Politique

Présidentielle au Tchad  : un «  ultime combat  » pour Idriss Déby Itno  ? 

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Par - Envoyé spécial au Tchad
Mis à jour le 10 avril 2021 à 16:56

Le chef de l’État, 68 ans, ne cache guère qu’il considère parfois le pouvoir comme une cage dorée. © DR

Le 11 avril, les Tchadiens sont appelés aux urnes pour le premier tour de la présidentielle. Idriss Déby Itno s’avance en grandissime favori, mais le scrutin ne manque malgré tout pas d’enjeux car, ses partisans eux-mêmes l’affirment, la question de sa succession finira par se poser. 

Dans le quartier des ambassades, non loin de l’aéroport de N’Djamena, les rues sont désertes en ce 8 avril, tôt dans la matinée. Des policiers et des militaires ont pris place aux croisements des principales routes, sous un soleil qui menace, aujourd’hui encore, d’écraser la capitale tchadienne. Quelques automobilistes s’agacent. L’un a un rendez-vous, l’autre un vol à prendre. Les hommes en tenue restent inflexibles. Ce matin, le président a prévu de sortir. Les abords de sa résidence privée et de la mosquée où il a pris l’habitude d’aller prier sont bouclés. Les bérets rouges veillent.

Le maréchal Idriss Déby Itno est en campagne. Depuis son retour de Bongor, à la frontière avec le Cameroun, le chef de l’État, candidat à sa succession ce dimanche 11 avril, a entrepris de sillonner les quartiers de la capitale. Tôt le matin, pour éviter la chaleur, il s’adresse aux foules que ses fidèles bureaux de soutien se sont chargés de réunir. Les ministres et les notables ont mis le paquet. L’un, cadet du gouvernement, a établi un bureau célébrant la « vision » du maréchal, un autre, plus expérimenté, a misé sur le thème de « la convergence », un troisième, enfin, pilote en sous-main un mouvement de jeunesse du Mouvement patriotique du salut (MPS, au pouvoir).

Certains ont rusé pour mieux se faire remarquer. Ainsi Mahmoud Ali Seid, le directeur des affaires administratives de la présidence, a préféré ne pas créer de bureau de soutien affilié au MPS, mais une Coalition des associations de la société civile pour l’action citoyenne (Casac). Le 4 avril, en marge de la campagne du parti et alors que la première dame sillonnait les routes du sud du pays, il organisait un rassemblement au stade de N’Djamena. Tribunes pleines et ambiance de fête. « C’est un malin, sourit un communicant. Pendant que certains se battent pour de la visibilité dans les meetings du MPS, lui organise son truc à part. »

La famille en première ligne

« La campagne, c’est un moment crucial dans le jeu politique, explique un membre du MPS. Les anciens mobilisent les foules dans leurs régions pour ne pas perdre en influence auprès du chef et les nouveaux rassemblent les jeunes pour essayer de se faire une place. » La famille du maréchal Idriss Déby Itno, lequel observe et note tout derrière ses lunettes noires, n’est pas non plus en reste, bien qu’elle ait été ébranlée par l’affaire Yaya Dillo Djerou. Tuée lors de la tentative d’arrestation de son fils, la mère de l’opposant, qui est aujourd’hui en exil en Belgique après s’être enfui via le Cameroun, était en effet considérée comme la tante du chef de l’État.

« Cet épisode a beaucoup ému le président, rapporte un de ses proches. Et, au-delà, il a mis en lumière certaines dissensions qui existent au sein de sa famille, avec les réseaux de Dillo ou des frères Erdimi. »

C’est bien Abdelkerim, 29 ans, qui tient les rênes

Le clan reste toutefois soudé autour de son chef. En première ligne, Abdelkerim Idriss Déby, le fils et directeur de cabinet adjoint du chef de l’État, n’a pas quitté le candidat. Depuis sa nomination au palais présidentiel, ce diplômé de l’académie militaire américaine de West Point en est progressivement devenu le patron incontesté, s’occupant tout à la fois de la communication et des affaires politiques, commerciales, sécuritaires ou encore diplomatiques.

Sur le papier, Mahamat Aziz Saleh, un proche de la première dame, Hinda Déby Itno, occupe la direction du cabinet. Mais c’est bien Abdelkerim, 29 ans, qui tient les rênes.

Chacun rivalise à coups de t-shirts, de casquettes et de banderoles, distribuant des ordres (et de l’argent)

Deux autres enfants du chef, Hissein Idriss Déby, spécialisé dans les affaires, et Fatimé Idriss Déby, directrice adjointe de la raffinerie de N’Djamena, ont également monté leur propre bureau de soutien, tout comme le beau-frère et aide de camp du président Khoudar Mahamat Acyl. Y compris au cœur de ce premier cercle, chacun rivalise à coups de t-shirts, de casquettes et de banderoles, distribuant des ordres (et de l’argent) à ses lieutenants, souvent des hauts-fonctionnaires de l’État.

Quand Déby emprunte à Sarkozy

Dans ce monde où la fonction est devenue surnom, où chacun appelle l’autre « DG » (pour directeur général) ou « conseiller », le parti au pouvoir et l’administration se confondent, les bureaux des organes de l’État se vidant en fonction des tournées électorales du président. La machine patriotique du salut est bien huilée.

Ensemble, tout devient possible

Dans tout N’Djamena, affiches et slogans s’étalent de manière anarchiquement méthodique. « Vive le candidat du consensus » (ou celui « de la paix », la « sécurité », la « démocratie », selon les variantes), peut-on lire sur l’une des avenues de la capitale. « Ensemble, tout devient possible » (un ancien slogan du Français Nicolas Sarkozy), aperçoit-on dans une autre rue.

Objectif législatives pour Pahimi Padacké

Des autres candidats, peu de traces, si ce n’est quelques (très) très rares affiches vantant les mérites de l’ancien Premier ministre Albert Pahimi Padacké. Ce dernier a lui aussi fait campagne à travers tout le pays, et devait être le 9 avril à Pala, capitale de sa région d’origine du Mayo-Kebbi Ouest. Dernier homme à avoir occupé la primature, qui a été supprimée en 2018, il a choisi de ne pas boycotter le scrutin, à l’inverse des poids lourds de l’opposition que sont Saleh Kebzabo ou Ngarlejy Yorongar.

« Le boycott fait le jeu du président. Si nous voulons l’alternance, il faut nous rassembler derrière un candidat », explique-t-il, se défendant d’une trop grande proximité avec le MPS. Mais croit-il réellement en ses chances de pousser Idriss Déby Itno vers la sortie ?

« Pour Pahimi Padacké, la présidentielle n’est qu’une étape. En 2016, il s’est allié à Idriss Déby Itno et a pris la primature. Cela lui a permis de placer ses hommes dans l’administration, de se construire un trésor de guerre et de structurer son parti. Maintenant, il fait cavalier seul et prend position pour l’après-Déby », analyse un politologue.

« Son véritable objectif, ce sont les législatives qui doivent avoir lieu avant la fin de l’année, observe un proche de la présidence. Il veut obtenir un groupe parlementaire et sans doute devenir le chef de file de l’opposition durant le prochain mandat. » « Il sait que l’élection présidentielle est verrouillée et jouée d’avance, mais il a un autre calendrier en tête », croit également savoir un cadre de l’opposition.

La victoire est acquise. Nous n’aurons même pas besoin de frauder

« La victoire est acquise. Nous n’aurons même pas besoin de frauder, sourit un membre de l’équipe de campagne du MPS. C’est mathématique : le président a verrouillé le vote du nord du pays et il a divisé le Sud avec les autres candidatures .»

Seul représentant du Nord

Sur la ligne de départ de la course à la magistrature suprême, Idriss Déby Itno est en effet le seul représentant issu de la partie septentrionale du pays, tandis que les autres candidats, Félix Nialbé Romadoungar, Brice Mbaimon, Albert Pahimi Padacké, Lydie Beassemda, Théophile Yombombé et Baltazar Alladoum, sont originaires du Tchad méridional.

Décourager les candidatures nordistes et ne rien faire contre celles du Sud, voire même les encourager

« C’est l’une des bases du pouvoir du président, poursuit notre source au MPS. Décourager les candidatures nordistes et ne rien faire contre celles du Sud, voire les encourager. »

Selon des indiscrétions recueillies au palais, un notable du Nord a tenté de se frayer un chemin jusqu’à l’élection présidentielle au cours de l’année 2020. Mais l’ambitieux a fini par renoncer, après avoir été opportunément nommé à un poste haut placé et bien rémunéré dans l’administration des douanes. « On parle beaucoup de la fraude, de bourrage d’urnes, des problèmes de l’enrôlement, et ce sont des réalités. Mais le pouvoir de Déby n’est pas basé là-dessus », résume un proche du palais.

La participation scrutée de près

Si la totalité des observateurs (et même des acteurs) du scrutin du 11 avril s’accorde à dire que celui-ci ne comporte pas une once de suspense, un chiffre sera tout de même scruté à la loupe : le taux de participation. Les Tchadiens vont-ils se rendre aux urnes ?

Y compris du côté du MPS, de nombreux cadres craignent le pire. L’enrôlement a subi de nombreux couacs et de grosses quantités de cartes d’électeurs risquent de ne pas être distribuées à temps. Beaucoup de Tchadiens hésitent en outre à se déplacer pour un scrutin qu’ils considèrent comme sans enjeu.

Une abstention record serait pourtant désastreuse pour le parti au pouvoir, tandis que l’opposition dite radicale, menée notamment par Saleh Kebzabo, Mahamat Alhabo, Ngarlejy Yorongar et Succès Masra, appelle au boycott semaine après semaine.

Ce scrutin commence à ressembler à un plébiscite

« Si les Tchadiens ne se déplacent pas, cette opposition pourra considérer, à tort ou à raison, que sa campagne pour le boycott a fonctionné. Ce serait un désaveu pour le président. Finalement, ce scrutin commence à ressembler à un plébiscite pour Déby Itno : s’il passe au premier tour mais avec une trop faible participation, ce sont les pro-boycott qui auront acquis de la légitimité », analyse un diplomate à N’Djamena.

« C’est aussi un test pour le MPS, qui a un besoin urgent de se renouveler, confirme un cadre de la formation au pouvoir. Dans beaucoup de régions, il y a une forme de rejet du parti. Les populations reprochent aux députés de ne pas avoir été assez présents sur le terrain et cela pourrait avoir des conséquences sur la participation à la présidentielle, mais surtout sur les législatives qui suivent. »

La présidentielle est le premier round des législatives

L’élection des nouveaux députés, plusieurs fois repoussée depuis 2015, doit avoir lieu le 24 octobre prochain. Mais tous regardent d’ores et déjà vers cette échéance, d’Albert Pahimi Padacké à Succès Masra en passant par Saleh Kebzabo. « La présidentielle est le premier round des législatives », résume un cadre de l’opposition.

Peut-être enfin du renouvellement

Quel rapport de forces dans la future Assemblée ? Albert Pahimi Padacké semble les moyens de se faire une place au côté d’un MPS qui pourrait perdre du terrain. Succès Masra pourrait quant à lui asseoir l’entrée de sa formation, Les Transformateurs, sur l’échiquier national, en faisant élire un ou plusieurs députés. Le jeune économiste, partisan du boycott et organisateur de marches hostiles au sixième mandat d’Idriss Déby Itno, a rencontré mi-mars le chef de l’État (ce qui lui a valu quelques critiques dans son propre camp) et poursuit sa stratégie de conquête de l’espace médiatique et politique.

Quant à Saleh Kebzabo, il jouera certainement en partie l’avenir de sa formation, l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR). L’ancien chef de file de l’opposition, qui s’est un temps présenté à la présidentielle avant de s’en retirer après l’affaire Yaya Dillo Djerou, s’était vu déposséder de ce poste par Félix Nialbé Romadoungar en avril 2019 après que l’un de ses députés, en conflit avec lui, avait quitté l’UNDR… sur les conseils officieux et intéressés du MPS. Dans cette manœuvre, les troupes de Kebzabo à l’Assemblée étaient devenues inférieures en nombre à celles de Nialbé, lequel avait donc récupéré le fauteuil de l’opposant étiqueté numéro un au chef de l’État.

Il doit rajeunir les profils pour ne pas se laisser déborder par les nouveaux visages de l’opposition

« La période du 11 avril au 24 octobre va donner le ton du prochain mandat d’Idriss Déby Itno. Il doit renouveler le MPS, rajeunir les profils, pour ne pas se laisser déborder par les nouveaux visages de l’opposition que pourraient être Masra et Pahimi Padacké », juge notre politologue. Durant la campagne, le président candidat s’est beaucoup adressé aux jeunes et aux femmes, à qui il a promis tour à tour de consacrer ses six prochaines années, évoquant « la parité intégrale, l’emploi et l’entrepreneuriat » comme ses principaux défis.

L’« ultime » mandat ?

Tiendra-t-il promesse ? Dans les rues de la capitale, une grande affiche interpelle. Mettant en avant le visage souriant d’Idriss Déby Itno, elle évoque l’élection présidentielle comme l’« ultime combat » du président. « Je ne crois pas que cela soit voulu, mais cela pose effectivement la question de la succession », sourit un cadre de l’équipe de campagne, passant en voiture non loin de ce slogan.

Dans les couloirs du palais, la question de l’après-Déby Itno n’est en tout cas pas taboue. Certains, même discrètement, y parlent du sixième mandat comme du « dernier », ou comme de celui « de la transition ». D’autres prennent des paris sur les chances de tel ou tel d’y jouer un rôle central.

La conclusion logique serait que le président organise sa sortie

« On voit bien qu’une nouvelle génération est arrivée aux affaires, notamment derrière son fils Abdelkerim. Il y a un renouvellement qui doit se poursuivre et sa conclusion logique serait que le président organise sa sortie », confie une source au palais.

Le chef de l’État, 68 ans, ne cache guère qu’il considère parfois le pouvoir comme une cage dorée. Mais peut-il en sortir ? « Les pressions de l’armée et de son clan sont fortes et c’est ce qui le pousse à rester, glisse un cadre du MPS. Il veut absolument éviter que son départ se fasse dans l’incertitude. »

« Le défi qui l’attend, mais c’était déjà le cas en 2016 lors de sa dernière réélection, c’est d’organiser sa sortie : garantir la sécurité de ses proches, rassurer l’armée quant à un possible successeur et garantir à ses partenaires internationaux que la politique sécuritaire tchadienne ne changera pas », résume un diplomate.

Ce 11 avril sera-t-il le dernier rendez-vous dans les urnes d’Idriss Déby Itno avec les Tchadiens ? Nul ne peut l’affirmer, même si chacun y songe chaque jour davantage. Une fois n’est pas coutume, le scrutin de ce dimanche soulèvera en tout cas bien plus de questions qu’il n’apportera de réponses.