Energies renouvelables

Djibouti, de l’énergie renouvelable (bientôt) à revendre

| Par
Mis à jour le 12 avril 2021 à 11h25
Pour Djibouti, la couverture électrique constitue autant un enjeu de développement économique et social qu’une question de souveraineté nationale.

Pour Djibouti, la couverture électrique constitue autant un enjeu de développement économique et social qu’une question de souveraineté nationale. © Yasuyoshi CHIBA / AFP

Porté par des partenariats solides, le pays de la Corne augmente substantiellement la part de renouvelable dans sa production électrique. Son ambition déclarée – devenir le premier premier pays d’Afrique à utiliser une énergie entièrement verte –, naguère moquée, n’est pourtant pas dénuée de fondement.

Depuis plus de deux décennies, Djibouti est lancé dans une course énergétique contre la montre. L’enjeu est de taille pour le petit pays au sous-sol dépourvu de toute ressource fossile, et pour qui la couverture électrique constitue autant un enjeu de développement économique et social qu’une question de souveraineté nationale.

« Nous sommes dans le domaine du stratégique », confirme Yonis Ali Guedi, ministre du secteur. De celle qui doit permettre au pays de disposer des moyens énergétiques pour mettre en branle les impressionnantes infrastructures urbaines, portuaires et – dans un futur plus ou moins proche – industrielles, qui sortent de terre depuis dix ans, dans un contexte sous-régional des plus instables.

Conscient de la difficulté de l’équation, Ismaïl Omar Guelleh (IOG) se saisit du dossier dès 1999. Quelques mois seulement après son arrivée au pouvoir, le président djiboutien sécurise auprès du voisin éthiopien le projet d’interconnexion électrique, alors en discussion depuis plusieurs années entre les deux pays. Il se matérialise en 2011 par la réalisation d’une ligne à haute tension de 283 kilomètres, reliant la ville éthiopienne de Dire Dawa à la banlieue de Djibouti-ville.

La demande des ménages en électricité augmente de 10 % chaque année

« Elle représente 60 à 65 % de la consommation électrique du pays », précise le ministre. Une seconde est actuellement en phase d’achèvement pour injecter 60 MW supplémentaires par jour dans le réseau djiboutien avant la fin de l’année.

Des besoins en électricité multipliés par huit à l’horizon 2030

Malgré cette augmentation de la puissance disponible, Djibouti n’aura pourtant gagné qu’un court répit, face à une consommation d’électricité qui ne cesse d’augmenter.

« La seule demande des ménages augmente au rythme de 10 % chaque année », reprend Yonis Ali Guedi, sans mentionner le raccordement des grands équipements livrés ces dernières années ou qui le seront dans les prochaines. « Aujourd’hui de l’ordre de 120 MW, les besoins quotidiens du pays pourraient être de 500 MW en 2025 et de 1 000 MW d’ici à 2030 », déroule le ministre comme l’énoncé d’un problème qui reste largement à résoudre.

Nous serons le premier pays d’Afrique à utiliser une énergie entièrement verte

« Maintenant que les infrastructures existent, elles doivent être alimentées en électricité pour passer en production, et si possible à des tarifs qui assurent leur compétitivité », résume un cadre de la Banque mondiale. Dans le cas contraire, c’est tout le modèle de développement du pays qui pourrait être à revoir.

Volontarisme politique

La présidence garde donc un œil très attentif sur la question énergétique, n’hésitant pas à l’occasion à faire preuve de volontarisme pour bien montrer la direction à suivre. Comme lorsque qu’IOG affirme en 2012, au Forum mondial de l’Énergie de Doha, que l’objectif de son pays « est de fournir de l’énergie à tous les Djiboutiens et de devenir en 2025 le premier pays d’Afrique utilisant une énergie entièrement verte ».

Djibouti s’appuie sur son climat pour espérer se fournir en énergie

Tout le monde sait alors pertinemment que les délais sont intenables mais un cap est tracé. Pas au hasard, mais bien en tenant compte du potentiel énergétique propre au pays qui, s’il n’a pas de pétrole, ne manque pas pour autant de ressources, notamment renouvelables.

Et après avoir tiré avantage de sa position géographique pour s’imposer dans le monde maritime et portuaire, Djibouti s’appuie cette fois sur son climat pour espérer se fournir en énergie abondante, pas chère et si possible, en toute souveraineté.

Partenaires prestigieux et investissements massifs

Première pièce du mix énergétique 100 % renouvelable et djiboutien, la centrale éolienne du Goubet, attendue pour démarrer ses premiers tests grandeur nature dans quelques mois. Construite pour 160 millions de dollars par l’espagnol Siemens-Gamesa, très actif au Maroc, cette installation doit fournir 60 MW au réseau électrique national dès le début de l’année 2022.

Djibouti étudie également les possibilités de la biomasse

Elle est opérée par Red Sea Power, pour le compte de l’investisseur panafricain Africa Finance Corporation (AFC) basé au Nigeria, auquel s’est jointe la Great Horn Investment Holding (GHIH), détenue par l’Autorité portuaire djiboutienne, à hauteur de 20 % du capital.

L’autre bras financier djiboutien, le tout nouveau Fonds souverain de Djibouti (FSD), lancé à la mi-2020, a lui pris des parts, également pour 20 %, dans le projet solaire développé par le français Engie, dans le désert du Grand Bara. Pour un investissement de 40 millions de dollars, cette ferme photovoltaïque disposera d’une capacité de 30 MW, portée ensuite à 100 MW si les estimations de production se confirment.

Djibouti étudie également les possibilités de la biomasse. Le gouvernement a signé un contrat en août 2020 avec les investisseurs américains de CREC Energy pour démarrer une production à partir des déchets de la capitale. Pour 150 millions de dollars, le projet prévoit d’ici à deux ans d’atteindre entre 35 et 40 MW de puissance depuis sa future centrale de Damerjog.

Un énorme potentiel géothermique

Mais les projets les plus avancés en matière d’énergies renouvelables ne sont pas forcément les plus anciens. Depuis que le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) a terminé la cartographie des sols du pays au début des années 1970, le potentiel géothermique de Djibouti, posé en équilibre sur la grande faille du Rift est-africain, n’a cessé d’attirer l’attention.

Les experts français, italiens, américains, islandais, turcs et japonais se sont succédé pendant plusieurs décennies, entre les lacs Abbé et Assal pour forer les croûtes de sel, sans succès. Avant qu’IOG ne prenne les choses en mains. Impressionné par un essai auquel il avait assisté dans les années 1980, il arrive à la présidence convaincu que le futur énergétique du pays se trouve dans son sous-sol.

Maître d’œuvre autant que maître d’ouvrage, le chef de l’État fonde en 2013 l’Office djiboutien de développement de l’énergie géothermique (Oddeg), chargé de gérer l’ensemble des projets liés à cette source d’énergie. Trois ans plus tard, c’est également lui qui, face au manque d’enthousiasme des bailleurs de fonds internationaux, débloque 2 millions de dollars pour démarrer les recherches sur le site de Gaala-le-Koma, identifié depuis longtemps par le BRGM.

Les premières campagnes de forages réalisées sur place avec les Kényans de KenGen, ont confirmé la présence d’une ressource exploitable, tout comme sur les projets de Fiale, développé avec l’aide des Islandais, et de Hanle-Garrabayis, soutenu par l’expertise japonaise.

Une centaine de nos ingénieurs suivent une formation en Chine

Selon l’Oddeg, Djibouti disposerait de 500 à 1000 MW de réserves géothermiques. Soit l’équivalent de ce qu’injecte chaque année dans son réseau le Kenya, champion africain de la géothermie et exemple ouvertement suivi par Djibouti. Comme les Kényans, l’Oddeg s’est d’abord appliqué à réduire les coûts d’un forage, estimé entre 8 et 14 millions de dollars, en faisant l’acquisition de son propre matériel et en formant ses ingénieurs.

L’hydrogène, sérieuse piste à l’étude

« Nous avons acheté une foreuse à la Turquie en 2017 pour 12 millions de dollars, et une centaine d’ingénieurs sont en formation en Chine », précise Kayad Moussa Ahmed, directeur général de l’organisme public. Pour garantir son indépendance opérationnelle, l’Oddeg vient de lancer, en février, la Red Sea drilling Company (RSDC), « destinée à valoriser la ressource, au meilleur prix », reprend Kayad Moussa Ahmed qui espère ramener le prix du kilowatt à 17 francs djiboutiens, contre 50 francs aujourd’hui.

La France investit plus de 5 milliards de dollars par an pour développer cette énergie alternative

« Restera ensuite à désigner par appels d’offres les opérateurs des différents sites », poursuit le patron de l’Oddeg qui, pour bien montrer son optimiste, attend les premiers mégawatts « en 2022 ».

Entre-temps, un autre dossier aura confirmé ou pas son intérêt: celui de la vaste poche d’hydrogène pure identifiée dans les entrailles du pays. Le sujet est très suivi à Djibouti, ainsi qu’à Paris où il a été abordé lors de la rencontre entre les présidents Macron et Guelleh en février.

La France investit en effet plus de 5 milliards de dollars chaque année pour développer cette énergie alternative. Une première délégation de l’université de Paris a déjà fait le déplacement en 2019. Une seconde est attendue avant la fin de juin, « pour mettre en place une véritable stratégie de développement de cette ressource qui reste encore à quantifier », explique le ministre Yonis Ali Guedi, plus que jamais convaincu que son pays « a un rôle de hub énergétique à jouer dans la région ».

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3103_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer