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Cet article est issu du dossier «Laurent Gbagbo : l'heure du retour»

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Politique

[Édito] Retour de Gbagbo : la tentation de la revanche

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Mis à jour le 03 avril 2021 à 09h47

Par  François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

L’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, en février 2020.

L'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, en février 2020. © Jerry Lampen/AP/SIPA

Désormais définitivement libre, Laurent Gbagbo prépare activement son retour en Côte d’Ivoire, où l’attendent avec impatience ses partisans. Et la plaie ouverte par sa brutale éviction n’est pas refermée.

La politique est un métier à risques où, comme le disait Nelson Mandela, « l’option prison fait partie du contrat ». Définitivement libre le 31 mars à l’issue d’un long processus judiciaire si mal ficelé par le bureau de la procureure Fatou Bensouda qu’il a parfois tourné à la palinodie, Laurent Gbagbo rejoint le club restreint des chefs d’État (ex ou actuels) vivants dotés d’une expérience carcérale : les Sud-Africains Jacob Zuma et Cyril Ramaphosa, le Zimbabwéen Emmerson Mnangagwa, le Nigérian Muhammadu Buhari, le Guinéen Alpha Condé, le Tchadien Hissène Habré et le Soudanais Omar el-Béchir – les deux derniers cités étant toujours derrière les barreaux.

Houphouët et lui

De leur période de détention, aucun n’est sorti brisé et tous ont hérité de la privation de liberté une forme de résilience et de détermination à part. Après huit années de prison et deux ans de quasi assignation à résidence, Laurent Gbagbo, 75 ans, s’apprête donc à regagner sa terre natale, nimbé aux yeux de ses partisans de l’auréole du héros et, très vraisemblablement, habité par le désir de renouer avec le fil de ce qu’il estime être son destin et l’histoire de son pays, tous deux confondus et brutalement interrompus le 11 avril 2011.

Son unique prise de parole à ce jour, une interview accordée à TV5 Monde le 29 octobre 2020, au cours de laquelle il avait semblé en retrait, prônant l’apaisement et la réconciliation et se démarquant du mot d’ordre de désobéissance civile, n’était-elle qu’une simple posture ? C’est probable. Même si Laurent Gbagbo semble avoir abandonné toute volonté de vengeance et tout sentiment de rancune, au sens trivial de ces deux termes, l’idée qu’il se fait de lui-même et de son pays n’ont pas changé.

Il ne se reproche qu’une seule chose : avoir sous-estimé « la méchanceté » de Ouattara, Bédié et Sarkozy

Lors d’un entretien fin 2010 à Abidjan, en ces jours sépulcraux où se jouait son avenir, j’avais été frappé de l’entendre me dire qu’à ses yeux, dans l’histoire alors quinquagénaire de la Côte d’Ivoire, il n’y avait eu que deux hommes : Houphouët et lui. La première indépendance en 1960 et la seconde, accouchée aux forceps en octobre 2000 avec son arrivée au pouvoir. Tout le reste n’était que parenthèse.

Il ajoutait que la guerre avait gâché son mandat, qu’il n’avait pu gouverner que pendant vingt mois avec la marge de manœuvre nécessaire, jusqu’à la tentative de coup d’État de 2002, et qu’il ne se reprochait qu’une seule chose : avoir sous-estimé ce qu’il appelait « la méchanceté » de ses adversaires, au premier rang desquels figuraient Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié, Jacques Chirac et bientôt Nicolas Sarkozy.

Plaie ouverte

Ce Gbagbo-là, celui qui, enfermé dans son Fort Chabrol de Cocody, tenait tête à l’histoire, clamant qu’on ne lui décernerait jamais « le Prix Nobel de la soumission » et que jamais il ne laisserait Alassane Ouattara diriger la Côte d’Ivoire, a-t-il vraiment changé ? Je ne le pense pas. Certes, les blessures de la défaite et les cent douze mois passés sous les nuages bas du Bénélux ont érodé les aspérités du phacochère politique d’antan, celui sur qui l’affectif et la sensibilité n’avaient guère de prises et qui, interrogé sur le « Game of Thrones » ivoirien, confiait qu’il en aimait « l’action, le mouvement, la bataille, l’excitation », l’adrénaline en somme.

Laurent Gbagbo ne rentrera pas chez lui pour y prendre sa retraite

Mais Gbagbo le Bété, héritier de six siècles d’enracinement en terre d’Éburnie et d’une longue histoire de résistance à la colonisation, Gbagbo le nationaliste jouant avec autant d’habileté que de sincérité sur le registre de plus en plus porteur en Afrique francophone du patriotisme afro-centriste, eux, sont toujours présents. Ils font partie de l’ADN et de la formation d’historien militant d’un homme qui a toujours répondu au doute par l’orgueil et dont le mode de conduite est à la fois structuré et inamovible.

Des serres toujours tranchantes

Sans doute vaut-il mieux qu’on le sache : même si certains parmi les plus « gbagbolâtres » de ses partisans ont tendance à prendre leurs désirs pour la réalité, quitte à le voir se lancer dès demain dans une stratégie de reconquête du pouvoir, Laurent Gbagbo ne rentrera pas chez lui pour y prendre sa retraite. Du trio de brachiosaures qui écrasent la vie politique ivoirienne depuis trois décennies, il est le moins âgé et de l’avis de beaucoup de ceux qui l’ont rencontré ces dernières années, sa santé – sauf accident – est aussi bonne qu’il est possible pour un septuagénaire. Osons le dire : Laurent Gbagbo a encore faim et quoiqu’il puisse en laisser paraître, la plaie ouverte par sa brutale éviction n’est pas refermée.

Laurent Gbagbo et son épouse Simone lors de leur arrestation à Abidjan, le 11 avril 2011.

Laurent Gbagbo et son épouse Simone lors de leur arrestation à Abidjan, le 11 avril 2011. © Aristide Bodegla/AP/SIPA

Tout Ivoirien a gardé en mémoire les images, d’une grande violence symbolique, du couple présidentiel, hagard et dévasté, assis au chevet de son lit, entouré d’hommes en armes. Cette déchéance, cette humiliation ne sont pas de celles que l’on oublie et c’est aussi pour s’en laver que « Seplou », l’oiseau guetteur et le surnom de village de Laurent Gbagbo, veut regagner son nid. Quand ? Dans quelles conditions ?

C’est tout l’enjeu des négociations en cours, pour lesquelles Alassane Ouattara, chef de l’État réélu, dispose pour l’instant du rapport de force et de la majorité des cartes. La majorité sauf trois : il est désormais juridiquement exclu d’empêcher le retour de Gbagbo, très difficile politiquement de l’arrêter de nouveau et impossible d’affirmer que sous le ramage d’une colombe de la paix ne se cachent pas les serres toujours tranchantes d’un vieux faucon.

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