Politique

[Édito] Alpha Condé, le « Guinéen nouveau » et les circonstances atténuantes, par François Soudan

Réservé aux abonnés | |

Par  François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Alpha Condé le 20 octobre 2016, à Conakry.

Alpha Condé le 20 octobre 2016, à Conakry. © Vincent Fournier/JA

Tour à tour étudiant, militant panafricaniste, opposant, prisonnier, puis président, Alpha Condé entame son troisième mandat à 83 ans. Un parcours étroitement lié à l’histoire politique chaotique de son pays.

À croire qu’Alpha Condé n’aime rien tant que désespérer ceux qui voudraient le voir sortir de l’Histoire. À 83 ans, l’inoxydable président guinéen se dit en pleine forme, fait volontiers visiter sa salle de fitness où trônent des haltères de culturiste, évite soigneusement tout excès et confie que les deux doses de vaccin Spoutnik V qu’on lui a administrées lui ont redonné des anticorps de jeune homme.

En ce mois de mai 2021, le fils de Mamadou Condé et de Saran Camara a du pouvoir et des capacités qu’offre ce dernier pour transformer son pays un appétit intact. Une faim et une passion auxquelles s’ajoute une immunité physiologique hors norme – au point que nombre de ses pairs cherchent à en déceler les secrets –, inaltérée depuis soixante ans. Et une mémoire d’éléphant.

Soixante ans : 1961. Cette année-là, Ahmed Sékou Touré est encore une icône et il ne viendrait à l’idée de personne (ou presque) de se scandaliser de son score à la première élection présidentielle depuis l’indépendance : 100 %. À Paris, où il vient d’intégrer Sciences Po et s’apprête à diriger la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, Alpha Condé, 23 ans, croit encore en ce personnage qui a su le charmer lors de leurs rencontres. Ébranlé par la féroce répression des grèves étudiantes et enseignantes de novembre, il attendra encore quatre ans avant de rompre définitivement avec le héros du « Non » à la France.

Cinquante ans : 1971. Deux mois après l’agression portugaise, Sékou Touré organise la pendaison publique de 80 cadres guinéens accusés de complicité avec les envahisseurs. Alpha Condé, 33 ans, désormais opposant résolu au régime et enseignant à La Sorbonne, a fermement condamné la tentative de coup de force. Mais le tyran profite de l’amalgame et le fait condamner à mort par contumace. Le temps de l’exil commence.

Quarante ans : 1981. Sékou Touré a renoncé au marxisme-léninisme, pas à la dictature, ni à la peur paranoïaque des complots permanents. À l’étranger, chez les panafricains et les militants africains-américains, son charisme demeure intact. La télévision guinéenne montre Miriam Makeba et Stokely Carmichael faisant leurs courses dans un marché de Conakry. Les nouveaux billets de Sylis émis par la Banque centrale sont à l’effigie de Lumumba, de Mohammed V et de Béhanzin. Alpha, 43 ans, parcourt le continent tout en faisant du business, fonde un parti clandestin et se fait discret lorsqu’il passe par Dakar ou Abidjan, de crainte d’être extradé.

Trente ans : 1991. Sékou Touré est mort, Lansana Conté lui a succédé, le multipartisme va enfin avoir droit de cité et Alpha Condé, 53 ans, fait, en mai, son grand retour au pays. Mais aux yeux du général-président, il n’est pas le bienvenu. L’accueil est chaotique. Au stade de Koléa, la police charge la foule de ses partisans. Réfugié à l’ambassade du Sénégal, Alpha est exfiltré grâce à l’intervention du président Diouf. Tout est à recommencer.

Le 18 mai 2001, Alpha Condé, 63 ans, est libéré après vingt-huit mois de prison, une demi-douzaine de grèves de la faim et une parodie de procès

Vingt ans : 2001. Lansana Conté fait adopter une révision constitutionnelle qui l’autorise à briguer indéfiniment la fonction suprême. À 600 km à l’est de Conakry, des miliciens venus du Liberia s’emparent de la localité de Guéckédou, reprise par l’armée après de furieux combats. Le 18 mai, Alpha Condé, 63 ans, est libéré après vingt-huit mois de prison, une demi-douzaine de grèves de la faim, autant de crises de paludisme et une parodie de procès pour complot contre la sûreté de l’État. Il a perdu 25 kilos mais il est plus déterminé que jamais.

Dix ans : 2011. Sept mois après son investiture en tant que premier président démocratiquement élu de Guinée, Alpha Condé, 73 ans, paie cash le solde de la plus audacieuse de ses réformes : celle de l’armée. Le 19 juillet, son domicile de Kipé est attaqué par un commando de militaires mécontents, décidés à l’assassiner. Il s’en sort indemne et se résout à déménager pour s’installer au palais Sékoutoureya. En septembre, préfiguration de ce qui se produira par la suite de façon récurrente, une manifestation interdite de l’opposition dégénère à Conakry. Des jeunes casseurs affrontent les forces de l’ordre. Dans certains quartiers, la violence de rue devient endémique sur fond de manipulations politiciennes et communautaires.

Son objectif proclamé est de « gouverner autrement », via une « révolution culturelle », afin de faire naître un « Guinéen nouveau »

Aujourd’hui : 2021. Alpha Condé a été réélu et la Guinée est entrée dans la IVe République. Une réélection comme on accouche dans la douleur, aux forceps, dans un climat de contestation, mais dont la page est désormais tournée. Son objectif proclamé est de « gouverner autrement », via une « révolution culturelle », afin de faire naître un « Guinéen nouveau ». Rien de moins.

Pourquoi n’y est-il pas parvenu en dix ans d’exercice au pouvoir ? Lui répond : Ebola, Covid-19, nécessité de reconstruire un État sinistré, héritage en lambeaux, harcèlement d’une opposition revancharde. Une chose est sûre : Alpha Condé a désormais les mains libres comme il ne les a jamais eues. Et plus aucune circonstance atténuante pour ne pas réussir son pari, l’émergence de la Guinée.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3102p001_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer