Archives

Pourquoi les terroristes islamistes pratiquent-ils la décapitation ?

Question posée par Pierre Ozinzé, Rome, Italie

Depuis que les terroristes d’el-Qaïda ont recours à la décapitation des otages non musulmans pour terroriser les Américains et leurs alliés en Afghanistan, en Irak et, plus récemment, en Arabie saoudite, les gens se posent des questions sur les liens éventuels
de cette pratique barbare avec l’islam ou, du moins, avec la tradition islamique.
En vérité, la décapitation n’est pas spécifique à l’islam ou aux musulmans. Son origine remonte à l’époque prébiblique. Elle a été pratiquée par tous les peuples à diverses périodes de l’Histoire, souvent comme une forme de châtiment pour punir les assassins ou les traîtres. Les conquêtes et les révolutions ont toujours été accompagnées de massacres. En France, pendant la Grande Terreur, en 1793-1794, près de 20000 personnes
ont eu la tête tranchée. Utilisée pour la première fois en 1792, la fameuse guillotine servira jusqu’en 1977.
Les musulmans, comme les autres peuples, ont eu recours, eux aussi, à cette punition extrême. Aux premiers temps de l’islam, nombre de personnes refusant de se convertir à la nouvelle religion ont été décapitées. Ce fut le cas d’Asmâ bint Marwan, qui faisait des vers particulièrement insultants pour le prophète Mohammed, décapitée par un homme de son clan, Omayr Ibn Abdi, à la suite de cette injonction de Mohammed: « Est-ce que personne ne me débarrassera de la fille de Marwan? »
Ce fut aussi le cas des poètes Abou Afak et Kaab Ibn Achraf, ainsi que de tous les hommes de la tribu juive des Banu Qurayza: après la bataille dite du Kindaq (fossé), ils furent ligotés et décapités pour trahison sur la place de Médine. Deux tribus juives, les Banu Nadir et les Banu Quanayqa, avaient échappé au même sort auparavant.

Ensuite, à la fin du VIIe siècle, la décapitation a été abondamment pratiquée par les azraqites, la branche la plus violente des kharédjites (« les sortants de l’islam »). Ces puritains avaient un rite inconnu des sunnites: l’examen (imtihan). « Cela consistait à exiger de tout néophyte kharédjite, comme gage de sa sincérité, d’égorger un adversaire prisonnier », explique Anne-Marie Delcambre dans L’Islam des interdits (Desclée de Brouwer, Paris, 2003). Ces derniers, ajoute-t-elle, « se référaient au fait que le prophète Mohammed avait demandé à son cousin et gendre Ali de couper la tête des
prisonniers mecquois ».
De même, de nombreux théologiens, philosophes ou artistes ont subi cette punition, comme le poète soufi al-Hallaj en 922, crucifié, après flagellation et mutilation aux pieds et aux mains, le philosophe Al-Razi en 925, le poète mystique Al-Suhrawardi, surnommé ensuite Al-Maqtul (« le tué »), en 1191. Et la liste est longue.
À l’époque moderne, la plupart des pays islamiques ont abandonné la décapitation au profit de la pendaison et du peloton d’exécution. Sauf l’Arabie saoudite, où l’on continue encore aujourd’hui à couper la tête des condamnés à mort sur la place publique.
Dans la première moitié du siècle dernier, certains mouvements de libération nationale, notamment le FLN algérien, ont eu recours à la décapitation pour terroriser les occupants français. Plus proche de nous, les membres des Groupes islamiques armés (GIA), qui ont engagé le combat contre le régime algérien à partir de 1991, ont assassiné, souvent par décapitation, des dizaines de milliers de personnes.

Dans un article intitulé « Cous coupés » publié dans l’ouvrage collectif Algérie, textes et dessins inédits (Le Fennec, Casablanca, 1995), l’écrivain tunisien Abdelwaheb Meddeb n’hésite pas à établir un lien de causalité symbolique entre la décapitation des otages
pratiquée par les terroristes du GIA et d’el-Qaïda, et l’égorgement annuel du mouton pendant l’Aïd el-Kébir : « La célébration de ce symbole rend familière, au sujet d’Islam, la scène du râle qui accompagne la gorge tranchée », écrit-il.
Par-delà les connotations mythologiques du geste consistant à égorger un être humain, le recours des islamistes radicaux à la décapitation est, d’abord et surtout, un acte de guerre. Il vise à choquer l’opinion publique dans les pays engagés militairement en
Afghanistan et en Irak d’où la diffusion concomitante par les médias d’images vidéo montrant l’atroce agonie des victimes , dans le but d’obtenir, par l’horreur ainsi suscitée, le retrait des troupes étrangères. Dans l’esprit des terroristes qui ont décapité en mai dernier Nick Berg, ce dernier n’est pas un simple citoyen américain,
mais le représentant d’une superpuissance ennemie : les États-Unis. À travers lui, c’est celle-ci qu’ils ont voulu atteindre pour ainsi dire « physiquement ». De même, dans leur esprit, le sang versé au cours de cet acte de vengeance n’est pas celui d’un être humain,
mais celui de l’Amérique tout entière.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte