Politique

Mali : « Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa sont prêts à négocier »

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Par - à Bamako
Mis à jour le 7 avril 2021 à 00:24

Un soldat malien à Ndaki, en juillet 2019

Jihadistes et chasseurs dozos ont signé un accord de cessez-le-feu avec l’aval des autorités maliennes dans le cercle de Niono, dans le centre du Mali. Pour Modibo Galy Cissé, anthropologue spécialiste des questions sécuritaires, c’est un premier pas.

Depuis plus de six mois, le cercle de Niono est au centre de l’attention, notamment le village de Farabougou, assiégé par des « jihadistes », défendu par des dozos, et théâtre d’attaques meurtrières. En juillet 2019, un accord entre les deux parties couvrant notamment la zone où se situe le village avait pourtant été négocié par l’association Faso Dambe Ton. Et en novembre 2020, quelques mois après leur installation, les autorités maliennes de transition ont à leur tour organisé un forum à Niono sur la réconciliation intercommunautaire. Mais aucune de ces initiatives n’a porté ses fruits.

Avec la bénédiction des autorités, une mission de bons offices et de réconciliation du Haut conseil islamique du Mali (HCI) a finalement trouvé le 14 mars un accord de cessez-le feu d’une durée d’un mois entre les jihadistes – affiliés à la katiba Macina, groupe lui-même lié au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) – , et les chasseurs traditionnels dozos. Environ 95 d’entre eux ont participé à la rencontre, selon des sources locales.

La signature même de cet accord avec des jihadistes fait polémique à Bamako. D’autant que les autorités acceptent de fait de céder de large partie de leurs prérogatives en échange du cessez-le-feu. Modibo Galy Cissé, anthropologue travaillant sur les questions sécuritaires dans les régions du centre du Mali et doctorant à l’université de Leiden (Pays-Bas), livre son analyse sur les perspectives offertes par cet accord.

Jeune Afrique : Comment jugez-vous l’accord de cessez-le-feu trouvé par le Haut conseil islamique, mandaté par les autorités maliennes ?

Modibo Galy Cissé : Les populations avaient besoin de cette accalmie pour retrouver leur liberté de mouvement, pour pouvoir travailler et vaquer de nouveau à leurs occupations. Nous sommes dans la zone de l’Office du Niger, où les populations sont agro-éleveuses. La contre-saison a été mauvaise et l’année dernière, elles n’ont pas pu moissonner les champs labourés, qui ont été abandonnés, quand ils n’ont pas été incendiés. Elles ne peuvent pas se permettre de rater la grande saison qui se profile.

Il faut aussi rappeler que les pêcheurs ne pouvaient plus travailler dans cette zone. Les foires étaient fermées, comme celle de Dogofry, parce que les gens n’étaient pas sûrs de pouvoir aller et venir tranquillement. Il est important que la vie puisse reprendre son cours normal.

Cet accord est-il une avancée, selon vous ?

C’est une avancée vers la paix dans cette région. Cela peut marcher, si chaque camp respecte ses engagements. Un accord avait déjà été négocié par l’association Faso Dambe Ton en juillet 2019 mais quelques chasseurs de Farabougou avaient fait obstacle à la paix en adoptant des comportements désapprouvés par les jihadistes. Le blocus qu’ils ont instauré sur le village a été pour une façon de les punir.

Beaucoup se demandent à quoi la présence des militaires à Farabougou a servi depuis six mois

L’accord prévoit le retrait de l’armée de Farabougou. N’est-ce pas problématique que les autorités maliennes renoncent ainsi à leur souveraineté sur une partie du territoire ?

Il faut tenir compte de ce qui vient du terrain et peser les avantages et les inconvénients de la présence de l’armée. Beaucoup se demandent à quoi la présence des militaires à Farabougou a servi entre octobre 2020 et mars 2021. Le blocus des jihadistes n’a pas pu être levé. Les corps de certaines de leurs victimes n’ont même pas pu être récupérés et enterrés, alors qu’ils n’étaient qu’à 2 km du village. Et les champs, qui sont pourtant proches, n’ont pas été moissonnés.

Par ailleurs, en restant à Farabougou, l’armée s’expose. Cet endroit, longtemps appelé « le bout du monde », est stratégique, car il est proche de la forêt de Wagadou, à la frontière mauritanienne, qui est un refuge pour les jihadistes. Ces derniers ont d’ailleurs dynamité les deux ponts qui permettent de rallier le village.

L’accord autorise les jihadistes à garder leurs armes lorsqu’ils prêchent dans les villages et prévoit également que les femmes se voilent dans les localités sous leur contrôle… Cela vous semble-t-il acceptable ?

Le voile pose problème pour les femmes, qui vivent de la cueillette, cultivent, font le maraîchage. Quant aux prêches, il n’y a rien de nouveau par rapport à l’accord de Macina.

L’accord contraint aussi les populations à emprunter le même chemin pour aller et revenir des foires de Dogofry, Diabaly et Sokolo et ne les autorise à se rendre au champ que dans un rayon de 2 km autour du village. C’est une façon pour les jihadistes de contrôler les routes et d’éviter que les habitants ne jouent le rôle d’indicateur pour l’armée.

Cet accord local est-il un premier pas vers des négociations à plus grande échelle entre les autorités maliennes et les jihadistes ? 

Les jihadistes sont prêts à négocier. Et Amadou Koufa [le chef de la katiba Macina] a fait savoir qu’il fallait pour cela discuter avec Iyad Ag Ghaly [le chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM)]. Au-delà des accords locaux comme celui de Niono, il faut poursuivre le processus et avoir des négociations beaucoup plus approfondies avec ces groupes.

Dans ces discussions, quel rôle joue Dioncounda Traoré, qu’Ibrahim Boubacar Keïta avait nommé Haut représentant dans le centre du pays ?

Il est difficile de parler de son rôle. Il semble loin des dynamiques, des réalités locales.

Quel bilan peut-on faire du Plan de sécurisation intégrée des régions du centre (PSIRC), lancé en 2018 ?

L’un des problèmes avec ce plan a été son approche, basée sur le tout militaire. Certains des postes de sécurité installés dans le delta central du Niger ont disparu aujourd’hui. Des milices ont vu le jour dans le centre et les conflits se sont exacerbés, avec leur lot de morts et de déplacés.

Lors des rencontres avec le gouverneur et le préfet, les populations ont toujours rappelé que l’armée ne devait pas être uniquement une force de coercition et que, pour obtenir leur soutien, elle doit d’abord regagner leur confiance. Mais elles n’ont pas été entendues. Il y a bien eu des actions de développement, mais elles n’ont pas été à la mesure de la situation.

Où en est le processus de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) dans les régions du centre du Mali ?

Au point mort. Les conditions ne sont pas réunies pour qu’il réussisse. Au camp de Soufroulaye, les moyens manquent. Il est difficile de parler de DDR dans ces conditions.