Politique

Algérie : le Hirak poursuit sa marche malgré les divisions

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Mis à jour le 30 mars 2021 à 17h11
Manifestation du Hirak à Alger, le 15 mars 2019.

Manifestation du Hirak à Alger, le 15 mars 2019. © Sadak Souici / Le Pictorium/MAXPPP

La contestation populaire en Algérie ne s’émousse pas. Elle éprouve, aussi, des difficultés à évoluer vers de nouvelles formes d’expression et d’organisation. Sans compter les dissensions idéologiques internes. Explications.

La contestation populaire en Algérie ne s’émousse pas. Depuis le 16 février, date du deuxième anniversaire du Hirak qui a provoqué la chute de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika, les marches du vendredi reprennent un peu partout dans le pays et continuent de rassembler des milliers d’Algériens.

Si ces nouvelles marches ont pu être interprétées comme des sorties commémoratives, leur maintien semaine après semaine montre une insatisfaction tenace des manifestants, qui estiment que toutes leurs revendications n’ont pas été entendues par le pouvoir. D’autant que la répression du mouvement s’est accentuée, avec plusieurs dizaines d’interpellations à travers le pays le 26 mars, selon des organisations de défense des droits de l’homme.

Mais le mouvement peine à évoluer vers de nouvelles formes d’expression et d’organisation. Les dissensions idéologiques et les ambitions personnelles, en perspective des élections législatives anticipées, risquent de lézarder un peu plus les rangs du Hirak.

Divergences idéologiques ?

En dépit des incertitudes qui planent sur l’avenir du mouvement, deux ans après sa naissance, le jeune activiste en faveur de la libération des détenus d’opinion Zaki Hannache croit dur comme fer qu’il aboutira, à terme, au déboulonnement du régime. « Le Hirak est un mouvement populaire pour le changement radical du système. Tout ce qu’on peut dire en-dehors de cette optique ne m’intéresse pas. »

Pour Zaki, le débat sur l’incursion des partisans de Rachad (mouvement islamiste) dans les manifestations vise à provoquer une confrontation entre les démocrates et les islamistes. « Tous ceux qui sont contre le pouvoir sont dans la révolution. Il ne faut pas que la diversité politique et idéologique, qui fait la force du Hirak, se mue en lutte pour se positionner ou diviser. » Il refuse de s’engager dans cette polémique qu’il qualifie de « stérile ».

Lynda Nacer, elle aussi très engagée dans le processus du Hirak, estime qu’il faut « éviter de tomber dans le piège des divisions, qui ne servent que le régime. Les divergences politiques ou idéologiques existent depuis toujours. Elles sont juste remontées à la surface grâce au Hirak. »

La protestation a remporté sa première bataille : contraindre l’ancien président Abdelaziz Bouteflika à renoncer à un cinquième mandat et à démissionner le 2 avril 2019. Elle a aussi remporté le pari de la longévité et de la « silmiya » (pacifisme). Elle n’évolue toutefois pas vers de nouvelles formes d’expression et ne s’inscrit pas dans une organisation pyramidale. « Pour le système, la question du pouvoir a été réglée avec l’ascension de Abdelmadjid Tebboune à la fonction suprême, ce qui n’est pas le cas du Hirak. Ce dernier doit désormais trouver le moyen de devenir force de proposition et ouvrir des canaux de discussions et de négociations », suggère de son côté Abdelaziz Mebarki, avocat et activiste.

Nouvelles voies

Aucune personnalité n’est toutefois parvenue à s’imposer en leader incontesté du Hirak. « Les idéologies politiques sont multiples, parfois inconciliables. Karim Tabbou, autant que Mohcine Bellabes ou l’avocat et défenseur des droits de l’homme Mustapha Bouchachi sont propulsés par une tendance et rejetés par une autre. Il est difficile, à l’heure actuelle, d’obtenir un consensus », estime Selma, 45 ans, manager d’une entreprise de communication.

Accoudée au balustre du balcon de son bureau, surplombant les alentours de la Place Audin, elle contemple le mouvement des passants et commente : « Qui peut croire que cet endroit se transforme, le vendredi, en un épicentre de la révolution ? Les Libanais, les Soudanais et les Égyptiens ont occupé la rue pendant des semaines, sans réussir vraiment à obtenir ce qu’ils voulaient. Nous, nous comptons ébranler le régime avec une marche hebdomadaire et des slogans. »

Le changement n’a pas eu lieu. Les marches sont des actions visibles qui démentent le discours officiel

La quadragénaire dissimule mal sa frustration. Elle rappelle la déclaration du chef de l’État lors de la reprise des actions de rue après une pause d’une année en raison de l’épidémie du Covid-19. Lors d’une rencontre avec deux éditeurs de presse, Abdelmadjid Tebboune avait affirmé que les marches ne l’inquiétaient guère.

Lynda Nacer partage cette appréhension : « Les marches du vendredi ne suffisent plus. Nous devons, bien entendu, garder cette forme de contestation. Mais nous devons l’alimenter par d’autres actions plus qualitatives et régulières pendant les autres jours de la semaine. » Zaki Hannache rappelle de son côté que « les gens continuent à sortir dans la rue. Cela prouve que le changement n’a pas eu lieu. Les marches sont des actions visibles qui démentent le discours officiel ».

« Mouches électroniques »

De son point de vue, la vigilance est tout de même requise contre les velléités du régime de phagocyter le Hirak. « Il utilise lourdement les médias contre le Hirak et contre les personnalités émergentes. Il recourt aussi à une armée de mouches électroniques. Il attire les activistes opportunistes par l’appât de sièges à la prochaine Assemblée nationale et aux assemblées municipales afin de rétrécir les rangs de la contestation », relève-t-il, convaincu par la justesse de la cause. Sans compter que l’impact de la crise sanitaire sur le pouvoir d’achat n’est pas de nature à apaiser le climat social.

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