Politique

Maroc : pourquoi Benkirane n’a renoncé à rien (ou presque)

Réservé aux abonnés | | Par - à Casablanca
Abdelilah Benkirane, alors chef du gouvernement marocain, au Parlement, à Rabat, le 9 juillet 2014.

Abdelilah Benkirane, alors chef du gouvernement marocain, au Parlement, à Rabat, le 9 juillet 2014. © Fadel Senna/AFP

Leader incontesté du parti islamiste PJD, l’ancien chef du gouvernement semble avoir renoncé à la politique politicienne. Jusqu’à quel point ?

Dans la jungle politicienne, le lion n’est pas mort : il bouge encore. Les récents faits et gestes d’Abdelilah Benkirane — le gel de son adhésion au parti de la Lampe et ses sorties contre la légalisation du cannabis — sont-ils cependant les ultimes soubresauts d’un animal politique à l’agonie ?

Dans cet univers impitoyable, certains considèrent la star du Parti justice et développement (PJD), qui fut chef du gouvernement de 2011 à 2017, comme un has been.

Limogé

Benkirane a en effet encaissé bien des coups : limogé par Mohammed VI en mars 2017 six mois après avoir été démocratiquement élu, il a ensuite été trahi par ses « frères », qui lui ont préféré Saâdeddine El Othmani comme chef du PJD.

Plutôt que de le soutenir, ses “frères” ont préféré préserver leurs propres carrières

À l’époque, le politologue Mohamed Tozy estimait « qu’une scission [du parti] aurait été probable si Benkirane avait effectué un troisième mandat » de secrétaire général. Autrement dit, Benkirane, en conflit quasi-ouvert avec le Palais et « gardien » de la ligne originelle du PJD, était non seulement devenu gênant pour ses adversaires, mais aussi pour les siens.

Le leader islamiste a fait un pari, et l’a perdu : après son limogeage, il espérait être soutenu par son parti – en particulier par ses cadres et ministres. Or, le contraire s’est produit. La plupart des « frères » ont préféré préserver leurs propres carrières. La participation du PJD au jeu démocratique et sa transformation en parti de notables ont eu raison de Benkirane.

« Benkirane s’est senti humilié par sa non-reconduction à la tête du gouvernement. Il a admis une fois que c’était difficile, et a mis du temps à surmonter tout cela », résume le professeur de droit et politologue Mustapha Sehimi. « D’autant que le Makhzen l’a délibérément laissé se démener pendant six mois avant de s’en débarrasser ».

Stratégie de communication

Benkirane a également vertement critiqué ses « frères » au fur et à mesure qu’ils devenaient des notables. « Il  leur a rappelé qu’autrefois ils venaient aux réunions du PJD en bus et que le seul à avoir une voiture (une vieille Mercedes) était Ramid », relate Sehimi.

Benkirane le pensait et le pense toujours : « Le PJD est venu [au pouvoir] pour [défendre] des valeurs, pas pour [obtenir] des postes ».

Désormais, Abdelilah Benkirane est un absent qui brille par sa présence. À défaut de faire partie du champ institutionnel, il continue d’occuper le terrain politique, à la faveur d’une stratégie de communication bien huilée. « De longues périodes de silence, ponctuées de “cartes postales” – où il reçoit tantôt des jeunes, tantôt des syndicats – et, surtout, de réactions sur sa page Facebook, pour marquer sa présence et sa différence avec son successeur, El Othmani », décrit Mustapha Sehimi.

Benkirane assure avoir “perdu l’appétit” : entendez par là le goût de la politique

En veille perpétuelle, Benkirane flaire le moment opportun pour sortir du bois. Lorsqu’il soutient El Othmani à propos de la normalisation de la vie politique, il montre au Palais qu’il connaît les limites à ne pas franchir et qu’il respecte le concept d’« intérêt d’État ». Et, quand il claque la porte de son parti pour protester contre le projet de loi relatif à la légalisation du cannabis, il prouve qu’il reste le gardien des valeurs fondamentales du PJD. C’est également un fabuleux argument électoral, puisque sa position, franchement populiste, est en phase avec l’opinion.

Contacté par Jeune Afrique récemment, Abdelilah Benkirane a assuré « avoir perdu l’appétit » ; entendez par là le goût de la politique et des joutes médiatiques. Pourtant, à quelques mois des élections législatives, l’animal est requinqué. « C’est un homme de campagne, un militant. Son but principal consiste à défendre le PJD », souligne Mustapha Sehimi.

« PJD, canal historique »

L’ancien chef du gouvernement l’a déjà dit à maintes reprises, le temps électoral ne l’intéresse pas, ou alors de manière secondaire. À la jeunesse de son parti, il répète à l’envi : « Rappelez-vous où nous en étions il y a vingt ans ! ».

Tout comme sa matrice idéologique, les Frères musulmans, il est concentré sur la trajectoire de son mouvement et sur le temps-long. Pour ce faire, il est prêt à incarner le « canal historique du PJD ». Sa plus grande peur ? Que sa formation connaisse le destin de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), qui, usée par le pouvoir et les compromis, est aujourd’hui dépourvue d’identité et de crédibilité.

De toute évidence, Abdelilah Benkirane ne reviendra sans doute jamais à un poste à responsabilité. Mais de là à l’imaginer en leader déchu, réduit à faire des live Facebook…

Toujours aussi populaire, il parvient à attirer 3000 personnes dans ses meetings

Nul ne sait encore s’il participera à la prochaine campagne électorale et, surtout, quels candidats il soutiendra. Il semble tout de même fort probable qu’il enfilera à nouveau ses habits de tribun pour mobiliser la base, recentrer le parti sur ses valeurs fondamentales et raviver les thèmes des campagnes phares du PJD, celles de 2011 et de 2016.

Ligne conservatrice

La ligne, conservatrice, qu’il incarne est majoritaire au sein de l’électorat du parti. Benkirane reste d’ailleurs toujours aussi populaire. Il parvient à attirer 3000 personnes dans ses meetings, ce qui est loin d’être le cas d’El Othmani, et dispose de nombreux relais, aussi bien au sein de la jeunesse que parmi les cadres.

El Azami, le technocrate, et Benkirane, la rock-star, forment un duo parfait

Son meilleur allié ? Driss El Azami, le maire de Fès, qui a lui aussi démissionné – de la présidence du Conseil national du parti – afin de protester contre la potentielle légalisation du cannabis et, plus généralement, contre la gouvernance d’El Othmani.

El Azami, le technocrate carré et expérimenté, et Benkirane, la rock-star qui électrise les foules, forment un duo parfait. Mais pour qui roulent-ils ? Les deux compères ne vont certainement pas défendre le bilan d’El Othmani, qu’ils tiennent pour responsable du déclin du PJD. Leur tâche s’annonce délicate : comment faire campagne pour le parti sans défendre le chef du gouvernement sortant, lui-même candidat ? Et pour quel projet politique ?

Pour l’instant, le PJD, comme les autres formations politiques, n’a pas publié son programme. Tous attendent la sortie du rapport de la commission Benmoussa sur « le nouveau modèle de développement » pour se positionner. « Cela donnera du grain à moudre à Benkirane et imprimera le tempo de la campagne, souligne Mustapha Sehimi. Mais cela ne suffira probablement pas à donner une majorité – et les rênes du gouvernement – au PJD. »

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