Politique

Ousmane Sy : « Le grand problème au Mali, c’est l’État »

Réservé aux abonnés | | Par - À Bamako
Mis à jour le 14 avril 2021 à 12h18
Ousmane Sy chez lui, dans le quartier de Kalabankoro à Bamako, début avril.

Ousmane Sy chez lui, dans le quartier de Kalabankoro à Bamako, début avril. © Nicolas Réméné pour JA

Réformes institutionnelles, révision de la Constitution, organisation des élections… Six mois après le début de la transition, l’ancien ministre malien de l’Administration territoriale explique pourquoi il est indispensable de changer radicalement de mode de gouvernance pour sortir le pays de la crise.

Outre les élections générales, qui doivent être organisées en 2022, ce sont les réformes politiques et institutionnelles à engager pour refonder le pays qui sont au centre des débats. Et la transition est considérée comme une période privilégiée pour remettre à plat les mécanismes de gouvernance.

Ancien expert au Pnud, Ousmane Sy a dirigé la mission de décentralisation et des réformes institutionnelles au Mali. Il a été le ministre de l’Administration territoriale et des Collectivités locales d’Alpha Oumar Konaré (2000-2002) et a détenu le portefeuille de la Décentralisation et de la Ville sous Ibrahim Boubacar Keïta (2014). Auteur d’un cours sur la gouvernance à l’École nationale d’administration (ENA) du Mali et d’un ouvrage intitulé Reconstruire l’Afrique, vers une nouvelle gouvernance fondée sur les dynamiques locales (paru aux éditions Charles Léopold Mayer en 2009), promoteur du Centre d’expertises politiques et institutionnelles en Afrique (Cepia), Ousmane Sy coordonne l’Alliance pour refonder la gouvernance en Afrique (Arga). Il explique à Jeune Afrique quelles sont les réformes prioritaires pour que le pays sorte durablement de la crise socio-politique majeure qu’il traverse.

Jeune Afrique : Les réformes politiques et institutionnelles sont au cœur des préoccupations des Maliens. Estimez-vous que la transition soit une période propice pour les mener ? 
Ousmane Sy : Les réformes dont le Mali a besoin sont de longue durée, et ce n’est pas la mission de la transition. Il y a eu une crise, qui a montré que le système dans lequel nous sommes ne tient plus.

La transition doit faire des choix qui guident les réformes, comme en 1991, lorsque les bases de la IIIe République avaient été posées. Malheureusement, au Mali, les choses ont toujours été tordues. Si cette transition avait été consensuelle, comme tout le monde l’avait espéré, elle aurait été en capacité d’identifier les causes réelles des ruptures que nous vivons et les raisons pour lesquelles nous ne travaillons que sur les conséquences, sans arriver à mener le changement. Le débat n’est pas clairement posé, et nous n’arrivons pas à dire quels grands choix nous devons faire pour qu’une refondation puisse avoir lieu.

Sur quels chantiers doivent porter les réformes refondatrices ?

Le grand problème dans ce pays, c’est l’État. Il est fondé sur des bases qui ont oublié la nature exacte de ce qu’est notre pays. En 1960, nous avons fait le choix d’un type d’État qui ne correspond pas aux réalités de la nation malienne  : l’État unitaire centralisé. Or l’État doit être à l’image de la nation et non l’inverse.

L’État actuel a oublié que le pays était aussi divers, humainement et territorialement. Il a même essayé de combattre la diversité à cause de son désir de construire l’unité… Pourtant, dans les grands empires et les royaumes, l’organisation politique et administrative était beaucoup plus proche d’un système de fédérations de provinces que d’un État centralisé. Cet oubli a créé les conditions du refus des communautés d’accepter l’État qui niait leur existence en voulant uniformiser la diversité.

Tant que le décalage entre les communautés et les institutions n’aura pas été comblé, le pays ne sera pas stable. La base de toutes les réformes, c’est celle de l’État, elle est indispensable si l’on veut donner une chance aux autres de marcher.

Quel type d’État faut-il donc pour le Mali ?

Un État unitaire décentralisé. La construction du pays doit se fonder sur la diversité. C’est la leçon à tirer de cette succession de crises. Croire que donner une autonomie à un territoire consacre la dislocation du Mali relève de l’idéologie.

L’une des premières choses à établir dans la réforme constitutionnelle est donc de préciser dans son préambule que l’État est unitaire et décentralisé. Car si, bien que décentralisé depuis vingt ans, le Mali est toujours géré de façon centralisée, c’est parce que nous n’avons pas touché à la Constitution.

Si dans la révision de la Constitution on ne fait pas une place aux autorités coutumières et religieuses

Ensuite, nous avons écarté deux pôles de pouvoir, à savoir les autorités coutumières et religieuses, qui ont même été combattues à l’indépendance, alors qu’elles sont importantes – la preuve : en cas de difficulté, l’État se tourne vers elles. Cela ne nous coûtait rien de leur donner un rôle, notamment la médiation. Si dans la révision de la Constitution on ne fait pas une place aux autorités coutumières et religieuses, elles vont continuer à se liguer contre l’État. Il s’agit simplement de les reconnaître.

Quels mécanismes et quelles pratiques faudrait-il intégrer ?

Notre système bâti sur la confrontation a montré ses limites. La confrontation n’est pas la seule modalité de la démocratie. C’est la démocratie consensuelle qui correspond à notre environnement culturel.

Dans l’histoire de l’humanité, le consensus a toujours été une façon de prendre des décisions, comme le vote. Mais on le confond avec l’unanimisme.

Si nous nous précipitons pour aller aux élections, comme en 2012, le pays va rechuter

La transition en cours aurait pu se fixer comme mission de reconstruire le pays et l’unité de la nation. C’est ce qui est menacé aujourd’hui. Mais les actes posés créent les conditions d’autres rébellions. Si nous nous précipitons pour aller aux élections, comme en 2012, le pays va rechuter. Et malheureusement, aucune véritable alternative ne se dessine.

Il ne faut donc pas tenir les élections générales en 2022 ?

Organiser ce scrutin sous les injonctions de la communauté internationale dans un pays où l’administration ne peut pas mettre le nez en dehors des villes et où les partis ont soif de pouvoir, revient à courir à la catastrophe. Le vote va mal se passer parce qu’il n’aura pas lieu partout. C’est l’État qui va valider la division du territoire, les communautés qui ne participeront pas, pour une raison ou une autre, ne se sentiront pas concernées par les institutions qui seront issues de ces élections et se reconnaîtront plus en Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa.

Que pensez-vous du débat sur la gestion des élections par une structure unique, que réclament certains acteurs politiques et de la société civile ?

La répartition de l’organisation des élections était liée à un contexte politique qui n’est peut-être plus le même. Je ne crois pas aux organes indépendants, c’est de l’idéologie. Pour moi, les élections sont une formalité administrative. Nous sommes dans un pays démocratique, notre administration doit être suffisamment compétente, et neutre. C’est ce que l’on doit viser, plutôt que de mettre en place une structure autonome. Nous l’avions tenté en 1997 et les résultats ont été catastrophiques. Ceux qui réclament cela n’ont jamais organisé d’élections.

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