Politique

Covid à Madagascar : la guerre de l’oxygène  

Réservé aux abonnés | | Par - à Antananarivo
Mis à jour le 07 avril 2021 à 09h26
Dans le centre médical consacré au Covid-19 d’Andohatapenaka, à Antananarivo, le 20 juillet 2020.

Dans le centre médical consacré au Covid-19 d'Andohatapenaka, à Antananarivo, le 20 juillet 2020. © RIJASOLO/AFP

Alors que les autorités viennent enfin de confirmer leur intérêt pour les vaccins, Madagascar subit une vague de Covid-19 plus virulente encore que celle de 2020. Les centres de santé sont déjà pleins. Et surtout, une pénurie d’oxygène provoque des décès évitables.

Si le sifflement s’arrête, les malades savent qu’ils vont mourir. Si le bruit s’arrête, c’est que l’oxygène ne sort plus de la bouteille. Vide. C’est que l’oxygène ne pallie plus les défaillances des poumons des personnes atteintes d’une forme grave de Covid, les condamnant à étouffer lentement.

Il y a beaucoup plus de formes graves et elles surviennent plus vite

Actuellement, la vie de milliers de gens est ainsi suspendue à la fourniture d’oxygène, lequel se fait rare… Car une nouvelle vague de Covid frappe Madagascar depuis une quinzaine de jours. « C’est pire qu’en 2020, affirme un responsable du village Voara, un centre de traitement de l’État à Antananarivo. La grosse différence, c’est qu’il y a beaucoup plus de formes graves et qu’elles surviennent plus vite. Les patients ont aussi rajeuni : la majorité n’a que 50 ou 60 ans. Beaucoup ne présentent aucune comorbidité. »

211 nouveaux cas par jour

Un patient gravement malade du coronavirus est soigné à l’hôpital universitaire Andohatapenaka, à Antananarivo, le 20 juillet 2020.

Un patient gravement malade du coronavirus est soigné à l’hôpital universitaire Andohatapenaka, à Antananarivo, le 20 juillet 2020. © RIJASOLO/AFP

C’est le variant sud-africain qui est en partie responsable d’une telle aggravation. Il circule dans le pays, comme l’a confirmé à Jeune Afrique l’Institut Pasteur de Madagascar qui a séquencé les génomes du virus.

Les rues de la capitale n’ont jamais vu passer autant de corbillards

À Madagascar, selon les autorités, une moyenne de 211 nouveaux cas apparaît chaque jour depuis le 20 mars et les décès officiels restent globalement inférieurs à 10 par jour. Mais les chiffres reflètent-ils bien la réalité ? Ces jours-ci, chacun connaît un malade ou un mort… Les fils d’actualité Facebook sont couverts d’avis de décès et les rues de la capitale n’ont jamais vu passer autant de corbillards.

Le besoin d’oxygène a donc explosé et les fournisseurs ne suivent pas. Dans les hôpitaux, dans les maisons, et même dans les rues, c’est la guerre de l’oxygène. Ce 3 avril au matin, un camion transportant une dizaine de bouteilles a été attaqué dans le quartier populaire de 67-Hectares, à Antananarivo. « Avec des amis, on passe nos nuits à chercher de l’oxygène auprès de petits revendeurs », explique un homme inquiet, chargeant des petites bouteilles sur sa moto. « Si on échoue à trouver de l’oxygène un seul jour, ma mère risque de mourir », affirme un autre, qui a déjà perdu deux proches à cause du virus.

En une semaine, il y a eu 8 morts dans la chambre de 6 où était mon père

Ces deux-là gardent leurs patients à la maison. Car tous les hôpitaux sont déjà pleins… et manquent eux aussi d’oxygène. Au CHU Anosiala, pourtant réservé aux victimes du Covid, un garde-malade raconte : « En une semaine, il y a eu 8 morts dans la chambre de 6 où était mon père. En fait, c’est le seul qui n’est pas mort. » Deux personnes sont d’ailleurs décédées en pleine nuit parce que la livraison d’oxygène était en retard…

250 euros par jour pour le précieux gaz

« Ils ont admis mon père hier soir à la seule condition qu’on amène nous-mêmes l’oxygène, raconte un proche qui décharge des bouteilles de son pick-up. Et encore, j’ai dû faire jouer mes contacts. » L’homme dit payer près de 250 euros par jour pour le précieux gaz, soit plus de cinq fois le salaire minimum local. La semaine dernière, l’hôpital subissait aussi des coupures de courant intermittentes qui éteignaient les concentrateurs d’oxygène… Sollicités, les médecins et la direction de l’hôpital ont refusé de répondre à Jeune Afrique sans l’accord du ministère de la Santé.

Pour bien comprendre la gravité de la situation, il faut savoir que les patients souffrant de problèmes respiratoires modérés peuvent se contenter d’un concentrateur qui aspire l’air ambiant et administre un flux maximum de 10 litres par minute. Mais les formes graves nécessitent 15, 20, 25, voire 30 litres par minute. Il faut donc de l’oxygène pur en bouteille ou en prise murale dans les hôpitaux équipés. Et une bouteille de 7 m3 avec un débit réglé sur 25 litres ne délivre ce gaz vital que pendant six heures.

Une situation pire en province

En province, la situation est souvent pire. À Tamatave, l’hôpital Be possède bien un générateur à oxygène. « Mais il ne fonctionne pas », ont confirmé plusieurs médecins à JA. Les prises murales ne servent donc à rien et les équipes se débrouillent avec quelques concentrateurs…

Nous ne pouvons pas brancher directement les bouteilles sur les patients car nous manquons de détendeurs

Le second centre de la ville, l’hôpital Morafeno, possède, lui, un générateur qui fonctionne. Mais le nombre de patients surpasse celui des prises murales. L’établissement possède aussi des bouteilles. « Mais nous ne pouvons pas les brancher directement sur les patients car nous manquons de détendeurs », regrette un médecin. Une vingtaine de patients seraient déjà morts par manque d’oxygène, selon un autre praticien.

De leur côté, les fabricants d’oxygène ne parviennent pas à satisfaire la demande, malgré tous leurs efforts. Chez Eole, le principal fournisseur des hôpitaux publics de la capitale, les équipes travaillent nuit et jour, pour offrir une capacité d’environ 350 bouteilles de 7 m3 par tranche de 24 heures. « Nous avons dépassé le pic de la demande de l’an dernier depuis deux semaines déjà », assure Dina Razafiarisoa, la directrice d’exploitation.

Couvre-feu de 21 heures à 4 heures

Face à la catastrophe sanitaire, les autorités ont ouvert des centres spéciaux comptant près de 450 places – déjà toutes occupées. Samedi soir, le président Rajoelina a aussi annoncé un couvre-feu de 21 heures à 4 heures et la fermeture des frontières de plusieurs régions, dont celle de la capitale. Le chef de l’État a estimé les besoins du pays à 600 bouteilles par jour  et a annoncé une production prochaine de 800 unités. Il a aussi annoncé la participation de Madagascar au programme de vaccination onusien, Covax, pour les pays à faible revenu.

Le FMI a accordé à la Grande Île un nouveau plan d’aide de 312,4 millions de dollars

Fort heureusement, l’argent frais ne manque pas. Le 29 mars, le FMI a accordé à la Grande Île un nouveau plan d’aide de 312,4 millions de dollars avec un décaissement immédiat de 69,4 millions. Le 10 mars, c’est la Banque mondiale qui fournissait 150 millions de dollars. L’an dernier, Madagascar avait aussi reçu plus de 800 millions de dollars de financement Covid, selon un décompte du ministère des Finances. « C’est pathétique ! Mourir par manque d’oxygène en 2021… s’emporte le proche d’un patient. Que font l’État, les ambassades et les bailleurs de fonds ? »

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