Société

[Tribune] La formation médicale en Afrique subsaharienne, « le nerf de la guerre »

Mis à jour le 16 avril 2021 à 14:51
Denis-Bernard Raiche

Par Denis-Bernard Raiche

Médecin, directeur général du centre hospitalier universitaire de Brazzaville

Dans l’unité de pédiatrie de l’hôpital de Brazzaville © Godong/Universal Images Group via Getty Images

La retour de 350 jeunes médecins congolais diplômés à Cuba est une bonne nouvelle pour Brazzaville. Mais elle illustre les carences de l’Afrique en matière de formation médicale.

En février, 350 jeunes médecins congolais formés à Cuba sont revenus exercer dans leurs pays. Ils sont en passe d’intégrer le système de santé national, qui ne comprenait jusqu’ici que 482 médecins, 979 sages-femmes et 3 643 infirmiers. Comme l’a rappelé la ministre congolaise de la Santé, Jacqueline Lydia Mikolo, l’Afrique « traverse une crise aigüe de ressources humaines dans le domaine de la santé en lien avec des capacités de production non optimales, mais aussi à cause de la fuite des cerveaux ».

En effet, l’Afrique subsaharienne compte actuellement 1 médecin et 10 lits d’hôpital pour 10 000 habitants, quand l’OMS préconise un ratio de 7 médecins et 30 lits. Et de nombreux médecins du continent vont pallier les pénuries d’effectifs dans d’autres pays, aux dépens de l’offre de soins de leur pays d’origine. Au sein de l’OCDE, plus du quart des praticiens sont ainsi des étrangers.

Revaloriser les CHU

En cause notamment, le manque de formation médicale et paramédicale en Afrique, lié en partie au sous-financement. Il convient donc aujourd’hui de revaloriser les « centres hospitaliers universitaires (CHU) » du continent en tant que pôles d’excellence. Les médecins doivent être encouragés à publier des articles scientifiques ou à collaborer avec des chercheurs, notamment sur des pathologies particulièrement présentes dans la région.

À cet égard, le travail mené sur le paludisme par la chercheuse congolaise Dominique Fatima Voumbo-Matoumona, formée à l’université Marien-Ngouabi et lauréate du prix Jeunes talents Afrique subsaharienne L’Oréal-Unesco 2020, est essentiel. D’autant plus que, selon l’OMS, 90 % des décès liés au paludisme dans le monde (400 000 en 2019) surviennent en Afrique, où cette maladie cause plus de morts que la pandémie de Covid-19.

Il faut également renforcer la supervision des formations existantes, qui ne correspondent pas toujours aux besoins professionnels des structures auxquelles elles sont rattachées. Il n’est pas rare que des infirmiers africains partent effectuer une formation de boulanger en Europe ou de sidérurgiste en Asie avec l’aval des administrations hospitalières et sans réel suivi. Un meilleur contrôle des subventions accordées pour la formation du personnel doit être mis en place, avec l’assurance qu’elles répondent aux objectifs d’un « plan de formation continu » défini par les ressources humaines.

Diplômes mondialement reconnus

Des normes d’accréditation en matière de faculté médicale telles que celles délivrées par l’incontournable Fédération mondiale pour l’éducation médicale (WFME) pourraient aussi être promues sur le continent. L’échéance 2024 a d’ailleurs été fixée pour parvenir à l’accréditation de toutes les facultés de médecine d’Afrique, afin qu’elles puissent délivrer des diplômes mondialement reconnus, permettant la mobilité des étudiants et futurs médecins – un avantage concurrentiel indéniable. La Conférence internationale des doyens et des facultés de médecine d’expression française (CIDMEF) a commencé ce travail auprès des facultés francophones, dont celles du Congo.

Sans formation, la qualité de l’offre de soin se dégrade au détriment des patients

Enfin, des passerelles sont à élaborer entre les différents corps de métier. Au Congo par exemple, où les infirmiers sont 7,5 fois plus nombreux que les médecins, le développement du modèle de « super-infirmier » (à la fois infirmier, praticien et clinicien) apparait pertinent pour désengorger le système tout en renforçant la disponibilité et la qualité de l’offre de soins.

Accompagner et responsabiliser

Conscient de ces enjeux, le CHU de Brazzaville dispense des formations complémentaires – notamment à destination des auxiliaires puéricultrices, des aides-soignants et des brancardiers – afin de faciliter la montée en compétence du personnel soignant. Ces dernières sont supervisées de manière étroite par la direction des ressources humaines pour répondre aux besoins de l’établissement en matière d’effectifs.

En matière médicale et sanitaire, la formation est « le nerf de la guerre ». Sans elle, la qualité de l’offre de soin se dégrade au détriment des patients, d’autant plus que les médecins en droit d’exercer font l’objet de peu de contrôles et que la majorité d’entre eux n’est pas rattachée l’Ordre des médecins – un organe qui favorise par ailleurs les jeux politiques.

Pour éviter une telle situation, il est plus que nécessaire d’accompagner et de responsabiliser le personnel de santé. C’est l’une des missions que s’est fixée le CHU de Brazzaville pour les prochains mois et les prochaines années – mais nous n’y parviendrons pas seuls. Aussi, nous appelons l’ensemble des parties prenantes à se mobiliser pour atteindre cet objectif, dont dépend, à termes, la viabilité des systèmes de santé nationaux africains.