Politique

[Série] Le conflit autour du barrage de la Renaissance, une menace sous-estimée (4/4)

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Par  Tamim Heikal

Président du Centre arabe d'études du droit et de la société

Le chef d’état-major égyptien Mohammed Farid et son homologue soudanais Mohamed Othman al-Hussein, à Khartoum, au Soudan, le 2 mars 2021.

Le chef d'état-major égyptien Mohammed Farid et son homologue soudanais Mohamed Othman al-Hussein, à Khartoum, au Soudan, le 2 mars 2021. © ASHRAF SHAZLY/AFP

Vague migratoire, intervention militaire, chaos maritime… L’échec des dernières négociations entre l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte autour du barrage de la Renaissance pourrait avoir des conséquences dramatiques pour la région, et pour le monde.

Le récent incident de l’Ever Given, ce navire qui a bloqué le Canal de Suez durant six jours et plongé le commerce mondial dans une crise passagère, a rappelé à la communauté internationale l’importance vitale du canal lui-même, mais aussi de la stabilité de l’Égypte et de la région qui l’entoure.

Venu lui-même constater la résolution de l’incident, le président al-Sissi en a profité pour évoquer la situation de tension qui persiste autour du barrage de la Renaissance, sur un ton extrêmement direct. « Il ne sera permis à personne, a-t-il martelé, de priver l’Égypte de la moindre goutte d’eau, et la moindre tentative en ce sens créerait dans la région une instabilité d’une ampleur que nul ne peut à ce jour imaginer ! »

Sécheresse et crise migratoire

Alors que cette interminable crise du barrage entre dans sa phase finale, seuls deux scénarios sont encore sur la table : soit l’Éthiopie entame la deuxième phase de remplissage en juillet, de manière unilatérale. Soit elle parvient à un accord avec l’Égypte et le Soudan, et le barrage se remplira sur une période plus longue – sept ans sans doute – ce qui évitera d’affecter de manière significative l’approvisionnement en eau de ces deux pays situés en aval.

Les besoins égyptiens en eau sont satisfaits par le Nil à hauteur de 97 %, et 70 % du flux provient du plateau éthiopien. Si le remplissage commence en juillet au rythme évoqué, des millions d’hectares de terres agricoles situées dans la vallée du fleuve seront soumis à des risques de sécheresse. Les agriculteurs et leurs familles, soit 40 % de la population du pays (environ 40 millions de personnes) pourraient voir leur activité menacée et être contraints de devoir abandonner leurs terres.

Cette crise pourrait pousser à l’exil beaucoup plus de déplacés que la guerre en Syrie

Cette perspective fragilise considérablement le régime égyptien. Mais il ne s’agit pas seulement d’une crise interne : si des millions de personnes devaient quitter les bords du Nil, une partie d’entre elles émigrerait ou tenterait d’émigrer en Europe. Et le nombre de ces déplacés dépasserait de beaucoup ce qui a pu être observé lors de la guerre en Syrie.

Le spectre de la guerre

Par ailleurs, l’hypothèse d’une intervention militaire égyptienne n’a jamais paru aussi réaliste, alors que l’obstination affichée par les dirigeants éthiopiens mène toutes les tentatives de médiation dans l’impasse. Une frappe aérienne contre le barrage, scénario improbable mais pas impossible, déclencherait une guerre entre l’Égypte et l’Éthiopie, dans laquelle le Soudan aurait du mal à ne pas se faire entraîner.

La situation est d’autant plus tendue que les relations entre Khartoum et Addis-Abeba sont loin d’être au beau fixe. Voilà des mois que les incidents se multiplient à la frontière, dans la région d’al-Fashaqa. Le Soudan tente de reprendre le contrôle de territoires annexés par des milices éthiopiennes, et des dizaines de milliers de personnes ont dû fuir la zone. Des déplacements qui s’ajoutent à ceux qu’a provoqués la guerre civile du Tigré, et qui font du Nord de l’Éthiopie une zone qui ne demande qu’à s’embraser.

Il faut ajouter à cela la proximité entre l’Éthiopie et son voisin érythréen, dont l’éventuelle déstabilisation par contagion menacerait le détroit Bab-el-Mandeb et le Golfe d’Aden. Et risquerait de plonger dans le chaos une voie maritime d’importance mondiale, déjà menacée par le guerre au Yémen et les ingérences de l’Iran.

Inconsciente Europe ?

L’Europe – dont il faut signaler, pour être honnête, qu’elle a proposé son aide aux côtés des Nations unies, de l’Union africaine et des États-Unis – a-t-elle bien pris la mesure de cette crise et des conséquences qu’elle pourrait avoir pour elle ? À ce stade, elle semble plus préoccupée par d’autres problèmes : l’influence de la Russie et de la Chine à l’Est, le Brexit, le ralentissement de son économie, les conséquences de la pandémie de Covid-19… Comparé à ces menaces immédiates, le barrage de la Renaissance semble bien loin et bien secondaire.

L’Europe pourrait se retrouver confrontée à une vague migratoire qu’elle serait incapable d’absorber

Les Européens devraient pourtant comprendre qu’en cas de reprise du remplissage du barrage sans accord, ou pire en cas de guerre, ils se retrouveraient confrontés à une vague migratoire qu’ils seraient tout à fait incapables d’absorber.

Deux pays sont particulièrement concernés. L’Italie d’abord, pour plusieurs raisons. L’idée d’un barrage en Éthiopie, sur le Nil bleu, remonte en effet à la période mussolinienne, dans les années 1930. Un général fasciste avait alors évoqué cette possibilité pour limiter les inondations qui frappaient régulièrement l’Égypte et le Soudan. Par ailleurs, une société italienne, Webuild (anciennement Salini Impregilo), est impliquée dans la construction de l’édifice, ce qui n’a pas empêché Rome de se prononcer contre le barrage. Il faut dire que l’Italie a une attitude ambiguë vis-à-vis du Caire, à qui elle est liée par des contrats de ventes d’armes de plusieurs milliards d’euros.

La situation de la France, qui tente sur le sujet d’adopter une parfaite neutralité, est assez comparable. C’est Alstom qui fournit le dispositif hydroélectrique du barrage, et l’Égypte est aussi une bonne cliente pour l’industrie française de l’armement. Si le président Macron a souligné à plusieurs reprises combien la stabilité de l’Afrique lui tient à cœur, il semble que Paris juge la crise du barrage bien moins préoccupante que, par exemple, la situation au Mali.

L’ambiguïté des Saoudiens et des Émiratis

D’autres pays jouent un rôle dans la crise, de façon plus ou moins discrète. À commencer par les États-Unis qui, sous le mandat de Donald Trump, affichaient sans complexe leur préférence pour l’Égypte du président al-Sissi, que l’ancien président américain surnommait « mon dictateur préféré ». Le Caire ayant pesé sur les autorités soudanaises afin de faciliter la reconnaissance d’Israël – qui, de son côté, soutient de façon inconditionnelle le camp éthiopien – voulue par la Maison-blanche, celle-ci penchait clairement du côté égyptien.

 Ryad soutient les exigences de l’Égypte et du Soudan… Mais des entreprises saoudiennes ont investi dans le barrage

Mais la nouvelle administration Biden veut adopter une position plus équilibrée. Consciente de l’importance stratégique de l’Éthiopie dans la région de la Corne, elle souhaite maintenant se poser en médiateur neutre.

Neutralité compliquée par l’attitude de l’un des principaux alliés de Washington dans la région : l’Arabie saoudite. Depuis le début, Ryad soutient les exigences de l’Égypte et du Soudan. Mais depuis le début aussi, des entreprises saoudiennes ont investi dans le barrage. Preuve de son influence réelle dans la région, le royaume a aussi joué les médiateurs entre l’Éthiopie et l’Érythrée.

La position des Emirats arabes unis (EAU) est plus ambiguë encore : partenaires traditionnels des Égyptiens, ils ont aussi investi lourdement en Éthiopie, notamment dans les secteurs de l’irrigation et de l’agriculture, et se sont donc abstenus de soutenir les revendications du Caire et de Khartoum sur les eaux du Nil.

La Turquie et la Chine sur le qui-vive

La Turquie, qui déploie actuellement de gros efforts pour renforcer sa présence sur le continent, tente elle aussi de s’imposer comme un médiateur sur le dossier du barrage, mais ses offres ont jusqu’à présent été ignorées par les belligérants. Il faut dire qu’Ankara est en concurrence directe avec le Caire sur l’exploitation des gisements gaziers découverts récemment en Méditerranée et que les Égyptiens n’ont aucun envie de les voir s’impliquer.

On voit mal comment les parties pourraient revenir à la table des négociations dans un avenir proche

Pékin, enfin, a des intérêts dans tous les pays concernés et cinq entreprises chinoises travaillent sur le chantier de la Renaissance. Le ministre des Affaires étrangères, Wang Yi, a répété à plusieurs occasions que son pays soutiendrait par tous les moyens une résolution pacifique et négociée de la crise.

Une résolution négociée qui devrait logiquement être pilotée par l’Union africaine, seul acteur étant parvenu à ce jour à jouer un vrai rôle de médiateur, à l’initiative des autorités sud-africaines et congolaises. Les dernières discussions organisées à Kinshasa ont malheureusement été infructueuses et on voit mal comment les parties pourraient revenir à la table des négociations dans un avenir proche. Ce qui souligne bien les difficultés propres à cette crise, dans laquelle beaucoup d’acteurs extérieurs ont des intérêts à défendre et dont les enjeux dépassent largement les frontières de la Corne de l’Afrique.

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