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Présidentielle au Tchad : Idriss Déby Itno à la recherche du « coup uppercut »

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyé spécial à Bongor
Le président tchadien brigue un sixième mandat le 11 avril 2021.

Le président tchadien brigue un sixième mandat le 11 avril 2021. © Mathieu Olivier pour JA

Le président tchadien a achevé le 1er avril à Bongor sa campagne en dehors de N’Djamena pour obtenir un sixième mandat lors de la présidentielle du 11 avril. Dans cette élection qu’il estime « libre », tout autre résultat qu’une victoire au premier tour aurait un goût de défaite. Reportage.

« Premier tour ! Premier tour ! Premier tour ! Premier tour ! » Sur le terrain de l’aérodrome de Bongor, en ce milieu de matinée du 1er avril, le message est clair. Idriss Déby Itno prend à témoin la foule rassemblée autour de lui, à distance respectueuse d’une vingtaine de mètres. Avec le sourire, le regard rieur à peine dissimulé derrière ses éternelles lunettes de soleil, le président tchadien assène son objectif affiché pour la présidentielle du 11 avril prochain : remporter un sixième mandat dès le premier tour. D’un côté puis de l’autre de la scène sur laquelle il a pris place, il tend le micro aux militants venus l’acclamer.

Tous lui répondent en écho : représentants des peuples nomades, collectifs des femmes du Mouvement patriotique du salut (MPS, au pouvoir), rassemblements de jeunes, bureaux de soutien de tel ou tel département… Certains ont amené leur tambour. D’autres des enceintes, qui crachent de la musique dès que les discours s’arrêtent.

Tous y vont de leur panoplie. Tous en jaune, les partisans du « candidat de la convergence » sont parmi les plus bruyants depuis le début de la campagne. Ils sont les hommes et les femmes du ministre des Finances, Tahir Hamid Nguilin, qui est à la fois leur soutien financier, leur président d’honneur et leur protecteur.

Lors d’un meeting d’Idriss Déby Itno à Bangor, le 1er avril 2021.

Lors d’un meeting d’Idriss Déby Itno à Bangor, le 1er avril 2021. © Mathieu Olivier pour JA

En face, montées sur les plateformes de deux camions semi-remorques, des troupes bleues, chauffées à blanc, leur font de la concurrence. Les Jeunes patriotes, principaux animateurs des réseaux sociaux du candidat, sont menés par Hissein Idriss Déby, homme d’affaires et, surtout, un des fils du chef de l’État. Ils ne sont qu’un des multiples réseaux de jeunesse de cette campagne, où s’activent aussi des collectifs moins importants, comme « MIDI Pile » (pour Maréchal Idriss Déby Itno) ou encore « Jeunesse unie ». Autre contingent : la Jeunesse patriotique du salut, qui se fait également remarquer. Dans leur tenue verte, ils ont animé la campagne, dormant souvent sur place, à la belle étoile, reprenant la route après chaque étape.

« Un nouveau contrat »

Les Verts, casquettes vissées sur la tête et t-shirt à la gloire de la « fidélité » au maréchal, bénéficient quant à eux du soutien de l’aide de camp du président, Khoudar Mahamat Acyl. Le frère de la première dame Hinda Déby Itno, présente à Bongor, a fait le déplacement jusqu’au Mayo-Kebbi Est, où il a accueilli une partie de ses troupes dans son élégante villa de plusieurs étages, dont le jardin s’est transformé en quartier général et en dortoir.

Enfin, pour compléter le camaïeu des troupes, le ministre de la Jeunesse et des Sports, Christian Mohamed Routouang, a rassemblé les partisans du collectif baptisé « Vision », qui s’affichent en blanc à travers la ville. Le plus jeune ministre du gouvernement joue gros : originaire de Bongor, il est le local de l’étape, dont il a pris en charge une partie de la logistique. Si les foules n’étaient pas au rendez-vous de cet avant-dernier meeting du chef de l’État avant le premier tour (le dernier étant prévu à N’Djamena le 9 avril prochain), c’est à lui que Mahamat Zen Bada, patron du MPS, directeur national de campagne et présent à Bongor, viendrait sans aucun doute le reprocher.

Le Tchad a fait son entrée dans le concert des nations

Sur scène, Idriss Déby Itno poursuit son discours. Depuis quelques minutes, un homme à son côté se charge de lui procurer de l’ombre et a déployé le parapluie qu’il tenait jusque-là fermé. Il est 10h30. Si la température est acceptable, le soleil cogne néanmoins. Le président préfère haranguer les foules à des heures clémentes, mais il n’est arrivé à Bongor par hélicoptère que sur les coups de huit heures du matin et la cérémonie n’a pu démarrer qu’une bonne heure plus tard. Quelques chanceux se partagent l’ombre de la tribune officielle, d’autres se réfugient sous les rares tables accueillant le matériel des médias. Les autres supportent.

Parmi eux, la garde rapprochée du chef de l’État. Un cordon de soldats retient la foule à une vingtaine de mètres de la scène, tandis que huit jeunes hommes sont avec lui sur le podium. L’un le suit consciencieusement, d’un bout à l’autre de l’estrade, portant la canne qui ne le quitte jamais longtemps. Les autres lui tournent le dos, les yeux rivés sur la foule. On ne plaisante pas avec la sécurité du maréchal.

« Le Tchad a fait son entrée dans le concert des nations. Il n’est plus l’État néant de la fin des années 1970 », lance Idriss Déby Itno. Nous avons la liberté. Nous avons la démocratie. Nous avons la paix. (…) Ces acquis seront renforcés. (…) C’est un nouveau contrat que je vous propose. L’éducation, la santé et le développement seront au cœur des six années à venir. ».

Promesses

Lancé dans son discours, l’ancien pensionnaire (dans les années 1960) du lycée de Bongor, où sont également passés le Gabonais Omar Bongo Ondimba ou le Camerounais Ahmadou Ahidjo, égrène les projets d’infrastructures qui devraient selon lui changer la vie des locaux. Électricité 24 heures sur 24 promet-il, grâce à un raccordement avec le réseau camerounais, construction d’infrastructures, développement du commerce… Il y a un peu plus d’un an, en février 2020, le président était en effet venu inaugurer à Bongor, à un jet de pierre du Cameroun, le chantier d’un pont sur le fleuve Logone, qui devrait à terme faciliter les échanges entre les deux pays.

Idriss Déby Itno, à Bongor, le 1er avril 2021.

Idriss Déby Itno, à Bongor, le 1er avril 2021. © Mathieu Olivier pour JA

Dans la foule, à l’évocation de ce projet financé par la Banque africaine de développement, certains se réjouissent d’avance. D’autres sont plus circonspects. Eux n’ont pas eu le luxe de prendre place dans l’un des trois hélicoptères de la délégation présidentielle. Ils sont venus à Bongor par la route, souvent depuis N’Djamena.

Le trajet leur a pris un peu de plus de cinq heures, pour 240 kilomètres, soit une moyenne de moins de cinquante à l’heure. Déviations improvisées par des pistes de sable s’avérant plus praticables que la route, slalom entre nids de poule, pneus éclatés après quelques secondes d’inattention… Arrivés à destination, beaucoup préfèrent en rire, le trajet restant meilleur que dans bien d’autres régions.

D’autres se demandent comment une légion de camions venus du Cameroun pourraient venir chaque jour approvisionner N’Djamena en marchandises dans ces conditions. « L’avantage du meeting, c’est que le président a sans doute dû entendre parler de l’état de la route par une des personnalités venues de la capitale », espère un participant, philosophe.

Sur son estrade, le président, quelques fiches à la main, évoque bien le « goudron », qu’il s’engage à étendre dans le pays, et enchaîne les promesses. « Je vous promets la parité intégrale », lance-t-il aux femmes rassemblées face à lui. « Je vous promets l’emploi et l’entreprenariat », affirme-t-il aux jeunes.

« Le 11, il y aura un vote libre ! Ceux qui disent le contraire ont tort, mais ceux qui veulent empêcher les Tchadiens d’aller voter me trouveront face à eux ! », lance encore le chef de l’État, s’en prenant aux « oiseaux de mauvaise augure » et aux partisans du « désordre ».

« Je suis le candidat du consensus, celui des 114 partis qui me soutiennent, celui de la femme et celui de la jeunesse. (…) Les six années à venir seront des années de travail. Nous allons développer notre pays, nous allons combattre les maux du Tchad et nous le ferons ensemble car nous allons gagner au premier tour ! ».

« Je suis Baba Laddé et je soutiens le maréchal ! »

Le meeting, traduit en simultané en langue locale, touche à sa fin, sur les coups de onze heures. Fidèle à son habitude, Idriss Déby Itno a gardé un atout dans la manche de son traditionnel habit beige. Il appelle Baba Laddé sur scène.

L’ancien rebelle, originaire de la région, était pourtant il y a quelques jours encore en exil à Dakar. S’estimant persécuté par le régime tchadien, il cherchait le meilleur moyen de reprendre la lutte contre le maréchal, et avait même essayé de se présenter à la présidentielle, avant que son dossier ne soit refusé par la Cour suprême.

Mais de discrètes négociations sont passées par là. Résultat, l’homme en tenue blanche s’avance sur la scène de Bongor : « Je suis Baba Laddé et je soutiens le maréchal ! ». Il n’en dira pas plus. Un speaker reprend le micro. Le message est passé.

« Le maréchal est le candidat de la réconciliation », souffle un participant. « Dans le Guéra, à Mongo, il a fait la même chose en accordant son pardon au général Ahmat Koussou, qui était entré en opposition contre lui », ajoute le même observateur.

Descendu de l’estrade, Idriss Déby Itno, rejoint par la première dame, enchaîne quelques pas aux côtés des danseurs traditionnels qui patientent depuis plus d’une heure en plein soleil. Il a récupéré sa canne, qu’il agite au rythme du tambour, tel un chef d’orchestre. Pendant ce temps, les militaires de sa garde ont dégagé un passage dans la foule du terrain de l’aérodrome.

La voie libre, le président remonte dans son pick-up, s’autorise un dernier tour d’honneur en musique, puis son convoi s’ébranle en direction de la résidence dont il dispose à Bongor.

La foule est lâchée. Des groupes d’enfants se battent pour récupérer les bouteilles d’eau laissées par l’organisation. D’autres tournent autour du matériel des journalistes et des communicants, qui s’inquiètent pour les ordinateurs, câbles de transmission et caméras. Un attroupement se forme devant la tribune des officiels, attendant la générosité des privilégiés.

La police locale éloigne les plus téméraires, distribuant quelques coups. L’heure est à la dispersion. Le soleil de midi se charge du reste. Les bleus, verts et jaunes plient bagage eux aussi, s’autorisant ou non un léger repas ou une heure de repos autour d’une chicha. Beaucoup sont pressés de rentrer à N’Djamena par la même route défoncée. Mieux vaut se hâter, pour traverser le pire avant la nuit.

Le « coup uppercut »

Sur le goudron ou ce qu’il en reste, certains préféreront la conduite « prudente », préservant au mieux leur pick-up et leurs amortisseurs. D’autres, tout en vitesse et en expérience, adopteront l’approche « kamikaze », dans un mode « vol au-dessus d’un nid-de-poule ». Ken Kesey à la sauce tchadienne.

Sur leur route, des groupes d’enfants acclament les couleurs du MPS, tandis que les mères remplissent à la pompe des récipients d’eau avant que la nuit tombe. Des bambins agitent les bras, sourire aux lèvres. Des camarades ont pris une pelle, plus grande qu’eux, lançant des gravillons pour reboucher la misère. Vers chaque véhicule, ils tendent la main, sans grand succès. Espèrent-ils voir passer le convoi présidentiel ? Ils n’auront pas cette chance, même en levant les yeux.

Les trois hélicoptères du président sont restés au sol, le chef de l’État ayant, comme à son habitude, prévu de passer la nuit à Bongor. Dans sa résidence, Idriss Déby Itno profite de son passage pour recevoir les notables du Mayo-Kebbi Est.

Dans une campagne, haranguer la foule ne suffit pas. Encore faut-il être maître des coulisses et jouer le jeu de la politique locale. Contenter les uns, promettre aux autres, entretenir la fidélité. Sur cet échiquier des régions tchadiennes, Idriss Déby Itno est le roi et son épouse, présente à ses côtés, une première dame des plus expérimentées. Le couple au pouvoir ne regagnera sa capitale que le lendemain, reposé et confiant dans sa stratégie.

C’est à N’Djamena, en point d’orgue, que « le candidat de la femme et de la jeunesse » conclura sa campagne, le 9 avril, deux jours avant un premier tour qu’il aborde en grandissime favori. Le candidat n’espère rien de moins qu’un « coup uppercut », variante tchadienne du « coup KO ».

Qu’importent les marches hostiles à son sixième mandat. Qu’importent les inquiétudes d’une opposition qui craint la fraude et le bourrage d’urnes. Qu’importent, enfin, les critiques sur sa longévité. Du haut de sa tribune, face à la foule de Bongor, le maréchal a tranché. « Que diriez-vous à ces oiseaux de mauvais augure qui disent qu’il n’y a pas de démocratie au Tchad ? », a-t-il demandé à ses militants, avant de répondre, ses fiches tendues vers le ciel : « C’est faux ! ».

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