Économie

Maroc-Allemagne : le business et la coopération mis à mal par la brouille diplomatique

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Mis à jour le 7 mai 2021 à 17:05

aLes deux pays entretenaient depuis vingt ans une relation privilégiée © DR

Plus d’un mois après le recadrage diplomatique des relations entre Rabat et Berlin sur fond de divergences politiques, les considérables intérêts économiques commencent à en pâtir.

Le 1er mars dernier, dans la zone logistique du port de Tanger Med, l’ambiance est à la fête parmi les équipes de Dachser Maroc. Le spécialiste allemand du transport international – 5,6 milliards d’euros de revenus en 2020, pour 30 800 collaborateurs dans le monde dont 200 au Maroc –  inaugurait son nouvel entrepôt logistique d’une capacité de stockage de plus de 7 000 palettes. Un signe de confiance dans le développement futur des activités au sein du royaume, en cette période de crise planétaire où les investissements étrangers affluent au compte-gouttes.

En fin de journée néanmoins, pour le staff de Dachser Maroc – comme pour les dirigeants et partenaires des 150 entreprises allemandes (qui représentent 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 30 000 emplois directs dans le royaume ) -, c’est la gueule de bois avant l’heure. Les rapports diplomatiques entre Rabat et Berlin ont pris une tournure alarmante.

Tel un couperet, un communiqué du ministère des Affaires étrangères marocain est venu restreindre les actions des institutions allemandes dans le royaume. La note signée Nasser Bourita appelle l’ensemble de l’administration marocaine à « suspendre tout contact, interaction ou action de coopération, aussi bien avec l’ambassade d’Allemagne au Maroc qu’avec les organismes de coopération et les fondations politiques allemandes qui lui sont liés ». Elle souligne que « toute dérogation à cette suspension ne pourra se faire que sur la base d’un accord préalable explicite du ministère des Affaires étrangères ».

En général, nous avions des échanges quasi quotidiens avec nos partenaires allemands

Une étroite collaboration stoppée net

Il n’en fallait pas plus pour que l’administration marocaine freine des quatre fers. « Depuis cette soirée, nous n’avons plus tenu de réunions avec les partenaires allemands, alors qu’en général nous avions des échanges quasi quotidiens avec eux », confie à JA le responsable d’une institution publique dont les projets dépendent étroitement de la coopération allemande. Travaillant au Maroc depuis 1975, la GIZ (Deutsche Gesellschaft für internationale Zusammenarbeit) possède un bureau à Rabat depuis 1999. Depuis, cet organisme accompagne le royaume dans toutes les réformes stratégiques : eau et agriculture, énergie et efficience énergétique, formation et emploi, gouvernance et démocratie…

La promotion des métiers verts et l’efficacité énergétique sont au cœur des projets

Jusqu’à la fin de 2019, la GIZ entretient 37 projets au royaume d’une valeur d’implémentation d’environ 192 millions d’euros. En novembre dernier, l’institution a même annoncé avoir reçu l’accord du gouvernement fédéral allemand pour augmenter son assistance technique de plus 500 millions de de dirhams (environ 46 millions d’euros) supplémentaires au profit du Maroc.

« Cet accord concerne sept nouveaux projets ou leur extension, particulièrement dans le développement des offres de formation professionnelle en milieu de travail, la promotion des métiers verts et l’efficacité énergétique, et bien d’autres », avait alors énuméré Lorenz Petersen, directeur-résident de la GIZ.

4 milliards d’euros engagés depuis 2007

Cette assistance technique va généralement de pair avec des lignes de financement, essentiellement débloquées par la banque allemande de développement Kfw, détenue à 80 % par l’État fédéral. Selon le site internet de cette dernière, quelque 84 engagements ont été ratifiés avec le Maroc depuis 2007, totalisant plus de 4 milliards d’euros. En 2020, la barre symbolique du milliard de dirhams a même été franchie pour la première fois en une seule année.

Dans le détail, le Maroc et l’Allemagne ont signé, le 27 novembre 2020, quatre contrats de prêts au titre d’une aide d’urgence pour atténuer les conséquences de l’épidémie de Covid-19 ainsi que pour un appui aux réformes du système financier chérifien.

De même, deux contrats de dons sous forme de contribution au Fonds de garantie pour la microfinance ont été ratifiés. La coopération allemande souligne que le montant total de ce soutien financier s’élève à 1,37 milliard d’euros, dont 1 milliard d’euros sous forme de prêts bonifiés. Un tel volume renforce d’ailleurs le rang de l’Allemagne parmi les principaux créanciers du royaume. En 2019, déjà, le pays figurait comme le deuxième prêteur bilatéral du Maroc avec un encours de 15,7 milliards de dirhams.

Des projets cruciaux mis en stand-by

La crispation des relations diplomatiques a mis en stand-by une partie de ces lignes de financement destinées à des organismes marocains. À titre d’exemple, la Caisse centrale de garantie (CCG) reste dans l’expectative quant au déblocage d’une subvention de 75 millions de dirhams.

Le Maroc est devenu un marché de plus en plus intéressant et un pôle d’investissement attrayant

« Cette manne de la Kfw devait permettre de préserver les emplois d’une trentaine de PME, détenues par 5 fonds de capital-investissement sélectionnés dans ce programme de relance post-Covid-19 », nous explique une source proche du dossier. Autre projet phare qui devrait pâtir de la brouille diplomatique : la future usine de production d’hydrogène vert pour laquelle l’Agence marocaine des énergies renouvelables (Masen) a démarré les études de faisabilité et a obtenu un accord de financement allemand, sachant que la Kfw est déjà le principal bailleur de fonds du complexe solaire « Noor Ouarzazate ».

Les échanges commerciaux ne risquent pas, non plus, d’être épargnés par ce recadrage diplomatique, alors qu’ils étaient en constante évolution.

Le royaume est le troisième pays africain ayant le plus d’échanges avec l’Allemagne

« Du point de vue de l’économie allemande, le Maroc est devenu un marché de plus en plus intéressant et un pôle d’investissement attrayant. L’Allemagne est également un partenaire intéressant pour l’économie marocaine et offre un accès aux technologies de pointe, au transfert du savoir-faire et à la coopération en matière de recherche et de développement. », explique Andreas Wenzel, directeur général de la Chambre allemande de commerce et d’industrie au Maroc (AHK), qui se refuse à commenter des faits politiques.

Un partenariat hautement stratégique en danger

Ce dernier reste néanmoins conscient que la dynamique enclenchée cette dernière décennie risque d’être interrompue. Les exportations allemandes dans le royaume ont progressé de 39 % depuis 2010, pour atteindre 1,9 milliard d’euros en 2020.

Les fondations allemandes, tellement actives, en arrivent parfois à agacer les autorités marocaines

« Le royaume se classe en troisième position des pays du continent africain ayant le plus d’échanges avec l’Allemagne, derrière l’Afrique du Sud et l’Égypte », indique l’AHK. L’Allemagne est également le cinquième marché le plus important pour l’économie marocaine après l’Espagne, la France, la Chine et les États-Unis. Les exportations du royaume vers ce pays ont plus que doublé entre 2010 et 2020 pour s’établir à 1,3 milliard d’euros.

Enfin, les intérêts allemands au Maroc sont loin de se cantonner aux données économiques. Ils sont également d’ordre politique. L’ambassade d’Allemagne au Maroc est l’une des représentations diplomatiques dont l’organigramme est le mieux fourni au royaume avec, entre autres, des services dévolus à la coopération, au développement, aux affaires économiques, en plus du service politique et du bureau de l’attaché à la défense.

On trouve également ces fondations allemandes, tellement actives qu’elles en arrivent parfois à agacer les autorités marocaines. Il s’agit en l’occurrence de Konrad-Adenauer, Friedrich-Ebert, Friedrich-Naumann et Hanns Seidel. C’est tout ce beau monde qui se trouve actuellement contraint au mode muet, pour ne pas dire au chômage technique…