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Valentine d’Arabie : biographie d’une inclassable par Fawzia Zouari

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Mis à jour le 14 avril 2021 à 10h24
La poétesse et romancière française Valentine de Saint-Point s’est installée au Caire en 1924.

La poétesse et romancière française Valentine de Saint-Point s'est installée au Caire en 1924. © Bibliothèque nationale de France/MAX PPP

Notre collaboratrice Fawzia Zaouri enquête depuis des années sur Valentine de Saint-Point, Française sulfureuse du début du XXe siècle convertie à l’islam et qui a fini sa vie au Caire. Une destinée extraordinaire.

En mars 1953, Rawhiyya Noureddine, 78 ans, meurt, anonyme, dans la capitale égyptienne où elle s’est installée en 1924, quelques temps après sa conversion à l’islam. Née Valentine Vercell en 1875 sur les bords de Saône, en France, elle écrit ses livres sous le pseudonyme Valentine de Saint-Point.

Surnommée « la Muse pourpre » ou « l’Amazone » à la Belle époque, elle mourra sous l’étiquette de la « folle du Caire ». « Par quelle coïncidence […], se demande Fawzia Zaouri en introduction de son ouvrage, l’Arabe que je suis, issue d’une tribu de cheikhs enturbannés et de femmes sous le voile, fut-elle amenée à rencontrer cette Gauloise de souche, libre et scandaleuse ? »

Cette rencontre par le texte a eu lieu à la fin des années 1970 sur les bancs de la faculté de lettres de Tunis. La jeune Fawzia Zaouri lit un premier article sur la vie de la sulfureuse artiste aux engagements politiques pour le moins intrigants : clamant la supériorité de la « race occidentale » avant la Grande Guerre, elle défendra, ensuite, une union Occident-Orient et soutiendra les nationalistes égyptiens.

Récit captivant

Fawzia Zaouri, romancière et journaliste, se passionne pour la destinée fantasque de l’arrière petite nièce du poète français Alphonse de Lamartine. Et plus de quarante ans après l’avoir « cherchée partout », elle publie un récit captivant en deux parties sur celle que l’enquêtrice considère tout autant comme « une fille d’Occident » qu’une « fille d’Orient ».

La biographe intègre avec fluidité des extraits de correspondances et des ouvrages publiés par Valentine d’Arabie. Elle entremêle aussi avec subtilité les parallèles tant fantasmés de la vie de Valentine avec son aïeul, auteur du Voyage en Orient.

Des personnages évoluant en dehors du bien et du mal

L’on marche alors dans les pas de celle qui fut veuve avant 25 ans, quitta Macon pour différentes régions françaises avant de s’installer à Paris, puis de voyager en Italie, aux États-Unis, au Maroc. Proche d’artistes influents comme le peintre Rodin ou le musicien Erik Satie, elle l’est tout autant d’hommes politiques, épousant en deuxième mariage le député Charles Dumont, futur ministre de la IIIe République. Férue de sports extrêmes, c’est l’excentricité possible par les arts qu’elle déploie pleinement en ce début du XXe siècle.

Une personnalité controversée

Autrice de poésie et de romans comme Une femme et le désir, elle ne cesse de provoquer son époque. Dans ses ouvrages, il est question « d’amour libre, d’inceste, de suicide, portés par des personnages évoluant en dehors du bien et du mal ». Elle s’essaie aussi au théâtre, à la peinture, à la danse, et serait une avant-gardiste des performances scéniques.

Personnalité controversée, au mode de vie libertin, elle emprunte à Nietzsche la philosophie du « sur-couple ». Celle qui à n’en pas douter veut marquer la postérité en attisant les foudres des conservatismes bourgeois ne cesse d’être la tête de proue de concepts autour duquel elle veut rassembler. Elle divise surtout, en clamant un temps la supériorité de la « race occidentale », dans un contexte de montée des fascismes.

Elle se rapproche des mouvements futuristes, aux contours guerriers, et publie Le manifeste de la femme futuriste bientôt suivi du Manifeste de la luxure. Toutefois, la guerre est, selon les recherches de Fawzia Zaouri, le point de bascule pour Valentine de Saint-Point : « J’étais parmi ceux qui en France croyaient au souci de l’Europe de protéger des peuples faibles politiquement, et de leur apporter les biens de la société moderne. J’ai découvert ici que seuls dirigent les Européens l’appétit de puissance et l’âpreté au gain. »

Bâtir une civilisation méditerranéenne arabo-latine

Convertie à l’islam en 1918, elle s’installe au Caire en 1924 : « J’ai quitté mes activités en France […] pour venir travailler à établir la compréhension, l’entente, en un mot l’union entre l’Orient et l’Occident, union que je juge nécessaire à l’équilibre mondial », dans l’optique de bâtir « la prochaine civilisation méditerranéenne arabo-latine ». À son époque, son oncle rêvait lui d’un « Orient fédéré ».

Elle crée, depuis la Corse au début des années 1920, puis depuis l’Egypte différents cercles, espérant qu’ils deviennent des lieux de pouvoir déterminant ; le Collège des Elites, la Confédération intellectuelle méditerranéenne… Au Proche-Orient elle se consacre à des activités de journaliste. Elle sera soupçonnée d’espionnage.

Son engagement en faveur des Arabes lui fermera les portes de la postérité

En 1925, elle lance un appel, vain, aux intellectuels français pour soutenir la cause nationaliste égyptienne et fonde la revue Phoenix : « la première revue, selon Fawzia, conçue et dirigée par une Occidentale engagée contre la colonisation ». Pour Zouari c’est là le cœur de son effacement de l’histoire française : « Son engagement en faveur des Arabes lui fermera les portes de la postérité. »

Celle qui a « aimé trop de chose pour [se] réaliser en une seule » aura eu mille et une vies. Fawzia Zouari réussit là à les rassembler pour brosser un portrait d’une femme dans son époque avec « ses inquiétudes et ses espérances », qu’elle rebaptise alors « Valentine d’Arabie ». La biographe y offre son talent de romancière pour transmettre les saveurs d’une destinée dans un contexte politique national et international, et ce depuis le cœur de la haute société des deux rives de la Méditerranée.

« Valentine d’Arabie. La nièce oubliée de Lamartine », Éd. du Rocher, 336 pages, 21,50 €.

« Valentine d’Arabie. La nièce oubliée de Lamartine », Éd. du Rocher, 336 pages, 21,50 €. © Éditions du Rocher

Si l’on ressent la préoccupation de « ressusciter sa mémoire injustement oubliée », il ne s’agit pas pour autant d’une hagiographie. Car c’est par le prisme d’une documentation fournie que se lit ce récit qui ne gomme pas les facettes sombres d’un personnage qu’il est impossible d’étiqueter. Valentine de Saint-Point qui a toujours approfondi, par différentes voies, ses recherches dans les traditions mystiques, termine sa vie en tant que Rawhiyya Noureddine, en pratiquant radiesthésie et acupuncture pour la haute société du Caire. Ne demeurera-t-elle pas finalement : « sainte et prophétesse pour les uns, sorcière et putain pour les autres. Admiration craintive dans un camp, mépris amusé dans l’autre »?

Valentine d’Arabie. La nièce oubliée de Lamartine, Éditions du Rocher, 336 pages, 21,50 €

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