Politique

Violences à Benghazi : Haftar perd-il le contrôle de ses forces ?

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Khalifa Haftar dans une vidéo diffusée le 28 avril 2020.

Khalifa Haftar dans une vidéo diffusée le 28 avril 2020. © LNA War Information Division/AFP

L’explosion des violences à Benghazi marque la perte de contrôle de Khalifa Haftar sur l’Armée nationale libyenne (ANL). Constituée par des alliances tribales et des milices, l’ANL se morcèle au moment où son patron est fragilisé.

Exactions, assassinats, enlèvements… la capitale de la Cyrénaïque, Benghazi, est en proie à une recrudescence de violences depuis mi-mars. Le 18 mars, une douzaine de corps criblés de balles ont été retrouvés dans la ville. Six jours plus tard, c’est Mahmoud al-Werfalli, haut-commandant au sein de l’Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar qui est assassiné dans sa voiture aux côtés de son cousin. Le 25 mars, Hanine al-Abdaly, fille de l’avocate Hanane Baraasi assassinée en pleine rue en novembre dernier à Benghazi, est enlevée. Cette dernière avait été accusée par le colonel Ali Madi, chef du parquet militaire de Benghazi lié à l’ANL d’être impliquée dans le meurtre de Werfalli avec Mohamed Abdeljalil Saad.

Effritement de l’ANL

Cette flambée de violences dans l’Est libyen échappe à la maîtrise du nouveau Gouvernement d’union nationale (GNU). Comme à celle de Khalifa Haftar, pourtant en charge de la sécurité de la région. Mais le maréchal a vu son autorité s’effriter après l’échec de son offensive contre Tripoli en juin 2020. Certains de ses alliés étrangers, comme l’Égypte, ont redéfini leur soutien tandis que le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a opté pour une sortie de crise politique. Malgré les images de manœuvres militaires de la brigade 106 diffusées le 29 mars, l’Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar, qui mêle anciens militaires et miliciens, semble se morceler.

Werfalli défiait le système Haftar à Benghazi. Mais il n’était guère le seul, loin de là

Bien que ses propres fils, le colonel Saddam Haftar et Khaled Haftar, sont de plus en plus actifs à la tête du commandement de l’ALN, Khalifa Haftar et son clan se sont isolés à mesure que la feuille de route politique a pris le dessus sur la voie militaire. Le maréchal a ainsi vu son autorité égratignée ces derniers mois. Mahmoud al-Warfalli en est l’un des exemples. Membre de la tribu Warfalla, le lieutenant au sein des forces spéciales de la Brigade Al-Saiqa s’affranchissait de plus en plus de la coupe du général pour opérer de façon indépendante. Mahmoud al-Warfalli était en outre visé par deux mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale en 2017 et 2018 l’accusant de crimes de guerre. Pour Jalel Harchaoui, chercheur à L’Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée, « sans être un ennemi à proprement parler, Werfalli défiait le système Haftar à Benghazi. Mais il n’était guère le seul, loin de là. »

L’assassinat de Mahmoud al-Warfalli pourrait renforcer les tensions entre les Warfalla et leur tribu rivale, les Awaqir. Ces derniers ont gagné en influence à Benghazi. Or les Warfalla représentent la plus importante tribu libyenne originaire de l’ouest, mais restent en minorité dans l’est. Un cocktail potentiellement explosif pour Haftar. Membre de la tribu des Ferjani, il s’était appuyé sur des dynamiques tribales pour asseoir son autorité et constituer l’ANL. En 2014, il avait mené l’Opération Dignité de reprise de Benghazi en s’appuyant sur les Awaqir. Les tribus des Barassa, des Hassa et des Obeidat s’étaient aussi ralliées à Khalifa Haftar. Ce socle tribal a constitué une assise importante pour Haftar qui avait ensuite pu conquérir le croissant pétrolier dans le nord en 2016. Mais ces alliances restent instables et tributaires de relations changeantes.

Les finances de Haftar se sont asséchées et ses espoirs d’expansions territoriales à l’ouest sont bloqués. La probabilité d’un conflit dans Benghazi est élevée

Les divisions internes à l’ANL pourraient devenir problématiques pour Khalifa Haftar. Selon Jalel Harchaoui, « la famille Haftar sera maintenant tentée de recourir aux attaques frontales et aux liquidations pour éliminer les diverses figures qui lui tiennent tête à Benghazi. Ces divisions qui, avant juin 2020 [lorsque les forces de l’ALN ont été défaites en Tripolitaine], étaient encore gérables grâce à une logique de cooptation sont désormais plus dangereuses. Les finances de Haftar se sont asséchées et ses espoirs d’expansions territoriales à l’Ouest sont bloqués. La probabilité d’un conflit dans Benghazi est élevée. »

Quid du chef de l’armée réunifiée ?

Alors que le gouvernement d’Abdelhamid al-Dabaiba met en route le processus de réunification du pays, la question du commandement de l’armée reste en suspens. Le Premier ministre, qui a également la casquette de ministre de la Défense, élude pour le moment la question, se concentrant sur la validation du budget de l’État. De son côté, Khalifa Haftar doit réussir à conserver sa position de chef de l’armée à l’Est pour préserver sa légitimité à prétendre au poste.

Khalifa Haftar doit réussir à conserver sa position de chef de l’armée à l’Est pour préserver sa légitimité à prétendre au commandement de l’armée réunifiée

Et les négociations de réunification de l’armée, menées sous l’égide de la mission onusienne en Libye (UNSMIL) par le comité conjoint dit 5+5, avancent à pas de tortue. Les conditions requises comprennent la réouverture de l’axe côtier à Syrte, la dissolution des milices et le retrait des mercenaires étrangers.

La population de l’Est est sous tension alors que le paiement des salaires a longtemps été bloqué en raison de l’interruption de l’envoi de liquidités de la Banque centrale libyenne de Tripoli vers les banques de l’Est. Le déblocage du versement de liquidités aux banques commerciales de l’Est le 29 mars a engendré des violences. Dès le lendemain, la banque Al Wahda à Benghazi a été attaquée par des hommes armés. Cette décision visait à asphyxier économiquement le général Haftar qui utilisait les banques de la région pour financer l’effort de guerre.

Face à cette augmentation de l’insécurité à Benghazi, l’ex-patron des services de renseignements de 2012 à 2015, Salem al-Hasi, se dit très inquiet. Selon lui, « cette hausse de la violence pourrait provoquer des changements inattendus sur place, menant à créer un vide sécuritaire. Cela engendrerait plus de violences, un cycle de vengeances et pourrait mener à l’explosion de la Cyrénaïque ». Salem al-Hasi préconise que « le nouveau gouvernement conserve un canal de discussions ouvert et augmente sa présence à l’est ». Pour lui, « il est urgent que le gouvernement décentralise son pouvoir dans les régions ». Mais pour le moment, Benghazi a simplement reçu la visite le 30 mars de la ministre des Affaires étrangères Najla Mangouch, elle-même originaire de la ville.

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