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C’est écrit sur la peau

Tatouages, scarifications, piercings... Comme l'attestent les pièces présentées au musée Dapper, à Paris, les marques corporelles sont une pratique universelle remontant à la nuit des temps.

Dans le monde étrange de la beauté, il est un domaine particulier qui à la fois fascine et repousse : celui des tatouages et des scarifications. Le musée Dapper, à Paris, leur consacre une grande exposition qui, pour la première fois, montre non seulement des oeuvres africaines, mais également des objets venus d’Asie, d’Amérique latine et centrale et d’Océanie où, d’ailleurs, est né le mot tatau qui signifie « tatouage ». Signes du corps raconte, à travers les âges et jusqu’à nos jours, comment le langage s’écrit sur la peau et ce qu’il symbolise.
Les pièces présentées, éclectiques, rappellent que la peinture du corps, qu’elle soit éphémère ou indélébile, est une pratique universelle et surtout intemporelle. On ne peut savoir avec précision quand est apparu ce phénomène, mais la plus ancienne représentation d’un corps tatoué est une peinture rupestre, la Dame blanche, ou Déesse à cornes, datant d’environ 6 000 à 7 000 ans avant Jésus-Christ, retrouvée dans le Tassili N’Ajjer, dans le Sahara algérien. À l’autre extrémité de l’échelle du temps, c’est-à-dire aujourd’hui en 2004, se trouvent des hommes et des femmes comme ceux qu’a photographiés Alain Soldeville, dont les clichés sont exposés en parallèle.
Les images choisies sont « parmi les moins dérangeantes », affirme Christiane Falgayrettes-Leveau, directrice du musée. Elles sont pourtant bouleversantes. Si l’esprit contemporain a fini par admettre, au vu des statuettes anciennes, que des peuples aient pu bâtir leurs repères esthétiques sur les mutilations corporelles, il se révolte encore à l’idée que quelques Occidentaux, une infime minorité, puissent se construire une identité en modelant leur corps.
C’est pourtant le cas et ils s’en expliquent. « Mon nouveau corps est avant tout une oeuvre dédiée à la vie, dont le message est le pouvoir d’évolution, la possibilité de remise en question », écrit en marge de sa propre image l’un des modèles, Lukas Zpira, lui-même tatoueur professionnel. Son front est orné d’une crête d’épingles implantées dans le derme. Trois longues lignes courbes de signes chinois sont tracées autour de son oreille droite. On devine qu’il y a autre chose, d’autres marques restées hors de l’objectif, mais qui n’en sont pas moins effrayantes dans leur invisible réalité.
Oui, le tatouage inquiète, que l’on soit africain, européen ou américain, car il y a belle lurette que les religions du Livre sont passées par là, rendant tout ornement corporel en principe interdit. Un tabou s’est constitué en Occident, brisé d’abord par les bagnards, les matelots et les soldats, puis, plus tard, par une frange de la classe ouvrière qui s’en est emparée comme d’un signe de virilité. Depuis la fin des années 1980, ces marques d’excentricité ou de révolte ont changé de statut et se sont diversifiées. Le piercing (perforation de la peau), le branding (inscription faite au fer rouge ou au laser), la lacération, la fabrication de cicatrices en relief, le stretching (agrandissement des trous du piercing) et les implants sous-cutanés ont fait leur apparition. Leur signification renoue avec celles qu’en ont données les sociétés traditionnelles. « Mes modifications sont des stigmates : des vecteurs de sens. […] Désormais, je change et me mute par style, par amour du beau », explique Ariane, dont les cicatrices d’implants forment de larges volutes sur les cuisses.
Les sociétés traditionnelles ont évolué différemment. Nombreuses sont celles qui sont parvenues à maintenir leurs coutumes à travers les âges. Le très beau catalogue édité par Dapper en support à Signes du corps montre l’étonnante similitude physique des hommes au visage tatoué d’aujourd’hui avec les statuettes et les masques sculptés par leurs ancêtres au cours des siècles passés. C’est le cas, par exemple, des habitants de Papouasie-Nouvelle-Guinée, qui ont su transmettre de génération en génération un curieux savoir-faire, ou plus exactement un savoir-écrire. L’interaction entre art plastique et « art corporel » démontre l’importance de l’un comme de l’autre dans l’art de vivre contemporain et – les ethnologues s’interrogent – dans la cosmogonie de ces peuples. La mondialisation et l’uniformisation de la culture n’ont pas encore atteint certains recoins de la planète.
Cette similitude se retrouve également dans le sens donné par les populations à leurs ornements. C’est la recherche du beau et, par extension, du séduisant qui revient sans cesse comme motivation première. L’un des mythes d’origine du tatouage aux îles Marquises n’évoque-t-il pas le surcroît d’érotisme lié à cette pratique ? Le dieu Tu, délaissé par son épouse, n’a dû le retour de l’infidèle qu’au tatouage de son corps entier.
Au-delà de la séduction, les scarifications sont parfois des appels à la fécondité, comme le vieux sage dogon Ogotemmêli l’avait si bien expliqué, au siècle dernier, à l’ethnologue français Marcel Griaule (voir Dieu d’eau, éditions Fayard). Par extension, les signes tracés sur la peau sont devenus indices de statut social ou de famille, comme au Bénin ou au Togo. Ils peuvent avoir aussi vocation à protéger, à guérir ou à accroître l’invulnérabilité des guerriers. Dans ce registre se situe également la marque apposée lors des rites religieux de passage de l’état d’adolescent à celui d’homme. Il se crée ainsi une communauté de souffrance – ou plus exactement de résistance à la douleur – comme de destin entre membres d’un même groupe social ou culturel.
On peut se poser la question : que peut-on endurer au nom de la beauté ou de l’individualisation ? « J’ai choisi mon tatoueur, écrit Wilfried, photographié par Soldeville. Son geste sûr n’est pour moi que douleur et beauté. Douleur infligée qu’il faut canaliser, aimer. » Le canon universel de la beauté inclurait donc non seulement le modelage du corps, mais aussi la souffrance, seul signe intérieur de cette recherche idéale d’un extérieur sublimé.

Signes du corps, du 23 septembre 2004 au 3 avril 2005, musée Dapper, 35, rue Paul-Valéry, 75116 Paris. Renseignements : www.dapper.com.fr

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