Pétrole & Gaz

Mozambique : Total pourra-t-il sauver son mégaprojet gazier ?

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Mis à jour le 06 avril 2021 à 12h47
Site de construction du projet gazier au Mozambique.

Site de construction du projet gazier au Mozambique. © Saipem

Alors que ses équipes sur place sont mobilisées pour répondre à l’urgence humanitaire, le PDG de Total, Patrick Pouyanné, tente d’obtenir de Maputo une réaction militaire rapide pour sauver son projet à 15 milliards de dollars.

C’est le désarroi à l’état-major Afrique subsaharienne de Total Exploration-production, piloté par Nicolas Terraz.

Après l’attaque extrêmement violente du groupe d’insurgés islamistes Al Shabab, du 24 au 28 mars dernier, sur la ville de Palma, à proximité de son mégaprojet gazier Mozambique LNG, le géant pétrolier français se débrouille comme il peut pour apporter une assistance aux populations qui se sont réfugiées sur ses installations.

Et il se sent abandonné par les autorités mozambicaines de la capitale Maputo, située à 2 700 km de son projet de la province du Cabo Delgado.

L’offensive armée était minutieusement préparée, les groupes armés ont coupé les télécommunications, visant spécifiquement les zones les plus vulnérables de la ville de Palma, qui s’est complètement vidée de sa population. « Notre site de la presqu’île d’Afungi, bien protégé et qui n’a subi aucun dommage, a dû faire face à un afflux de quelques 10 000 personnes ayant fui les combats, et ce n’est pas fini : d’autres continuent d’arriver », indique une source chez Total.

Le groupe ne déplore donc pas de victime parmi ses employés sur site. En revanche, plusieurs personnels de sous-traitants à l’extérieur, particulièrement à Palma, ont dû être secourus en urgence, notamment par la société de sécurité sud-africaine Dyck Advisory Group (DAG), qui a un contrat avec les forces mozambicaines. Le bilan humain est toujours impossible à dresser. Une cinquantaine de morts serait à déplorer selon certaines sources, mais cinq fois moins selon Maputo. Et il y a encore plusieurs personnes portées disparues.

Situation inédite

Le groupe français, avec l’aide du Programme alimentaire mondial et de Médecins sans frontières, fournit de l’aide alimentaire d’urgence, soigne les blessés et évacue par hélicoptère les cas les plus graves, tandis que les réfugiés qui veulent quitter la zone partent par bateau, en général à destination de la ville de Pemba, à 420 km plus au sud. Une situation d’urgence humanitaire inédite pour le groupe français, qui a pourtant l’habitude de travailler dans des zones compliquées, comme au Yémen.

Total venait tout juste d’annoncer un redéploiement de ses équipes projet sur le terrain, réduites au strict minimum depuis une précédente attaque fin janvier 2021 (auparavant il y avait environ 5 000 personnes sur le chantier).

« Le groupe ne s’attendait pas à une offensive aussi bien préparée, mais il faut bien reconnaître que nous non plus », admet un haut-diplomate occidental, bon connaisseur du pays.

« Nous pensions que 2021 serait une année de conflit de basse intensité, avec quelques incursions, mais étions loin d’anticiper une attaque aussi efficace et violente que ce que nous avons vu la semaine dernière », poursuit la même source.

Un projet crucial pour Maputo comme pour Total

« Le site de la presqu’île d’Afungi était bien protégé, mais nous savions que la ville voisine de Palma était vulnérable. Les assaillants disposaient de meilleures sources d’information que les autorités, ils savaient exactement où se trouvaient les forces armées, ils ont commencé par faire diversion en attaquant deux villages, attirant là-bas les militaires, avant de lancer leur attaque sur Palma », explique encore le même diplomate, qui s’interroge sur la viabilité d’un site pétrolier « protégé comme une forteresse » aussi séparé de réalités locales difficiles.

Le mégaprojet Mozambique GNL, repris par Total à l’américain Anadarko en septembre 2019, est crucial pour le pays, avec 20 milliards de dollars d’investissements prévus et pas moins de 15 000 travailleurs attendus sur le chantier d’Afungi à son pic d’activité, initialement prévu pour 2022.

Début 2020, Patrick Pouyanné, le PDG de Total, en avait fait sa priorité au sud du Sahara, y compris après les réductions budgétaires liées au Covid-19, annoncées en mars 2020. Le français a bouclé 14,9 milliards de dollars de financement pour le réaliser en juillet 2020.

Ce projet, c’est la poule aux œufs d’or du pays. Et les terroristes risquent de la tuer

Les réserves exploitables, gigantesques de Mozambique LNG, issue des champs offshore de Golfinho et d’Atum (area1) sont estimées à 65 TCF (milliers de milliards de pieds cubes) permettant une production de 13,1 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) chaque année pendant deux voire trois décennies grâce à la construction de deux trains de liquéfaction installés à terre.

« Total est pour l’instant la seule des majors présentes dans le pays à avoir validé le lancement du projet, à avoir levé les fonds et lancé les travaux, contrairement notamment à Eni et Exxon, dont on dit qu’ils cherchent à revendre leurs parts du mégaprojet gazier de Rovuma GNL », note notre diplomate occidental.

Et celui-ci d’espérer une prise de conscience salutaire du côté des autorités mozambicaines : « Maputo est peut-être en train de comprendre que ce projet de Total au Cabo Delgado, c’est la poule aux œufs d’or du pays. Et, si l’on ne fait rien, les terroristes vont la tuer ! »

L’armée mozambicaine comme dernier secours ?

Pour le même interlocuteur, deux scenarios sont possibles : « Soit il y a une contre-offensive rapide – dans les tout prochains jours – lancée par l’armée mozambicaine appuyée par DAG pour repousser les terroristes jusqu’en Tanzanie, où ils trouvent habituellement refuge ; soit ces derniers occupent durablement Palma, comme ils occupent durablement la ville de Mocimboa da Praia qu’ils ont prise il y a neuf mois », indique-t-il.

MAP2-02

Patrick Pouyanné – qui a l’oreille du président Filipe Nyusi, originaire de la région –  pourrait venir expliquer clairement aux autorités que Total suspendra durablement le projet si Palma reste occupée et la région instable. Le patron de Total et son responsable Afrique Nicolas Terraz, qui sont déjà venus au Mozambique en janvier pour discuter des questions sécuritaires, vont très probablement prendre à nouveau l’avion pour Maputo.

Pour résoudre plus durablement les soucis sécuritaires du Cabo Delgado, le PDG de Total pourrait rappeler les offres à Maputo de plusieurs chancelleries –portugaise, française, américaine et sud-africaine notamment– qui proposent d’aider à former des commandos de l’armée mozambicaine à mieux lutter contre les insurgés islamistes. Offres que Maputo serait cette fois prêt à accepter.

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