Politique

Comment l’Égypte tente de séduire l’administration Biden

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Mis à jour le 8 avril 2021 à 11:35

Abdel Fattah al-Sissi, le président égyptien, à Washington, le 9 avril 2019. © Mandel Ngan/AFP

Donald Trump parti, le maréchal Sissi a perdu un allié de poids à Washington. Des lobbyistes américains tentent de redorer l’image de son régime auprès de l’administration démocrate, plus sensible que ne l’a été l’ancien président à la question des droits de l’homme.

« Il n’y aura plus de chèque en blanc pour “le dictateur favori” de Trump », avait prévenu Joe Biden pendant sa campagne présidentielle, en reprenant l’expression que son prédécesseur avait employée pour désigner le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi. Un changement de cap – a priori – radical par rapport à Donald Trump, qui avait félicité Sissi pour son « très bon travail », alors qu’une répression sans précédent s’abat sur l’ensemble de l’opposition, selon les ONG.

Depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, le ton d’Antony Blinken, le nouveau secrétaire d’État, s’est un peu radouci. À l’issue de son premier échange téléphonique avec Sameh Choukri, son homologue égyptien, en février, Blinken a rappelé l’importance du « partenariat stratégique » avec l’Égypte, tout en précisant que la question des droits de l’homme serait « centrale ».

Contre-feux

Après la défaite de Donald Trump, l’ambassade d’Égypte à Washington a envoyé deux contre-feux, préparés par le cabinet de lobbying Brownstein Hyatt Farber Schreck.

Le Caire fait appel à un cabinet de lobbying qui défend déjà les intérêts des Saoudiens

En novembre dernier, soit à peine quelques jours après l’élection de Joe Biden, cette société a signé un contrat avec l’Égypte d’un montant de 780 000 dollars. Prestataire de longue date de l’Arabie saoudite, Brownstein avait notamment ferraillé pour que les Américains continuent de soutenir la campagne militaire de Riyad au Yémen – soutien auquel Joe Biden a mis un terme, en février 2021.

Sur les conseils de trois anciens élus démocrates et républicains reconvertis dans le lobbyisme, l’ambassadeur d’Égypte à Washington a consacré une partie de sa première newsletter de 2021 à la formation du nouveau Parlement égyptien, qui serait « marqué par sa diversité, composé de treize partis politiques, avec une représentation significative des femmes ».

Plusieurs figures de l’opposition avaient été arrêtées un an avant le scrutin

Certes, les députées n’ont jamais été aussi nombreuses. Mais, sans réelle participation de l’opposition, l’élection n’est qu’une façade. Comme l’a montré une étude du Tahrir Institute for Middle East Policy, les puissants services de sécurité contrôlent tout le processus, des lois électorales jusqu’à la sélection des candidats des principaux partis. Plusieurs membres de l’opposition avaient par ailleurs été arrêtés près d’un an avant le scrutin, avait révélé le média égyptien indépendant Mada Masr.

Cela n’a pas empêché l’ambassadeur de se fendre d’une seconde newsletter, à la fin de janvier, vantant à nouveau les succès du pouvoir en matière de « diversité », et plus précisément sur la « liberté religieuse ».

« La promotion d’une plus grande tolérance religieuse et de l’unité nationale est la pierre angulaire de la politique du président Abdel Fattah al-Sissi », peut-on lire sur cette brochure de deux pages, illustrée par une photo du pape copte Tawadros posant aux côtés du chef de l’État. Une vision diamétralement opposée aux conclusions des derniers rapports de la Commission américaine sur la liberté religieuse dans le monde, fustigeant le caractère « systématique » des violations des libertés religieuses en Égypte.

Discrimination envers les coptes

« Les actes du président égyptien relèvent de la rhétorique et se traduisent rarement par des mesures concrètes. Les coptes [minorité chrétienne représentant près de 10% de la population] subissent une double injustice, puisqu’ils sont à la fois la cible d’agressions, impunies, émanant de leurs compatriotes, et la cible de discriminations de la part du gouvernement », estime l’ONG américaine Coptic Solidarity, qui a vérifié et corrigé sur son site les affirmations de l’ambassade d’Égypte.

Le pays se félicite d’avoir autorisé l’ouverture de 1 800 églises. En réalité, la régularisation de ces lieux de culte est en cours d’examen, et plus de 5 000 autres attendent toujours leur licence, note l’ONG de défense des coptes.

Par ailleurs, « un plafond de verre limite la présence des coptes à 2% dans les organes étatiques, quand ils n’en sont pas tout simplement exclus, explique à JA Lindsay Griffin, directrice du développement de Coptic Solidarity. Cette discrimination institutionnelle n’est pas nouvelle, mais Sissi semble la préserver méticuleusement », dénonce-t-elle.

Le 25 janvier, date anniversaire des dix ans de la révolution, deux représentants démocrates du Congrès des États-Unis ont annoncé la formation d’un nouveau comité spécifiquement chargé du suivi de la situation des droits de l’homme en Égypte afin de « rééquilibrer les relations bilatérales ». En filigrane, ces anciens diplomates critiquent l’aide militaire (1,3 milliard de dollars) que Washington verse chaque année au Caire sans contrepartie réelle.

En 2013, Obama avait suspendu l’aide militaire à l’Égypte

Seule l’administration de Barack Obama l’avait suspendue, en 2013, lorsque les partisans du président islamiste Mohamed Morsi avaient été massacrés sur la place Rabia al-Adawiyya. Même si cette suspension avait duré moins d’un an, son (mauvais) souvenir reste vivace pour les autorités égyptiennes.

L’élection de Joe Biden, qui fut le vice-président d’Obama, a ravivé leurs craintes. D’autant que le nouveau président de la commission de la Défense à la Chambre des représentants (le House Armed Service Committee, qui a un droit de regard sur la politique de défense et les interventions militaires) n’est autre qu’Adam Smith, un farouche contempteur du pouvoir égyptien, qui avait voté en faveur de la suspension de l’aide militaire en 2013.

Image dégradée

Redoutant de subir à nouveau cette sanction, l’Égypte a renforcé son équipe de lobbyistes en février dernier, en recrutant un fin connaisseur du dossier : Josh Holly, ancien chef de la communication du House Armed Service Committee. Coût du contrat : 120 000 dollars par an.

Brownstein n’est pas la seule agence privée à soutenir les intérêts du Caire à Washington. Entre 2014 et 2018, les services de sécurité et le gouvernement égyptiens ont dépensé 15,5 millions de dollars en lobbying aux États-Unis, selon le site d’information Al Monitor.

Pourtant, avec la multiplication de rapports d’ONG critiquant le pouvoir égyptien et la mobilisation d’anciens prisonniers politiques réfugiés aux États-Unis, l’image de l’Égypte n’a cessé de se dégrader, en particulier dans le camp démocrate.

Malgré l’application de plusieurs couches de maquillage, pas facile de défendre l’indéfendable »

Le cabinet de lobbying Glover Park, qui avait recruté plusieurs anciens élus démocrates avec pour objectif de redorer le blason de l’Égypte, en a fait les frais en 2019. Au lendemain d’une interview que le président Sissi avait accordée à la chaîne de télévision CBS et au cours de laquelle il avait été déstabilisé par des questions portant sur les droits de l’homme, l’ambassade d’Égypte avait mis fin au contrat de 3 millions de dollars qui la liait à ce cabinet.

« Quelles que soient les couches de maquillage que vous appliquez, le problème tient au fait que les agences de communication doivent défendre une réalité indéfendable », analyse Samuel Tadros, chercheur à l’Hudson Institute’s Center for Religious Freedom, un think tank conservateur sis à Washington.

Sissi sait que le partenariat avec les États-Unis est vital pour l’armée et l’économie de son pays

Il n’empêche : avec la nouvelle ère démocrate qui s’ouvre au Congrès comme à la Maison-Blanche, Le Caire ne peut se passer d’un service de relations publiques. « Sissi est partagé vis-à-vis de Biden. D’un côté, il est tenté de défier Washington et de dire qu’il va nouer des liens avec la Chine et la Russie. D’un autre côté, il sait que le partenariat avec les États-Unis est vital pour l’armée et pour le développement économique de son pays », poursuit le chercheur.

Au ministère égyptien des Affaires étrangères, chacun sait qu’il faudra plus qu’une jolie propagande sur papier glacé pour séduire l’administration Biden – et même, tout simplement, pour maintenir des relations cordiales.

Ces derniers mois, rapporte le site Mada Masr, des responsables égyptiens ont rédigé des notes suggérant de limiter le nombre des arrestations et de libérer quelques figures de l’opposition. Ils n’ont pas été entendus pour l’instant. Si quelques libérations de journalistes ont eu lieu ces dernières semaines, de nombreuses figures de l’opposition, accusées de terrorisme, restent derrière les barreaux.