Culture

« Nos Daron.ne.s » ou comment parler autrement de l’immigration

Mis à jour le 21 avril 2021 à 11:50

Au fil des huit épisodes de la première saison de la web-série documentaire « Nos Da-ron.ne.s », on voit des mères cambodgienne et portugaise, des pères guadeloupéen ou irakien évoquer les raisons qui les ont poussés à émigrer. © La Sucrerie

La web-série documentaire, diffusée depuis le 1er janvier sur YouTube et les réseaux sociaux, veut faire entendre autrement les histoires des immigrés de première génération en France.

Les idées les plus simples sont parfois les meilleures. Prenez la web-série documentaire Nos Da-ron.ne.s. Elle met face à face sur un plateau dépouillé un parent immigré et son enfant, leur pose des questions intimes, et filme le tout. De cette situation, assez sommaire il faut bien l’avouer, naît pourtant une belle manière de parler d’immigration et de grands moments d’émotion.

L’Irak, c’est comme un souvenir que je n’ai pas

« L’Irak, c’est comme un souvenir que je n’ai pas », confesse ainsi Linda à son père Ahmad à propos de son pays d’origine où elle n’a jamais pu aller.

Ce projet de l’association Ghett’Up diffusé depuis le 1er janvier sur YouTube et les réseaux sociaux est né de l’envie de raconter le parcours de personnes immigrées ou issues de l’immigration, encore trop rares dans les médias. « Ce qui manque dans les livres d’Histoire, c’est la place de nos parents. Ils sont souvent réduits à des statistiques. Avec cette série, on a voulu non seulement leur donner la parole, mais aussi leur donner une place pour qu’enfin on trouve la nôtre », raconte Inès Seddiki, la présidente et fondatrice de Ghett’Up.

Souvenirs intimes

Au fil des huit épisodes de la première saison, on voit des mères cambodgienne et portugaise, des pères guadeloupéen ou irakien évoquer avec leurs enfants, ou bien seuls face à la caméra, les raisons qui les ont poussés à émigrer, les difficultés qu’ils ont vécues à leur arrivée, ou leurs rêves de jeunesse.

Qu’est-ce que tu as apporté à la France ?

À tour de rôle, ils répondent à des questions : « Quel était ton plus grand rêve à 12 ans ? Quelle est la musique qui te fait penser à ton enfance ? Qu’est-ce que tu as apporté à la France ? » Cela donne des éclats de rire, des élans de tendresse, et quelques larmes, quand ils racontent, parfois pour la première fois, des souvenirs intimes.

Et puis des moments de poésie aussi. « Je suis très fière de toi. J’aimerais que tu te voies avec mes yeux pour que tu te rendes compte que toi aussi tu peux être fière de toi », confie ainsi Sothany Tum, jeune femme de 21 ans d’origine cambodgienne, à sa mère qui a fui la dictature des Khmers rouges et a émigré en France au début des années 1980.

Ce projet a eu un fort retentissement chez les téléspectateurs. « De nombreuses personnes ont décidé de reconnecter avec leurs parents après avoir vu un épisode. Les gens se sont rendu compte que la notion de transmission était importante », note Inès Seddiki. Par manque de curiosité, ou bien par pudeur, beaucoup d’enfants ne connaissent pas l’histoire de leurs parents.

Sothany avoue ainsi que, jusqu’à très récemment, elle ne s’était jamais intéressée à ses origines. « Quand j’étais petite, je faisais un rejet de qui j’étais vraiment. » La faute peut-être, aussi, aux parents, qui ont du mal à se confier. « Il a été très difficile de les convaincre de participer au projet, avoue d’ailleurs Inès Seddiki. Il y a une honte intériorisée de leur milieu social, du regard des autres et de celui de leurs enfants, qui est difficile à dépasser pour certains d’entre eux. »

On avait honte de leur accent, de leur façon de s’habiller

« Plus jeunes, on n’était pas fiers [de nos parents]. On avait honte de leur accent, de leur façon de s’habiller, de leurs stigmates de pauvres… », assume l’historienne Naïma Yahi, qui est aussi marraine du projet. Elle raconte dans l’épisode 2 comment elle a dû effectuer des études poussées sur les artistes algériens en activité en France pour réussir à se réapproprier son héritage. Elle a réalisé ses parents étaient des experts sur son sujet de thèse, et ce, bien plus que ses professeurs. « La première fois que mes parents ont pu m’aider à faire mes devoirs, c’était en doctorat en fait », remarque-t-elle avec humour. La fierté qu’elle a ressentie pour ses parents à ce moment-là, elle ne l’avait pas éprouvée plus jeune.

Changer de regard

« Quand on grandit à Sarcelles en HLM, on ne voit pas forcément ses parents comme des super-héros… », confirme Inès Seddiki. « Mais quand je me suis intéressé à leur histoire, quand j’ai compris tout ce qu’ils avaient dû abandonner au Maroc à cause de leurs engagements politiques, j’ai changé de regard sur eux. » C’est d’ailleurs pour partager avec d’autres enfants issus de l’immigration ce cheminement personnel, ce parcours de réappropriation de sa propre culture, qu’elle a eu l’idée de créer le projet Nos Daron.ne.s. Celui-ci s’inscrit dans le travail qu’elle mène avec l’association Ghett’Up, qu’elle a créée en 2016.

Le meilleur moyen de s’intégrer, c’est d’agir contre les choses qui nous indignent

L’objectif de cette initiative est de permettre aux jeunes de quartiers de trouver leur place dans la société, en organisant des apéros networking, en les faisant dialoguer avec d’autres cultures, et en les incitant à s’engager. « Le meilleur moyen de s’intégrer, c’est d’agir contre les choses qui nous indignent », assure la jeune femme de 30 ans qui, en parallèle de son travail associatif, lutte contre les discriminations en entreprise.

Depuis la sortie de Nos Daron.ne.s en janvier, plus de 200 jeunes de collèges et de lycées ont vu la première saison dans le cadre d’ateliers organisés à Paris et en banlieue. Une deuxième saison est encore en attente pour l’instant, mais Inès déborde d’ambition. En particulier celle de transformer le projet en un documentaire long format, de 26 ou 52 minutes. Et si possible de le sortir à nouveau le 1er janvier. Car cette date est symbolique : c’était la date de naissance assignée par défaut à de nombreux immigrés, après la décolonisation. Inès souhaiterait qu’elle devienne « une date de célébration ». Pour les immigrés, et leurs enfants.