Politique

Mali : le M5, contestataire un jour, contestataire toujours

Réservé aux abonnés | | Par - à Bamako
Mis à jour le 15 avril 2021 à 14h41
Des manifestants anti-IBK à Bamako le 5 juin 2020.

Des manifestants anti-IBK à Bamako le 5 juin 2020. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Fer de lance de la fronde qui a mené au coup d’État du 18 août 2020, le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques considère que la transition lui a été confisquée. Et ses membres entendent incarner l’opposition face aux militaires, comme ils l’avaient fait sous la présidence d’IBK.

« Le M5 est mort de sa belle mort. » En septembre 2020, alors que s’installaient les autorités de la transition, Issa Kaou Djim prononçait l’oraison funèbre du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP). L’ex-coordinateur général de la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Mahmoud Dicko (CMAS), devenu quatrième vice-président du Conseil national de la transition (CNT), fut pourtant, avec son chef religieux, l’un des fervents porte-parole de la lutte un temps incarnée par le M5 face au régime d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK).

Comme Issa Kaou Djim, plusieurs de ses figures emblématiques ont pris leurs distances avec les contestataires ou estimé que la mission du mouvement s’était achevée avec la chute de l’ancien chef de l’État. Des positions qui se sont généralement accompagnées de prises de fonctions au sein de la transition.

Départs successifs

Alors qu’il considère que la révolution et la transition lui ont été confisquées par les militaires, le M5-RFP a en effet perdu quelques têtes d’affiche lors de la recomposition des autorités de l’État. Aux côtés du très populaire imam Mahmoud Dicko et d’Issa Kaou Djim, des personnalités comme Nouhoum Sarr, important acteur de la jeunesse du mouvement, l’imam Oumarou Diarra ou l’activiste Adama Ben Diarra ont rejoint le CNT, qui fait office d’organe législatif.

Une « décision individuelle par laquelle ils se sont démarqués de la position du M5-RFP, dont il se sont exclus de fait », tranche l’opposante historique Sy Kadiatou Sow, l’une des leaders du mouvement.

La junte a réussi là où IBK avait échoué

« La junte a réussi là où IBK avait échoué. Pendant toute la mobilisation, l’ancien chef de l’État a cherché à faire imploser le M5. Les militaires y sont parvenus en débauchant plusieurs personnalités. Une manière d’atténuer son influence sur la transition », décrypte Lamine Savané, enseignant-chercheur en sociologie politique à l’université de Ségou.

Dès les premiers jours qui suivent le coup d’État, les premiers désaccords apparaissent entre les putschistes et le M5. « Il y a eu d’emblée un problème dans la démarche. Les premières discussions amenées par les militaires portaient sur la répartition des postes, quand il fallait poser les bases du Mali que nous voulions voir naître. Pour reconstruire le pays, il fallait en effet en poser les fondations avant d’attribuer des rôles sans se soucier des compétences », déplore Choguel Maïga, l’un des leaders du M5-RFP.

Mme Sy Kadiatou Sow

Mme Sy Kadiatou Sow © Nicolas Réméné pour JA

Pour cet ancien ministre de l’Économie numérique et de la Communication, les départs successifs de certains de ses membres n’ont en rien ébranlé la force de frappe du M5 et sa capacité à mobiliser. « La composante politique du mouvement, celle-là même qui a conçu et théorisé les éléments amenant à exiger le départ d’IBK, est restée intacte. Les partis, les organisations de la société civile… Tous sont restés, relativise-t-il. Il est vrai que la frange constituée essentiellement des organisations liées à l’imam Mahmoud Dicko a joué un rôle de mobilisation très important et porté le message du M5 avec éloquence, mais ceux qui nous ont quittés n’avaient pas de rôle politique. »

Poils à gratter

Et c’est bien un rôle d’opposant qu’entendent camper les routiers de la politique malienne membres du M5-RFP, qui ont longtemps joué les poils à gratter des régimes en place. Parmi eux, des caciques tels que Sy Kadiatou Sow, déjà très active lors des manifestations de 1990, qui ont mené à la chute du régime de Moussa Traoré, Mountaga Tall, chef de l’opposition parlementaire à une époque, ou encore le cinéaste Cheick Oumar Sissoko.

Faute de discussion avec les autorités de la transition, le mouvement fourbit ses armes et multiplie les meetings, se préparant à de nouveaux appels à la désobéissance civile et à des manifestations de masse. « La porte n’a jamais été fermée de notre côté, mais sans dialogue ni réelle rectification de la transition, une nouvelle crise politique est inévitable. Qu’elle intervienne avant, pendant ou après les élections à venir. On ne fait pas tomber un régime pour appliquer les mêmes formules par la suite », avertit Choguel Maïga.

Les motifs qui ont fait sortir les Maliens dans la rue en juin 2020 sont toujours valables

Des appels qui pourraient de nouveau être très suivis par les Maliens, selon Lamine Savané. « Pour beaucoup, aucun changement de gouvernance réel n’a eu lieu entre le régime d’IBK et la transition. Peu importe les changements de figures au sein du M5 : les motifs qui ont fait sortir les Maliens dans la rue en juin 2020 sont toujours valables », renchérit-il.

Un air de déjà-vu

Déjà, le mouvement se prépare à mobiliser les Maliens « sur l’ensemble du territoire », sur fond de revendications dont la substance ont un air de déjà-vu. Comme lors des manifestations qui réclamaient le départ d’IBK, les contestataires exigent une gouvernance plus vertueuse « où les oncles, tantes et neveux ne se retrouvent pas propulsés ministres ou députés pour leur premier poste », ironise Choguel Maïga. Ils revendiquent aussi, pêle-mêle, la création d’un organe indépendant pour l’organisation des élections, la relecture de l’accord d’Alger et la poursuite en justice des acteurs reconnus de faits de corruption.

Rien de nouveau sur le fond. Quant à la forme, le M5-RFP envisage « tous les scenarii possibles ». Le ramadan (du 13 avril au 12 mai) est « le mois du calme », tempère Choguel Maïga. Une accalmie avant la tempête ? En juin, le mouvement contestataire célèbrera son premier anniversaire.

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