Arts

Zanele Muholi en monographie : autoportraits en lionnes noires

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« Phindile I » (Paris, 2014), de Zanele Muholi, est tiré de « Somnyama Ngonyama », paru chez Delpire and Co.

« Phindile I » (Paris, 2014), de Zanele Muholi, est tiré de « Somnyama Ngonyama », paru chez Delpire and Co. © Editions Delpire

Les éditions Delpire and Co consacrent à l’artiste et activiste sud-africaine Zanele Muholi une monographie d’une grande qualité. Une prouesse rare.

La série d’autoportraits Somnyama Ngonyama (« Salut à toi, lionne noire ! ») réalisée par la photographe sud-africaine Zanele Muholi a connu depuis 2016 un succès remarquable. Exposée en grand format par la Fondation Luma lors des rencontres d’Arles (dans le sud de la France), elle tenait aussi une place importante dans l’exposition principale de la dernière Biennale de Venise, en Italie.

Aujourd’hui, les éditions Delpire proposent une monographie en français rassemblant 96 autoportraits de l’artiste en noir, blanc et argent. Un livre d’une telle qualité est une prouesse assez rare pour être signalée : finitions et reproductions parfaites, textes subtils, originalité. Et il fallait bien ça pour mettre en valeur le travail engagé de Zanele Muholi.

Si le livre n’est (paradoxalement) composé que d’autoportraits, Somnyama Ngonyama est résolument tourné vers l’autre, transformant le corps de l’artiste en réceptacle d’histoires personnelles et d’événements historiques. En 2009, Zanele Muholi a créé le site Inkanyiso (« lumière », en zoulou) pour y consigner les témoignages de femmes racontant le quotidien des lesbiennes sud-africaines, bien souvent maltraitées même si la Constitution du pays leur garantit depuis 1996 les mêmes droits qu’aux autres citoyens.

Nos vies sont toujours dramatisées, rarement comprises

Déjà, à l’époque, il s’agissait de donner la parole à ceux et celles qui ne l’avaient pas. « Chaque fois que des étrangers parlent de nous, c’est pour nous décrire comme des victimes du viol ou de l’homophobie, déclarait-elle à Jeune Afrique en juin 2013. Nos vies sont toujours dramatisées, rarement comprises. » Depuis, la démarche intellectuelle de Zanele Muholi n’a pas varié. « Je photographie des gens que je connais, avec qui j’ai une relation de long terme, disait-elle. Je ne travaille pas sur commande, je produis des archives. Je souhaite évoquer ceux qui font l’Histoire dans le monde où nous vivons, j’essaie d’une certaine manière d’humaniser ma communauté. »

Son corps pour médium

« Somnyama ngonyama », de Zanele Muholi, est publié par les éditions Delpire and Co (212 pages, 72 euros).

« Somnyama ngonyama », de Zanele Muholi, est publié par les éditions Delpire and Co (212 pages, 72 euros). © Éditions Delpire

Son propre corps est devenu depuis le médium par lequel elle exprime son engagement, qui va bien au-delà de la simple déclaration d’intention artistique. Dans l’entretien qu’elle accorde à la conservatrice d’Autograph ABP, Renée Mussai, dans cette monographie, Muholi s’interroge : « Quelle est ma responsabilité d’être humain – de Sud-Africaine qui ne cesse de lire des articles sur le racisme, la xénophobie et les crimes de haine dans les médias traditionnels ? C’est ce qui m’empêche de dormir. » Ainsi, il ne s’agit pas uniquement de beauté dans les photos de Somnyama, mais de déclarations politiques. La série évoque la beauté et établit des rapports avec des incidents historiques, permettant à ceux qui doutent de se dire, chaque fois qu’ils monologuent ou qu’ils se regardent dans la glace : « Tu es estimable. Tu comptes. Personne n’a le droit de te démolir – à cause de ta nature, de ta race, de ton genre, de ta sexualité, de tout ce que tu es. »

Des images d’un noir dense et profond agrémentées d’éclats de blanc pur

Sa réponse, ce sont donc des images d’un noir dense et profond agrémentées d’éclats de blanc pur. Zanele Muholi, qui n’est plus Zanele Muholi mais l’incarnation de bien d’autres histoires, nous regarde souvent de face, mais parfois nous ignore, s’évade derrière ses paupières. La plupart du temps, elle est couronnée : chapeaux, coiffures afro, lunettes, tapis, baguettes, stylos, bassine, pneus, épingles à linge, abat-jour (pour Inkanyiso), tuyaux de machine à laver (pour Sebenzile), tabouret (pour Sibusiso) ou encore éponges à récurer métalliques pour l’œuvre superbe consacrée à sa mère (Bester V). Parmi les 96 images proposées par l’artiste, il n’y en a pas de gratuite. Toutes interrogent, toutes suscitent une réflexion qui va au-delà de l’image et la transforme en icône païenne.

Quelqu’un dont on a gommé l’histoire

L’une des plus émouvantes, sans doute, est Basizeni XI, consacrée à la sœur décédée de l’artiste, Basizeni Muholi (1956-2016). Dans le texte qu’elle lui consacre, Renée Mussai écrit : « Chère Zanele, chaque fois que je te regarde, et que tu soutiens mon regard, en une exquise rencontre scopophile grâce à l’empire virtuel en expansion de Somnyama Ngonyama, me reviennent à l’esprit ces mots de Maya Angelou : “Il n’est pire souffrance que de garder en soi une histoire jamais racontée.” »

Basizeni XI est une image dans laquelle Zanele Muholi, le regard ailleurs, las, est entièrement couverte d’une armure de rebuts de caoutchoucs, chambres à air noires semblables à des serpents dépourvus de vie. Aux oreilles, elle porte des boucles iziqhaza zouloues…

Basizeni XI est une photo de deuil, mais pas seulement celui de la sœur morte. C’est aussi celui de tous ceux qui sont morts au Congo sous le règne de Léopold II pour extraire le latex, de tous ceux à qui l’on a passé des pneus autour du cou avant de les enflammer en un atroce simulacre de justice – ou encore de tous ceux que les gaspillages éhontés de notre époque condamnent dès aujourd’hui.

Reste pourtant la fierté, cet air de défi subsistant dans le regard, le menton haut, le buste droit, la couronne de caoutchouc, les boucles d’oreilles. Il faut bien regarder Somnyama : « Le moindre portrait de Somnyama fait référence à un cas particulier, à un personnage historique ou à une expérience – personnelle, sociopolitique, culturelle. Il s’adresse à quelqu’un, à un corps, dont on a gommé l’histoire. Quelqu’un qui lutte ou qui exprime de la joie. C’est la raison pour laquelle chaque photo porte un nom. »


Somnyama Ngonyama, de Zanele Muholi, Delpire and Co, 212 pages, 72 euros.

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