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Algérie : le jour où Gaïd Salah a menacé d’envoyer les chars pour destituer Bouteflika

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Mis à jour le 02 avril 2021 à 17h15
Abdelaziz Bouteflika, le 13 avril 2019, peu de temps avant sa destitution.

Abdelaziz Bouteflika, le 13 avril 2019, peu de temps avant sa destitution. © CHINE NOUVELLE/SIPA

Dans la soirée du 2 avril 2019, le président Abdelaziz Bouteflika est contraint de démissionner après des semaines de manifestations. Cette démission est aussi le résultat d’un bras de fer avec le chef de l’armée Ahmed Gaïd Salah.

Mardi 2 avril 2019. Peu avant 20 heures, cloué sur son fauteuil et habillé en djellaba, le président Abdelaziz Bouteflika reçoit dans une pièce de la résidence de Zéralda, sur le littoral ouest d’Alger, Tayeb Belaïz, président du Conseil constitutionnel et Abdelkader Bensalah, président du Sénat. Visage blême, Bouteflika tient sa lettre de démission qu’il parcourt d’un regard avant de la remettre à Belaïz.

Ce scénario de la capitulation, jamais le vieux président, sa famille, ses proches collaborateurs et ses fidèles soutiens ne l’ont imaginé

Les caméras filment la scène qui sera diffusée peu de temps après à la télévision nationale. Ce sont les dernières images de Bouteflika qui quitte ainsi le pouvoir vingt ans après y avoir été installé par l’armée. Ce scénario de la capitulation, jamais le vieux président, sa famille, ses proches collaborateurs et ses fidèles soutiens ne l’ont imaginé. Il s’est pourtant dessiné au fil des semaines qui ont suivi le début des manifestations du vendredi 22 février pour rejeter sa candidature à un cinquième mandat.

Au fur et à mesure que des millions d’Algériens descendent dans la rue pour exiger son départ, son maintien à la tête de l’État devient impossible. D’autant plus que le chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah, jusque là soutien indéfectible de Bouteflika, décide de le lâcher.

Rupture définitive

Le premier grand tournant survient dimanche 10 mars alors que le président rentre de Genève où il est hospitalisé depuis le 24 février. Ce dimanche donc, Gaïd Salah se fend d’une déclaration qui sonne comme une rupture définitive entre l’institution militaire et ce président qui s’accroche à son fauteuil : « L’armée s’enorgueillit de son appartenance à ce peuple brave et authentique et partage avec lui les mêmes valeurs et principes », affirme alors Gaïd Salah.

Le président et sa famille comprennent que les jeux sont presque faits. Pourtant, ils ne se résignent pas au départ et tentent une nouvelle pirouette le 11 mars, quatre jours après un nouveau déferlement d’Algériens dans la rue pour exiger une nouvelle fois son départ et celui de la « Issaba » (la bande mafieuse).

Bouteflika explique qu’il n’a jamais eu l’intention de briguer un cinquième mandat, décide de reporter sine die l’élection présidentielle prévue le 18 avril et annonce la tenue d’une conférence nationale

Ce lundi donc, Bouteflika explique qu’il n’a jamais eu l’intention de briguer un cinquième mandat, décide de reporter sine die l’élection présidentielle prévue le 18 avril et annonce la tenue d’une conférence nationale qui aura pour mission d’élaborer une nouvelle Constitution avant la fin de l’année. Objectif ?

Apaiser la colère de la rue, gagner du temps afin de trouver un plan B qui permettrait à la famille présidentielle de conserver les rênes du pouvoir. La mission s’avère désespérée tant au sein de l’état-major de l’armée les partisans du maintien du président se comptent désormais sur les doigts d’une main. Aussi les généraux pressent-ils Gaïd Salah de siffler la fin de la partie.

Démission sans contrainte

Vendredi 22 mars 2019. De nouvelles manifestations drainent encore plus de monde aux quatre coins du pays. Dans l’après-midi, Ahmed Gaïd Salah se rend à la résidence de Zéralda pour rencontrer le conseil de famille formé du président, de ses deux frères et de sa sœur, Zhor. La mission du chef de l’armée est aussi simple que claire : obtenir sans contrainte le départ du chef de l’État. Gaïd Salah explique à ses interlocuteurs qu’il est temps de remettre la démission conformément à l’article 102 de la Constitution.

Celui-ci stipule qu’en cas de maladie grave et invalidante, le président peut démissionner ou faire l’objet d’une procédure de destitution. En échange, Gaïd Salah offre des garanties pour la sécurité et la protection de la famille présidentielle qui continuerait à bénéficier de la jouissance de cette résidence médicalisée. Devant son frère assis dans son fauteuil, Saïd Bouteflika prend l’engagement que la lettre de démission sera publique au plus tard dimanche 25 mars.

En réalité, la famille n’entend pas abdiquer. Du moins, pas après avoir exploré un autre scénario. Ce plan B, Saïd le prépare depuis plusieurs jours. Le 8 mars, il l’avait esquissé devant Khaled Nezzar, ancien ministre de la Défense, auprès duquel il prend conseil. Saïd explique à son interlocuteur qu’il est prêt à instaurer l’état d’urgence ou l’état de siège pour mater la révolte populaire. Nezzar l’en dissuade mais comprend à quel point la famille présidentielle est déterminée à garder le pouvoir.

Avec Toufik, Saïd prépare un scénario qui permettrait au président et à son clan de se maintenir au pouvoir, le temps de préparer la succession

Khaled Nezzar n’est pas le seul acteur que Saïd va solliciter. Le frère cadet du président est en contact avec le général-major à la retraite, Mohamed Mediène dit « Toufik », ancien patron des services secrets. Avec lui, Saïd prépare un scénario qui permettrait au président et à son clan de se maintenir au pouvoir, le temps de préparer la succession. Mais Ahmed Gaïd Salah n’est dupe de rien. Grâce aux écoutes, aux filatures et aux différents renseignements des services qu’il contrôle, il n’ignore rien de ces manœuvres.

Course contre la montre

Aussi, samedi 23 mars, il retourne à la résidence de Zéralda pour s’assurer que la famille tienne l’engagement qu’elle a pris la veille. Sur place, il ne trouve que la sœur de Bouteflika et une vieille amie du président. Lorsqu’il demande à voir le chef de l’État, on lui explique qu’il est souffrant. Et Saïd ? Il est absent. Or la sécurité présidentielle qui assure la protection de la résidence informe Gaïd Salah que Saïd Bouteflika est bel et bien à la résidence mais qu’il se cache pour ne pas avoir à le rencontrer.

Le chef de l’armée comprend que non seulement la famille présidentielle n’entend pas honorer la promesse de rendre publique la démission, mais qu’elle échafaude un plan B dont il serait exclu. C’est désormais une affaire de temps. C’est à celui qui dégainera le plus vite.

Le 26 mars, un coup de tonnerre va ébranler Bouteflika. En déplacement à Ouargla, dans le sud du pays, Ahmed Gaïd Salah appelle à l’application de l’article 102.

Le 26 mars, un coup de tonnerre va ébranler Bouteflika. En déplacement à Ouargla, dans le sud du pays, Ahmed Gaïd Salah appelle à l’application de l’article 102. En clair, c’est la démission ou la destitution. Dans la bouche de cet homme réputé dur et impitoyable, cet appel n’est pas une invitation mais une sommation. Panique et désarroi au sein de la famille présidentielle, mais il n’est pas encore question d’abandonner la partie.

Le 27 mars, Saïd Bouteflika rencontre Toufik à la résidence Dar Al Afia, propriété du ministère de la Défense. Les deux hommes débattent de la situation explosive du pays. Le frère cadet, véritable président bis, parle de l’annonce de Gaïd Salah concernant l’article 102. Toufik suggère de demander l’avis du Conseil constitutionnel, seule instance habilitée à faire appliquer cette disposition.

Saïd évoque ensuite le limogeage d’Ahmed Gaïd Salah. Toufik l’en dissuade en expliquant à son interlocuteur que la révocation du chef d’état-major de l’armée relève des prérogatives du président. « Ce n’est pas une priorité par rapport à la situation du pays », explique l’ex-patron des services secrets. Ce dernier suggère les noms d’Ahmed Benbitour et Ali Benflis, anciens chefs de gouvernement, pour conduire une période de transition. Saïd Bouteflika s’y oppose fermement.

La piste Zeroual

Pas question de faire confiance à ces deux hommes que les Bouteflika considèrent comme des traitres. Le nom de Liamine Zeroual, l’ancien président auquel Abdelaziz Bouteflika a succédé en 1999, est prononcé. Saïd n’y voit pas d’inconvénient. Zeroual jouit d’une certaine popularité et ses compatriotes lui vouent respect et déférence. De plus, ce retraité que la politique n’intéresse plus ferait un excellent homme de consensus.

Dans l’après-midi de ce mercredi, les deux hommes sont rejoints par Louisa Hanoune, chef du parti trotskiste PT, restée très proche de la famille du président. Ces trois-là prolongent leurs conversations jusqu’en début de soirée. Toufik recommande à Saïd de tenir informé Ahmed Gaïd Salah de tous leurs échanges.

L’ancien patron des renseignements est également chargé de prendre attache avec Zeroual pour le sonder. Une rencontre entre les deux hommes est prévue samedi 30 mars à Alger.

Dans la villa de Zeroual, Toufik explique à ce dernier qu’il est mandaté par Saïd Bouteflika pour lui proposer de diriger une période de transition. Décontenancé, Zeroual se braque : « Chaque fois qu’il y a une crise, vous m’appelez. Ceux qui ont déclenché la révolution de 1954 avaient le même âge que ceux qui manifestent aujourd’hui dans la rue. » Sa colère est froide. Il comprend que le clan présidentiel veut l’impliquer dans une opération destinée à maintenir Bouteflika et sa clique au pouvoir. En apparence calme mais très irrité, Zeroual décline la proposition et conseille à l’émissaire de satisfaire le plus rapidement possible les revendications du peuple qui manifeste par millions. Fin de non-recevoir.

« Chaque fois qu’il y a une crise, vous m’appelez. Ceux qui ont déclenché la révolution de 1954 avaient le même âge que ceux qui manifestent aujourd’hui dans la rue », se braque Zeroual.

Le jour même de la rencontre entre Toufik et Zeroual, une partie du commandement de l’armée est réuni à Alger par Ahmed Gaïd Salah. Pour ce dernier, il n’y aura pas de solution à la crise sans le départ immédiat de Bouteflika. Le communiqué diffusé à l’issue de ce conclave dénonce en creux l’initiative de Toufik, sans le citer. Une course contre la montre est engagée entre la famille Bouteflika et Gaïd Salah.

Le 2 avril, alors que tout l’état-major de l’armée est en réunion au siège du ministère de la Défense, Liamine Zeroual rend public dans une lettre les détails de sa rencontre avec le général Toufik. Les révélations de l’ancien président sont du pain béni pour Gaïd Salah. Selon lui, le clan présidentiel prépare un coup tordu pour le démettre de ses fonctions et garder la mainmise sur le pouvoir. Plus de temps à perdre, Bouteflika et sa « clique » doivent partir sur le champ. Lorsque le conclave du ministère de la Défense s’achève vers 17 heures, la messe est dite.

La démission ou la destitution

De son bureau aux Tagarins, siège du ministère de la Défense, Ahmed Gaïd Salah appelle Mohamed Rougab, secrétaire particulier de Bouteflika : « Dites au président d’annoncer ce soir sa démission avant 20 heures. » Rougab demande du temps pour joindre la famille à Zéralda et rédiger le communiqué. Cinglant, Gaïd Salah menace d’encercler la résidence de Bouteflika et d’y envoyer les chars si ce dernier ne s’exécute pas. C’est chose faite, dans la soirée.

Deux ans plus tard, que devient l’ancien chef de l’État ? Depuis ce 2 avril, Bouteflika n’a jamais quitté la résidence de Zeralda. La protection autour du bâtiment a été allégée et le locataire y vit encore avec sa sœur qui veille sur lui. Il bénéficie d’une équipe médicale et reçoit très peu de visites. Cette résidence où il s’est installé à l’été 2013 après son AVC est devenue une sorte de prison qui ne dit pas son nom.

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