Économie

Maroc : que cache la disgrâce de Mustapha Bakkoury ? 

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Mis à jour le 02 avril 2021 à 18h53
Mustapha Bakkoury, le patron de Masen, connaît une disgrâce aussi rapide que brutale.

Mustapha Bakkoury, le patron de Masen, connaît une disgrâce aussi rapide que brutale. © ACF2018

À la tête de Masen depuis plus de dix ans, le président de la région Casablanca-Settat est sous le coup d’une enquête pour mauvaise gestion sur fond de retards des projets solaires du royaume.

L’horizon s’assombrit pour Mustapha Bakkoury, le patron de l’Agence marocaine pour l’énergie durable (Masen) et président de la région Casablanca-Settat. Lundi 29 mars, alors qu’il s’apprêtait à prendre un vol pour les Émirats arabes unis afin d’assister aux préparatifs de l’Exposition universelle Dubaï 2020, le dirigeant, également commissaire général du pavillon marocain, a été empêché de quitter le territoire.

Si aucun communiqué officiel n’a pour l’heure donné les raisons de cette décision, de très bonnes sources indiquent à Jeune Afrique qu’elle a été prise par le parquet le 23 mars après l’ouverture d’une enquête visant Mustapha Bakkoury pour mauvaise gestion et malversations dans le cadre de ses fonctions à la tête de Masen. Une affaire qui doit engendrer sa convocation la semaine prochaine à la brigade financière.

Alors que la presse marocaine évoquait également des soupçons « d’intelligence avec un État étranger » en l’occurrence avec l’Allemagne, ces mêmes sources précisent qu’il s’agit plutôt d’une suspicion de favoritisme vis-à-vis d’intérêts allemands. Des accusations en forme de couperet alors que le roi Mohammed VI a érigé la reddition des comptes en priorité et que Rabat est en froid, depuis début mars, avec Berlin.

Descente aux enfers spectaculaire

C’est donc une violente disgrâce pour un membre du sérail, homme fort des énergies renouvelables l’un des plus importants chantiers du règne et proche du palais jusque-là. Mustapha Bakkoury, ancien secrétaire général du Parti Authenticité et Modernité (PAM), dirige Masen depuis 2010 et la stratégique région de Casablanca-Settat depuis 2015.

Cette chute, qui intervient également après une colère royale en octobre en raison des résultats insuffisants de Masen, n’est pas sans rappeler le sort d’Ilyas El Omari, l’ancien président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, considéré comme l’un des hommes politiques les plus puissants au Maroc avant d’être débarqué en 2019 après avoir essuyé, lui aussi, une colère royale.

Ou celui d’Anass Alami, l’ex-patron de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) relevé de ses fonctions en 2014 et poursuivi en justice en raison de dysfonctionnements dans un projet immobilier (Madinat Badès) de l’une des filiales de la CDG (la CGI) à Al Hoceima.

Le déficit de Masen est estimé à 75 millions d’euros par an

Cette descente aux enfers spectaculaire n’est cependant pas une surprise : Mustapha Bakkoury, 56 ans, était sur la sellette depuis plusieurs mois. Tout a commencé en juillet 2020 avec la publication d’un avis du Conseil économique, social et environnemental (CESE) sur la transition énergétique marocaine étrillant la situation financière et le business model de Masen.

Masen totalement déboussolée

L’agence, qui vend son électricité à l’ONEE (chargé de la distribution) à un tarif inférieur à son coût de production, présente un déficit  « estimé à 800 millions de dirhams (75 millions d’euros) par an » sur son projet phare de Ouarzazate (centrales Noor I, II et III).

Ce constat sans appel couplé à la lenteur des chantiers a provoqué l’irritation de Mohammed VI lors d’une réunion le 22 octobre. « Le souverain a relevé un certain nombre de retards pris dans l’exécution de ce vaste projet et a attiré l’attention sur la nécessité de faire aboutir ce chantier stratégique dans les délais impartis et suivant les meilleures conditions, en agissant avec toute la rigueur requise », avait ainsi souligné le cabinet royal dans un communiqué.

Selon les informations recueillies par Jeune Afrique, ce sévère recadrage a plus que déstabilisé Mustapha Bakkoury qui a cessé un temps de se rendre à son bureau avant d’y revenir une fois son absence publiquement remarquée et déboussolé Masen, dont les équipes ne semblent plus faire confiance qu’à Ali Zerouali, le directeur de la coopération et du développement, pour les conduire.

Il y a eu beaucoup d’effets d’annonce mais, en réalité,  le Maroc a peu avancé

Au début de 2021, deux autres signes annonciateurs sont intervenus. Fin février, le secrétaire général de la Fédération française du judaïsme marocain, Simon Skira, a annoncé sa candidature, sous la bannière du PAM, au poste de président de la région Casablanca-Settat, se targuant du soutien du secrétaire général du parti, Abdellatif Ouahbi, contre le sortant Bakkoury.

Gestion critiquée, manque d’efficacité

En parallèle, le dernier communiqué du pavillon marocain annonçant la participation à l’Expo 2020 Dubaï a cessé de mentionner le nom de Bakkoury, confirmant l’imminence de la disgrâce la seconde de son parcours.

Comme lors de son soudain limogeage de la tête de CDG en 2009, dont il s’était rapidement remis en recevant six mois plus tard les commandes de Masen, c’est la gestion de Mustapha Bakkoury qui est critiquée. Alors que la mission de l’agence qu’il dirige depuis onze ans est très claire atteindre l’objectif fixé par le roi d’un mix énergétique à 50 % renouvelable en 2030 les résultats laissent à désirer.

Si des progrès ont été réalisés ces dernières années, la part des énergies propres ayant bondi de 8 % à 30 % entre 2008 et 2018, l’élan s’essouffle. « Il y a eu beaucoup d’effets d’annonce mais, en réalité,  le Maroc a peu avancé », résume un bon connaisseur du secteur.

Lenteur des appels d’offres, chantiers hors délais, difficultés à négocier des tarifs attractifs avec les opérateurs comme Acwa Power sur Noor Midelt, délicate mise en application de la loi 13-09 qui ouvre le secteur aux acteurs privés… Sur tous ces points, Masen et son patron se voient reprocher un manque d’efficacité.

Possible abandon de Noor Midelt

Mais, sur l’emblématique volet solaire, c’est surtout le choix de la technologie CSP (à concentration) au détriment du photovoltaïque (PV), largement utilisé ailleurs sur le continent, qui pose problème. Cette décision était déjà discutable lors du lancement de la première phase de Ouarzazate, la technologie CSP offrant certes l’indéniable avantage du stockage d’énergie mais demeurant chère par rapport au PV.

La technologie CSP n’est plus justifiée à l’avenir

Aujourd’hui, alors que le prix du solaire photovoltaïque ne cesse de chuter, elle apparaît injustifiée, responsable des coûts de production élevés de Masen, du déficit structurel de l’agence et, vont jusqu’à avancer certains, du possible prochain abandon de l’autre projet phare du royaume, Noor Midelt (qui combine CSP et PV) ce qui constituerait un fâcheux revers.

« Au regard des prix du PV et de l’éolien, la technologie CSP s’avère dorénavant, malgré l’avantage du stockage, relativement chère et n’est plus justifiée à l’avenir, et ce d’autant plus que les niveaux d’intégration industrielle locale sont tellement bas qu’ils ne permettent pas de justifier le surcoût », avait ainsi souligné le CESE dans son rapport.

Suspicion d’intelligence avec l’Allemagne

Reste que cet écueil ne suffit pas expliquer la violence de la chute de Bakkoury, une lecture confortée par l’émergence d’une suspicion d’intelligence avec l’étranger. Cette accusation grave, qu’elle se confirme ou pas, expliquerait la volonté de se séparer au plus vite d’une personnalité devenue indésirable.

En outrepassant la consigne, Bakkoury aurait scellé son éviction

Dès lors, plusieurs questions se posent. Mustapha Bakkoury a-t-il commis l’imprudence de maintenir des relations avec les partenaires allemands de Masen alors même que le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a annoncé début mars la « suspension de tout contact avec l’ambassade d’Allemagne au Maroc » ?

Un sérieux coup de froid diplomatique provoqué par plusieurs dossiers sensibles, Rabat reprochant à Berlin sa position sur le Sahara occidental et la crise libyenne tout en se plaignant d’ingérence dans ses affaires internes notamment via les Fondations allemandes implantées dans le royaume. En outrepassant la consigne, Bakkoury aurait scellé son éviction.

En l’absence d’éléments tangibles, on ne peut que rappeler que Berlin, notamment via l’agence de coopération internationale GIZ  et la banque publique KfW, constitue un partenaire historique et de premier plan de Masen au même titre toutefois que la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et l’Agence française de développement.

Active dans le royaume depuis 1975, la coopération allemande contribue au Plan solaire marocain à travers le partage d’expertise et le soutien aux PME locales tout en apportant une contribution financière significative : 829 millions d’euros dans le solaire et 200 millions d’euros dans l’éolien. Fin décembre, Berlin a annoncé des fonds supplémentaires pour développer la filière innovante de l’hydrogène vert sur laquelle le Maroc se positionne.

Série d’élections à venir

Une dernière donnée, politique celle-là, doit être prise en compte. Impossible d’ignorer en effet que le royaume s’apprête à enchaîner une série d’élections, notamment régionales, alors que l’environnement social demeure difficile. Dans cette perspective, a-t-il été décidé de reprendre la main sur le poumon économique du pays, à savoir la région de Casablanca-Settat ? Autre interrogation en filigrane, comment Mustapha Bakkoury conjuguait-il les impératifs de sa fonction de patron de Masen avec sa casquette tout aussi exigeante de responsable d’une région clé ?

Chaque responsable est désormais soumis à l’obligation de résultat et de transparence

Quelle que soit l’issue de cette affaire, le cas Bakkoury est intéressant à deux titres. D’une part, il fait office de test grandeur nature de la nouvelle approche royale de la reddition des comptes, une ère où chaque responsable, quel que soit son rang et son statut, est soumis à l’obligation de résultat et de transparence… y compris les autorités lorsqu’elles engagent des poursuites. Or, pour l’heure, on attend toujours des déclarations sur d’éventuelles suites juridiques concernant le patron de Masen.

D’autre part, ce dossier pose la question délicate de l’avenir de la stratégie énergétique marocaine, longtemps portée aux nues mais plus fragile qu’elle n’y paraît. La crise actuelle pourrait être l’électrochoc enclenchant sa remise à plat et une accélération des réformes permettant de se donner toutes les chances d’atteindre l’objectif cher au palais royal.

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