Electricité

Énergie du Mali : « Nous avons des solutions aux délestages, mais elles prennent du temps »

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyée spéciale
Mis à jour le 22 avril 2021 à 17h37
Lamine Seydou Traoré dans son bureau à la cité ministérielle de Bamako, Mali, le 13 avril 2021.

Lamine Seydou Traoré dans son bureau à la cité ministérielle de Bamako, Mali, le 13 avril 2021. © Émmanuel DAOU Bakary pour JA

Le ministre malien des Mines, de l’Énergie et de l’Eau, Lamine Seydou Traoré, s’attelle au problème de la dette d’Énergie du Mali (EDM), dont il estime le modèle obsolète. Et envisage des investissements lourds dans les énergies renouvelables, moins onéreuses.

À la tête du portefeuille des Mines, de l’Énergie et de l’Eau depuis octobre 2020, Lamine Seydou Traoré est un membre clé du gouvernement de transition. Expert-comptable et financier de formation, il s’attelle à l’épineuse question de la dette d’Énergie du Mali (EDM), dont il estime le modèle obsolète, et envisage des investissements lourds dans les énergies renouvelables pour redresser la situation.

Du côté des industries extractives, son département met les bouchées doubles pour accélérer la mise en application du code minier de 2019 et le redémarrage des activités qui, malgré la pandémie de Covid-19, la crise sécuritaire et les bouleversements socio-politiques, se portent particulièrement bien, avec une production de plus de 60 tonnes d’or et 15 mines industrielles exploitées.

Jeune Afrique : Comment gérez-vous la question de la dette d’EDM ? 

Lamine Seydou Traoré : En arrivant aux affaires, nous avons trouvé EDM avec 180 milliards de F CFA [près de 275 millions d’euros] de dettes d’exploitation, c’est-à-dire la partie due aux fournisseurs stratégiques de combustibles et aux achats d’énergie. C’est une question cruciale qui nous mobilise énormément. Nous travaillons avec le MEF, le ministère de l’Économie et des Finances, pour tenir les engagements. Mais cela ne suffira pas.

La vraie difficulté est qu’actuellement les caisses de l’État sont vides

Nous voulons trouver les ressources pour sortir EDM de ce déficit chronique et lever des fonds à moyen terme, ce qui permettra, d’abord, de désintéresser le passif, mais aussi de faire en sorte que l’on puisse payer régulièrement les fournisseurs.

La vraie difficulté est qu’actuellement les caisses de l’État sont vides et qu’il ne faut pas dégrader le quotidien des Maliens concernant la fourniture d’électricité. C’est ce qui nous amène à faire autant de gymnastique… Mais nous arrivons à parer au plus pressé.

L’un des principaux problèmes réside dans le coût élevé de la production d’énergie. Comment envisagez-vous de le réduire ?

C’est un point crucial que je qualifie de « choc des business model ». Son modèle contraint EDM à vendre l’énergie en dessous de son coût de production. Si l’on soustrait le coût des achats de combustibles et d’énergie au prix auquel l’énergie est vendue, on est déjà déficitaire.

C’est la conséquence de vingt ans de déficit d’investissements, mais aussi d’une inversion du mix énergétique. Lorsqu’on a fixé les tarifs d’EDM dans les années 2000, à peine 30 % de notre énergie était produite par des centrales thermiques.

Aujourd’hui la tendance est totalement inversée : près de 60 % de notre électricité est issue du thermique, qui en plus d’être une source d’énergie fossile est aussi très onéreuse. Notre coût de production se situe entre 140 et 160 F CFA le kWh pour des prix de vente de 90 F CFA en moyenne.

Sur certaines centrales, si on exclut celle de Manantali [région de Kayes] qui nous vend l’électricité à 45 F CFA/kWh et la Côte d’Ivoire, qui nous la vend à 65 F CFA, nos centrales thermiques produisent à 200 F CFA/kWh.

Comment inverser cette tendance ? 

À court terme, nous avons conçu et commencé à déployer une politique de maîtrise des coûts, ainsi qu’une politique de revenus assurance. Cela consiste à nous assurer en premier lieu, que l’énergie produite est celle qui est distribuée – afin de limiter les pertes dans le réseau de transport –, mais aussi que cette énergie est distribuée, facturée et recouvrée – afin d’améliorer le chiffre d’affaires et la trésorerie. Par ailleurs, nous nous sommes engagés à réduire les charges d’EDM de 15 % sur l’année 2021.

Nous sommes donc en train de chercher des moyens d’économies possibles dans tous les secteurs pour les exploiter. Sur le long terme, avec le MEF, nous avons aussi lancé un plan massif d’investissements dans des sources d’énergie moins onéreuses : le solaire, l’éolien et les centrales hydroélectriques.

Ce sont des investissements lourds, le pays en a-t-il les moyens ?

Même si le coût initial est effectivement élevé, il est préférable de procéder à la transition énergétique plutôt que de rester dans des solutions d’urgence, tel que le thermique. Au niveau de mon département, j’ai résumé cette transition en deux points : des actions immédiates pour maintenir le quotidien et des actions à long terme, par la refondation, pour poser les jalons d’un avenir meilleur.

Les actions immédiates que nous déployons consistent à surveiller les causes de délestages, les deux causes principales étant les pannes sèches pour défaut de combustibles (parce que EDM est mauvais payeur), ainsi que la vétusté des équipements qui acheminent l’électricité jusqu’aux ménages. Nous avons trouvé des solutions sur ces deux points. Nous avons organisé un appel d’offres qui nous a permis de sécuriser l’approvisionnement et de réduire le prix unitaire du litre du carburant en cassant le monopole du fournisseur.

Nous avons dégagé un budget afin d’engager les études pour trois barrages hydroélectriques

Quant à la mise à niveau des équipements de distribution, elle est en cours dans le cadre du projet d’appui à l’amélioration du secteur de l’énergie au Mali, avec la Banque mondiale ; mais cela prend du temps : six mois pour un appel d’offres sur un projet, dix-huit mois pour la réalisation…

Nous avons également approvisionné les magasins en pièces de rechange pour parer au plus vite en cas de panne. Enfin, nous avons créé deux nouveaux sites d’urgence pour l’alimentation de Bamako.

Pour ce qui est des investissements, nous avons dégagé un budget afin d’engager les études pour trois barrages hydroélectriques : Baoulé 2, 3 et 4. Si l’on arrive à boucler les contrats commerciaux d’ici à la fin de la transition, celui qui prendra la suite sera obligé de les réaliser.

Il est vrai que c’est coûteux, mais les barrages ont une durée de vie de cinquante ans (à la différence du solaire qui a une durée de vie de vingt à vingt-cinq ans), tous leurs équipements sont amortis en vingt ans et ils permettent de produire le kWh à 20 F CFA.

En novembre 2020, le gouvernement de la transition a adopté les décrets d’application du nouveau code minier. Qu’est-ce que cela change ? 

Les codes antérieurs privilégiaient la recherche d’investisseurs, ce qui est chose faite. Celui de 2019 est innovant parce qu’il a accordé une place importante au développement local et aux contenus locaux. Cela signifie que désormais il faut que l’or puisse briller davantage pour le Mali, comme l’a dit le président de la transition, Bah N’Daw.

Le code de 2019 n’était pas encore appliqué et avait créé un goulot d’étranglement. La direction générale de la géologie et des mines avait même été obligée d’adresser une correspondance aux investisseurs et aux sociétés minières pour leur dire qu’on ne recevait plus de demandes. Nous ne pouvions pas délivrer de permis de recherche ni d’exploitation. Nous avons tenu à faire adopter le projet de décret d’application du code de 2019 et la convention type qui l’accompagne pour que l’activité minière puisse redémarrer et, depuis novembre 2020, les choses ont repris : des permis ont été octroyés et nous avons de très gros espoirs sur certains sites qui vont être mis en exploitation en 2022.

Quel a été l’impact de la pandémie de Covid-19 sur la production de l’or au Mali ?

Il y avait des craintes que le secteur soit affecté mais, au final, il se porte bien. Nous avons même enregistré une augmentation sur la production prévue.

Quels sont vos grands chantiers dans le domaine de l’eau ?

Le principal est celui de la navigabilité entre Saint-Louis, au Sénégal, et Ambidedi [dans la région de Kayes]. Le projet date de 1972 mais, pour la première fois, nous sommes parvenus à avancer très concrètement, avec la présidence de la conférence des chefs d’États et de gouvernements de l’OMVS [Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal], qui est assurée par son excellence Bah N’Daw.

Nous avons signé des contrats commerciaux avec des entreprises indiennes pour la réalisation de la navigabilité. Le coût de réalisation est partagé entre trois pays : le Mali, le Sénégal et la Mauritanie. Le Mali a adressé sa requête de financements et a reçu l’accord des bailleurs concernant sa côte part. Nous espérons donc pouvoir boucler l’aspect financier avant la fin de la transition.

La révision tarifaire consistera à faire payer ceux qui en ont la capacité

Par ailleurs, le secteur de l’eau au Mali est lui aussi caractérisé par un problème tarifaire. Depuis quinze ans, le prix de l’eau n’a pas bougé, contrairement aux autres pays de la sous-région. Par ailleurs, nous avons les tarifs les plus bas parce que nous avons une tranche sociale, qui s’applique à tout le monde. Comme nous sommes un gouvernement de transition, nous devons prendre des décisions courageuses : nous allons donc réviser les tarifs de l’eau.

Toutefois, cela sera sans impact sur la population, la révision tarifaire consistera à faire payer ceux qui en ont la capacité. Nous allons réserver la tranche sociale aux ménages et en sortir les administrations, les chancelleries et les entreprises. Cela va nous permettre d’améliorer le taux d’efficacité en matière chiffre d’affaires d’au moins 20 % à 30 %.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3102p001_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer