, la jeune femme est consciente du poids de sa parole. Présente sur les réseaux sociaux depuis 2016 (malgré une interruption entre 2017 et 2019), elle ne se cantonne pas à sa palette de personnages. Éprise de culture, elle raconte, aussi, l’histoire de lieux emblématiques, comme la casbah d’Alger, ou de pratiques ancestrales, comme le tatouage des femmes berbères.

Taous Aït Mesghat : au nom de tous les seins

Sa plume est aussi acérée que ses convictions. Médecin, poète, Taous Aït Mesghat fait partie des (rares) personnalités qui engagent des réflexions de fond sur les réseaux sociaux. En 2017, sa lettre ouverte dénonçant la destruction, à Sétif, de la fontaine Ain El Fouara, où figurait une femme nue, avait eu un écho important.

Dans un poème, Au nom de tous les seins, la militante avait littéralement foudroyé l’auteur de cette destruction dans laquelle elle voyait une métaphore du sort des femmes, écrasées sous le poids du patriarcat.

En octobre dernier, elle avait crié sa colère après la mort de la jeune Chaïma, violée puis tuée à proximité d’Alger. Dans un post Facebook, elle avait également dénoncé le soupçon qui plane en permanence sur les femmes harcelées ou sexuellement agressées.

Avec près de 50 000 abonnés, Taous Aït Mesghat, dont le nom est souvent cité dans la presse étrangère, est aussi un relais du Hirak.

MAROC

Abdelkader Kharraz : le papy du cold case 

Avec 890 000 abonnés et 76 millions de vues cumulées, le compte YouTube d’Abdelkader Kharraz s’est classé, à la fin de 2020, parmi les premiers du Maroc.

Commissaire de police à la retraite, ayant travaillé un temps à la Brigade des mœurs, Kharraz rapporte les aventures et anecdotes qui ont ponctué ses quarante années de service.

Dans une ambiance qui n’est parfois pas sans rappeler celle de « Faites entrer l’accusé » (émission culte de la télévision française), ce « papy conteur » très prolifique revient, par exemple, sur sa confrontation avec l’un des tueurs les plus dangereux qu’il ait rencontrés ou évoque son empathie pour les prostituées. Parfois, le YouTubeur dérape. Le 12 avril dernier, il a dû présenter des excuses après avoir tenu des propos polémiques sur les Marocains résidant à l’étranger. « Ils vivent, avait-il dit, dans une situation précaire et touchent des salaires dérisoires, ne leur permettant pas d’avoir un bon niveau de vie. »

En dépit de cette sortie de route, Kharraz incarne bien deux phénomènes adulés des internautes marocains : celui de l’ancien flic qui s’exprime sans complexe et celui du senior qui « cartonne ».

Dounia Filali : un léger parfum de scandale

Plateau kitsch, vignettes racoleuses, ton parfois populiste… Sur le papier, le concept de la chaîne Dounia Filali TV, sur YouTube, est franchement rafraîchissant : un journal télévisé bihebdomadaire, émis depuis la Chine et présenté par une journaliste, Dounia Filali, qui traite de sujets polémiques, parfois scabreux, peu abordés dans les médias traditionnels. Tous les sujets y passent, de la gestion gouvernementale du coronavirus aux dessous des relations diplomatiques entre le royaume chérifien et l’Arabie saoudite.

Entre 2019 et 2020, Dounia Filali a « électrisé » le web avec le feuilleton « Hamza Mon BB ». Une sombre affaire, qui a débuté en 2016 et dans laquelle des comptes Instagram, Facebook et Snapchat divulguaient des vidéos, des photos et des messages volés, compromettants pour de nombreuses starlettes de la pop arabe. En contrepartie du retrait de ces publications, les gestionnaires des comptes réclamaient de l’argent. Résultat ? Bon nombre d’artistes ont vu leur carrière et leur réputation détruites.

En 2019, l’on a découvert l’identité des maîtres chanteurs, parmi lesquels la chanteuse Dounia Batma, qui a été condamnée à un an de prison ferme. C’est d’ailleurs après le travail de Dounia Filali que la justice marocaine s’est emparée de l’affaire. Mais, parfois, la journaliste s’égare : en février dernier, elle a tenu des propos racistes à l’égard de la communauté subsaharienne.

L’humoriste marocain Amine Radi compte plus de 3 millions d’abonnés sur la Toile.

L’humoriste marocain Amine Radi compte plus de 3 millions d’abonnés sur la Toile. © Instagram

Amine Radi : maestro du marketing

Avec sa bonhomie, ses intonations et son célèbre gimmick « Va dormir va », ce jeune humoriste vous arrache toujours – au minimum – un petit sourire. Il compte plus de 3 millions d’abonnés sur la Toile, dont 1 million de followers sur Instagram – événement qu’il a fêté en s’offrant un panneau publicitaire sur un grand boulevard de Casablanca, barré d’un « J’ai loué ce panneau pour vous dire merci. »

Maestro du marketing, Amine Radi a, durant l’été 2018, fait le buzz avec son clip « Gad Elmaleh m’a validé », un titre clickbait (un « appât à clics », pour rester poli).

Cet humoriste de 27 ans travaille très sérieusement son art depuis l’âge de 16 ans, et a déjà présenté un one man show, « Va dormir va », au Maroc, en France, au Canada et en Algérie. Ce que l’on apprécie chez lui ? Son franc-parler, sa façon de remettre les machos à leur place, son sens de la caricature, sa manière de rapprocher les peuples et les cultures, notamment à travers sa mini-série « Quand tu sors avec »… une Juive, une Kabyle, une Française, etc.

Le discours est nettement moins maîtrisé lorsqu’il s’essaie à des sujets plus politiques, tels la guerre en Syrie, qu’il a présentée comme étant la conséquence d’un complot américain.

Baddunes : parole de femmes !

En juillet 2019 est né un compte Instagram sobrement intitulé « La vie d’une Marocaine ». L’idée : partager les témoignages anonymes de femmes victimes de harcèlement de rue, de viol, d’agressions ou d’inceste. Une quasi-première.

Derrière ce projet d’intérêt public, une jeune mannequin, Ghita, alias Baddunes, qui, à ses débuts, recevait plus de trois cents appels par jour. Son compte, suivi par près de 40 000 abonnés, a le mérite de lever le voile sur une réalité trop souvent tue et de libérer la parole, même si l’on est parfois pris de vertige devant la force de ces récits.

Baddunes mérite à l’évidence son titre d’influenceuse. Dans son sillage, plusieurs comptes résolument féministes ont vu le jour, comme Diha F’rassek (« Mêle-toi de tes affaires »), qui soutient, notamment, les victimes de revenge porn.

La Tunisienne Amel Smaoui anime « Dari Darek », sur YouTube.

La Tunisienne Amel Smaoui anime « Dari Darek », sur YouTube. © Nicolas Fauqué

TUNISIE

Amel Smaoui : à feu vif, à feu doux

Elle a fait de l’animation, de la production et de la programmation. Cette enfant de la télé est tombée dans l’audiovisuel il y a plus de vingt ans. Elle a même collaboré avec l’Américain Michael Moore au documentaire «Where to Invade Next ».

Mais, lasse d’attendre qu’on lui confie une émission, Amel Smaoui a profité du confinement, en mars 2020, pour lancer, à 44 ans, son propre format sur le web. En l’occurrence, « Dari Darek », un tête-à-tête très libre avec un invité souvent inattendu, comme l’islamologue Youssef Seddik ou l’actrice Souhir Ben Amara. Les visuels du générique ont été réalisé par ses deux fillettes.

Au fil des 66 épisodes, Amel Smaoui a imposé un ton décalé et pétillant, ce qui ne l’empêche pas de traiter de sujets graves. Sur « Dari Darek », on est prié de tout dire et, surtout, d’être soi. La formule, qui mêle spontanéité et professionnalisme, est un succès.

Après avoir franchi le seuil des deux millions de vues sur YouTube, la quadragénaire ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Pour le ramadan, cette gourmande a mitonné une émission culinaire atypique, avec le chef Wafik Belaïd. Dans « Sella Sella » (« À feu doux »), il est question de petits plats faits maison et de secrets du terroir, le tout, bien entendu, dans la bonne humeur.

Le Tunisien Louay Cherni anime la chaîne « Must Last », sur YouTube.

Le Tunisien Louay Cherni anime la chaîne « Must Last », sur YouTube. © Nicolas Fauqué

Louay Cherni : cinq minutes de citoyenneté

Cinq minutes pour décortiquer une question d’actualité, dévoiler des secrets d’histoire ou analyser des événements politiques, c’est le défi que s’est fixé le bouillonnant Louay Cherni, qui réalise lui même les capsules mises en ligne sur « Must Last », sa chaîne YouTube.

À 25 ans, le jeune homme, qui collabore également au site Nawaat, explique le dessous des cartes politiques à ceux qui n’ont pas les clés pour les décrypter. Après avoir tâté de l’architecture, puis étudié les sciences politiques aux États-Unis, Louay fait d’une pierre deux coups : avec ses productions faites maison, il assouvit à la fois sa curiosité naturelle et sa passion de transmettre.

Louay a été à bonne école. Fils d’un opposant au régime de Zine el-Abidine Ben Ali, il estime qu’il est de son devoir de sensibiliser les Tunisiens à la notion de citoyenneté. Son goût prononcé pour l’histoire lui sert de fil conducteur entre le passé et le présent : dans une série qu’il s’apprête à mettre en ligne, il expose les raisons pour lesquelles le protectorat français a été instauré, il y a cent quarante ans, et compare la situation socio-économique actuelle à celle qui prévalait en 1881.

Haythem el-Mekki : droit dans ses bottes

Tout a été dit – ou presque – sur Haythem el-Mekki. Pourtant, son évolution, depuis qu’il a accédé à la notoriété, en 2010, sous le pseudonyme de « Bylasko », le rend quasi inclassable. Ni blogueur, ni sniper, ni lanceur d’alerte, ce Tunisien est devenu, à 38 ans, un éclaireur, qui dissipe les zones d’ombre et met en lumière les paradoxes de l’actualité. Qu’importent pressions et menaces, ce natif des îles Kerkennah au caractère bien trempé résiste à toutes les provocations.

Ses joutes verbales avec les islamistes radicaux, dont Seifeddine Makhlouf, leader de la coalition Al-Karama, qui l’a traité de « chien », sont devenues des temps forts des médias.

Mekki n’est jamais aussi bon que lorsqu’il s’indigne et utilise la parodie pour interpeller, le chef du gouvernement par exemple.

Vedette de Mosaïque FM et du petit écran, il est avant tout soucieux de journalisme citoyen et de pédagogie. Dans son émission « Flousna » – « Nos sous » –, sur YouTube, il vulgarise des concepts économiques et poursuit son objectif de mise en commun des compétences en se rendant dans les régions, avec le réseau Hauts-Parleurs, pour former des jeunes au reportage et les sensibiliser aux réseaux sociaux.

Maram Ben Aziza : influenceuse au grand cœur

Tout en paradoxes, Maram Ben Aziza a tantôt des allures de bonne copine, tantôt un look très sophistiqué. À 33 ans, la voici à l’affiche d’« Ouled El Ghoul »(« Les fils des Ghoul »), un feuilleton qui fait un malheur depuis le début du ramadan. L’actrice, dont les déboires sentimentaux ont souvent défrayé la chronique, n’oublie pas pour autant qu’elle joue aussi un rôle d’influenceuse sur Instagram, auprès de ses deux millions d’abonnés.

Elle ne suit pas la mode, elle la précède, avec un flair certain et une bonne dose d’extravagance. Sous ses airs de femme-enfant, elle est aussi une redoutable businesswoman, qui envisage de lancer son label de restauration, Omek Houria, à Paris, après avoir rodé une formule de petits plats 100% tunisiens à Tunis.

En plus de tout le reste, Maram est philanthrope. L’an dernier, lors du premier confinement, elle a très discrètement fourni des repas au personnel hospitalier et s’est engagée en faveur de la cause animale en prenant soin des chiens de rue pourchassés par les services de la fourrière.

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