Économie

Croissance : quand la Guinée fait mentir les « prévisionnistes »

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Le chantier du complexe hydroélectrique de Souapiti, construit par China International Water & Electric Corporation (CWE), sur le Konkouré.

Le chantier du complexe hydroélectrique de Souapiti, construit par China International Water & Electric Corporation (CWE), sur le Konkouré. © DR

En 2020, la croissance du pays a même été revue à la hausse, à 5,2 %. Une surprise compte tenu de la conjoncture mondiale, et qui semble vouloir se confirmer cette année.

Jusqu’à ce que les premiers résultats réels tombent, les prévisionnistes n’étaient pas franchement optimistes pour l’économie guinéenne. La pandémie avait mis à l’arrêt l’économie mondiale et stoppé les usines asiatiques et européennes qui traitent la bauxite, l’alumine et le fer guinéens.

Elle avait aussi contraint le gouvernement à fermer les frontières du pays de septembre 2020 à février 2021. Ajoutez à ce sombre tableau que le confinement et les distanciations contribuaient à étouffer l’activité économique. Les ordinateurs ne pouvaient qu’annoncer une forte chute du taux de croissance de 5,6 % en 2019 à 1,4 % en 2020.

Erreur ! La surprise est d’abord venue de la Chine, dont les activités ont redémarré beaucoup plus vite que prévu, et qui a retrouvé un appétit d’ogre pour les productions minières de la Guinée. Lesquelles ont bondi de 18 % en 2020. Coincés par la fermeture des frontières, les orpailleurs ont arrêté d’exporter leur or en fraude et l’ont confié à la Banque centrale (BCRG), qui a ainsi vu passer 54 tonnes (t) du précieux métal, contre 14 t en 2019.

Une performance à la chinoise

Pour parer les dégâts économiques, sociaux et humains du coronavirus, les bailleurs se sont montrés généreux. Le Fonds monétaire international  a apporté 197 millions de dollars, la Banque mondiale 80 millions et la Banque africaine de développement (BAD) 30 millions. La suspension de la charge de la dette a permis d’économiser 32 millions de dollars. Dans la tempête, la Banque centrale guinéenne a bien piloté les liquidités et le taux de change du franc guinéen.

Reperes Guinee

Reperes Guinee © Jeune Afrique

Mises bout à bout, ces bonnes nouvelles ont fourni aux ordinateurs de quoi voir la situation en rose et relever le taux de croissance guinéen à 5,2 %, ce qui dans la conjoncture mondiale actuelle est une performance à la chinoise ! Le risque du surendettement de la Guinée est qualifié par le FMI de  »modéré ». Seule l’inflation peine à redescendre vers le taux de 8 % espéré et restait à 10,2 % en 2020.

Il n’y a plus qu’à attendre la mise en service du barrage de Souapiti, qui doublera la capacité électrique du pays et, dans quelques années, celle de la montagne de fer du Simandou, pactole annoncée pour l’État qui en est copropriétaire (10 %) aux côtés d’investisseurs chinois, singapouriens et français.

Déséquilibres dangereux

Le satisfecit est-il complet ? Pas tout à fait, car les données macroéconomiques de la Guinée ne rendent pas compte de certains déséquilibres dangereux pour le fonctionnement de l’État. Dans son rapport publié en décembre 2020, le FMI pointe un curieux phénomène. La production minière a augmenté de 18 % et les exportations extractives ont bondi de 25 % l’an dernier, mais les recettes minières de l’État ont reculé de 9,4 % !

Les entreprises minières faussent le prix de leurs transactions avec leurs filiales

Commentaire du FMI : « Cette disparité entre les recettes de production n’a rien de nouveau et s’est creusée avec le temps, pour atteindre des dimensions colossales à la fin de la décennie 2010. » La faute à qui ? Un peu à tout le monde. Les entreprises minières faussent le prix de leurs transactions avec leurs filiales de façon à localiser leurs vrais bénéfices dans les pays où ils sont le moins taxés.

Le FMI déplore aussi de « vastes » exonérations au Code minier. « La plupart des conventions signées après l’entrée en vigueur du Code minier ne respectent pas à des degrés divers les dispositions fiscales et douanières du Code », souligne-t-il. Enfin, la production et l’exportation d’or artisanal ne sont pas soumises à l’impôt. Avec de tels handicaps fiscaux, la faiblesse du budget national n’est pas près d’être corrigée et les services publics risquent de demeurer de médiocre qualité.

Il semblerait qu’Alpha Condé partage ces critiques. Le président guinéen a intimé l’ordre à ses ministres de porter la pression fiscale du pays de 13 % à 20 % d’ici à 2025. Et pour surveiller la mise en ordre que cela nécessite, en février dernier, il a fait migrer de la primature au palais présidentiel la « mission d’appui à la mobilisation des ressources internes » (Mamri) . Le FMI, la BAD, les Émirats et la France notamment apporteront leur expertise pour améliorer les performances des services fiscaux guinéens.

Les mines : des activités hautement capitalistiques aux retombées locales médiocres

La préférence d’Alpha Condé pour le secteur minier pose un autre problème. On comprend que les milliards que le sous-sol apporte à l’État sont indispensables pour faciliter son action dans les infrastructures et la lutte contre la pauvreté. Malheureusement les mines sont des activités hautement capitalistiques qui créent peu d’emplois et dont les retombées locales sont médiocres.

L’agriculture au premier plan

La fascination qu’elles exercent sur les dirigeants leur fait oublier le monde agricole. En Guinée, l’agriculture occupe 70 % de la population et représente 18 % du PIB. Les études de la Banque mondiale démontrent que l’augmentation de la production agricole et pastorale est l’un de moyens les plus efficaces pour faire reculer la pauvreté, qui frappe 44 % des Guinéens, en fournissant des emplois à des populations peu qualifiées et analphabètes à 68 %.

L’exécutif remet l’agriculture au premier plan : elle pourrait être diversifiée grâce à l’abondance de l’eau et à l’étagement idéal en altitude des cultures, à condition qu’on l’épaule ; 500 000 hectares seront préemptés par l’État pour y développer l’agro-industrie et, à terme, contribuer à diviser par deux les importations alimentaires ; la Banque mondiale a promis 100 millions de dollars pour implanter des infrastructures agro-industrielles et pour aménager des pistes rurales qui faciliteront l’expédition des produits dans les zones de Conakry, Boké-Kamsar et sur l’axe Conakry-Kindia ; enfin, 1 000 PME agricoles impactées par le coronavirus bénéficieront d’un appui de 9 milliards de francs guinéens (près de 960 000 euros) dans les filières riz, maïs, pomme de terre, aviculture et pisciculture.

Le nouveau Plan national de développement économique et social (PNDES II) 2021-2025, en cours d’élaboration, sera l’occasion de mesurer la place de l’agriculture dans l’émergence guinéenne à l’horizon 2040.

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