Politique

[Série] L’épouse du président égyptien, Intissar al-Sissi, sort de l’ombre (2/3)

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Par et - au Caire
Mis à jour le 15 avril 2021 à 12:04

Intissar al-Sissi, votant à l’élection présidentielle, au Caire, le 26 mars 2018. © The Egyptian Presidency/REUTERS

« Premières dames du monde arabe » (2/3). Longtemps cachée derrière la figure du maréchal Sissi, la première dame d’Égypte aspire à jouer un rôle public auprès de son époux. Une stratégie de communication qui oscille entre vernis moderne et discours conservateur.

« L’épouse du président participe à la célébration de la femme égyptienne et décore des pionnières », titre le quotidien Youm al-Sabah le 8 mars 2020, lors de la journée internationale des droits des femmes. Le lecteur n’apprendra pourtant rien – ou presque – sur la carrière de cette pléiade d’artistes, de haut-gradées de l’armée et d’universitaires qui, ce jour-là, reçoivent leur trophée des mains de Mme Sissi.

Elles semblent surtout être les figurantes – dont le nom n’est même pas toujours cité – d’une opération de communication millimétrée, relayée par les chaînes de télévision et les journaux contrôlés par le pouvoir.

Look moderne, discours conservateur

Alors que les apparitions publiques d’Intissar Amer al-Sissi se comptent sur les doigts d’une main depuis l’arrivée au pouvoir de son mari, en 2013, cet événement marque un tournant dans sa conquête pour la reconnaissance de son statut de première dame. Un titre, et surtout une relative autonomie et une visibilité médiatique, que lui refusait jusqu’à présent l’entourage présidentiel.

Elle s’avance vers les caméras d’un pas solennel, en tailleur-pantalon

« La femme est un partenaire à part entière dans l’histoire de la civilisation égyptienne, et un pilier de la famille, déclare-t-elle ce 8 mars 2020 au Caire, devant un parterre exclusivement féminin. Non seulement elle a un rôle sacré car elle prend soin de la famille et élève les enfants, mais elle participe à la construction de la société. C’est elle qui encourage fils et mari à servir la patrie. »

S’avançant seule vers les caméras, d’un pas solennel, en tailleur-pantalon d’un blanc immaculé, les cheveux dissimulés sous un turban à la mode, Mme Sissi – dont le prénom, Intissar, signifie « victoire » en arabe – endosse les habits de l’épouse d’autocrate, au look moderne comme Asma al-Assad, mais au discours conservateur, représentatif de la majorité de la société égyptienne.

Discrète cousine

Pourtant, à la différence de Suzanne Moubarak ou de l’épouse de Bachar al-Assad, toutes deux issues de la bourgeoisie anglophone et passées par de prestigieuses universités étrangères, Intissar Amer, 64 ans, ne coche aucune des cases de la « modernité » au sens où l’entendent les élites égyptiennes et occidentales.

À la fin de ses études secondaires, elle épouse un cousin éloigné, Abdel Fattah al-Sissi, tout juste sorti de l’académie militaire. Comme le confiera la première dame lors de son unique interview (accordée à la chaîne de télévision DMC, en 2020), ce dernier a décelé, dans l’étudiante discrète et appliquée, toutes les qualités d’une « bonne épouse responsable » pour un « officier qui sera peu présent ».

Elle dit avoir grandi dans un milieu populaire, auprès d’un père qui aimait la pêche

Selon Africanews, elle obtient par la suite une licence en commerce de l’université publique d’Aïn Shams, au Caire, et se consacre exclusivement à l’éducation de ses quatre enfants.

Élevée dans le quartier commerçant de Bab-el Sharia, dans le Caire historique (proche du souk Khan el-Khalili), Intissar Amer al-Sissi laisse planer un certain mystère sur ses origines sociales. Elle assure simplement avoir grandi dans un milieu « populaire », auprès d’un « père calme, qui aimait la pêche ».

Les premières années du règne de Sissi, elle est tenue à l’écart des caméras. En 2014, près d’un an après le coup d’État qui a renversé Mohamed Morsi, le président islamiste, elle apparaît pour la première fois en public, muette, aux côtés du nouveau chef de l’État, à l’occasion d’une cérémonie militaire. L’année suivante, elle accompagne officiellement son mari lors d’une visite à Bahreïn.

À l’époque, les journaux égyptiens reçoivent l’ordre de ne consacrer aucun article à l’épouse du raïs. « Il nous avait été également interdit d’écrire sur Melania Trump ou sur Brigitte Macron, de crainte que cela ne suscite des comparaisons et des réflexions sur le rôle de notre première dame », confie un rédacteur en chef.

Abdel Fattah al-Sissi, le chef de l’État égyptien, et Intissar, son épouse, accueillent Melania Trump, la première dame des États-Unis, au Caire, le 6 octobre 2018.

Abdel Fattah al-Sissi, le chef de l’État égyptien, et Intissar, son épouse, accueillent Melania Trump, la première dame des États-Unis, au Caire, le 6 octobre 2018. © Doug Mills/AFP

Nuque dégagée

Ces apparitions fugaces, où on la voit toujours fardée et coiffée d’un voile laissant sa nuque découverte, sont surtout destinées à démentir les rumeurs qui lui prêtent un certain rigorisme religieux et l’habitude de porter le niqab.

Des coachs lui ont appris les règles du protocole et l’art de prendre la parole

La fonction de première dame est un sujet sensible en Égypte depuis la révolution de 2011, qui a mis à bas un dictateur, mais aussi toute une famille qui participait activement au système de corruption.

« Les autorités sont conscientes de la mauvaise image qu’avait Suzanne Moubarak auprès d’une grande partie de la population. Cette dernière l’accusait d’avoir fait valser des ministres et de préparer son fils, Gamal, à succéder à son mari. Tout cela a conduit le régime à vouloir cacher Intissar al-Sissi », explique Saïd Sadeq, professeur de sciences politiques à l’université américaine du Caire.

Depuis, la stratégie a évolué. Selon un journaliste proche du cercle présidentiel, des coachs ont été recrutés pour enseigner à Mme Sissi les règles du protocole, l’art de prendre la parole ainsi que des bases en matière de maintien et de langage corporel.

En 2018, le chef de l’État est réélu après avoir interdit toute opposition. Les purges successives ayant affecté les institutions et les services de renseignements, son pouvoir se resserre autour de son clan familial.

Au même moment, Intissar al-Sissi revient sur le devant de la scène. Elle participe à des activités perçues comme traditionnellement féminines et apolitiques, comme l’inauguration d’orphelinats de jeunes filles, ce qui n’est pas sans rappeler la communication, axée sur la charité, de Suzanne Moubarak.

Accusations de corruption

Mais son image de femme dévouée à son mari et à la Nation a été écornée par les accusations de Mohamed Ali, un homme d’affaires en exil. Au cours de l’été 2019, cet ancien proche, qui fut fournisseur de l’armée, affirme que le couple Sissi a dépensé de l’argent public par milliards, en palais et hôtels de luxe.

Alors que la population, touchée par des mesures d’austérité, voit son pouvoir d’achat divisé par deux, ses vidéos font l’effet d’une bombe. Elles déclenchent des manifestations sporadiques mais inédites dans un pays sous cloche. Le pouvoir y répond par des milliers d’arrestations.

Avec ses enfants, elle adore dépenser. Elle se prend pour la reine de l’univers »

Dans une interview accordée au média d’opposition Middle East Eye, Mohamed Ali raconte alors avoir supervisé le chantier – financé par l’armée – d’une résidence présidentielle à 9,5 millions de dollars (un montant deux fois supérieur au coût initialement prévu), pour satisfaire les exigences de la première dame.

« Intissar et ses enfants adorent dépenser. Chacun voulait réaliser son rêve, vérifiant chaque détail de la maison : les dimensions de la cuisine, la présence d’une piscine, d’un jacuzzi… Ils ont leur propre budget au sein de l’État, et Mme Sissi se prend pour la reine de l’univers », assure cet ex-patron du BTP.

La violence de ces attaques n’a que temporairement déstabilisé le pouvoir. Un an plus tard, ces critiques n’ont pas même été évoquées au cours de l’interview-fleuve qu’Intissar al-Sissi a donnée à la chaîne DMC.