Politique

Bénin : le bilan social de Patrice Talon est-il à la hauteur de son bilan économique ?

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Par - à Cotonou
Mis à jour le 2 avril 2021 à 15:19

Patrice Talon, lors d’un meeting de campagne à Natitingou, dans le nord-ouest du Bénin. © DR / équipe de campagne Talon-Talata

Alors que le premier tour de la présidentielle aura lieu le 11 avril prochain, le président béninois défend son bilan économique bec et ongles. Ses opposants et certains experts critiquent le volet social de sa politique.

« Les cinq dernières années, c’était de l’échauffement. Les cinq prochaines seront consacrées à la démonstration de force ! » Costume blanc et casquette noire, Patrice Talon enchaîne les meetings aux côtés de sa colistière, Mariam Chabi Talata. Dimanche 28 mars, il était sur la tribune de la salle du campus universitaire de Parakou. Deux jours plus tôt, lors du meeting de lancement de la tournée du « ticket » Talon-Talata, le président béninois avait déjà livré un long discours en forme de plaidoyer pro domo.

Plus de deux heures durant desquelles il a assumé à nouveau les « réformes politiques difficiles » menées au cours des cinq années de son mandat qui s’achève. Mais surtout, le chef de l’État béninois, – dont les partisans comptent bien qu’il réalise un « coup K.O. » lors du premier tour de la présidentielle du 11 avril prochain –, est longuement revenu sur son bilan économique et sur le programme qu’il veut mettre en œuvre.

Croissance renouvelée, inflation maîtrisée, politiques budgétaires assainies… De fait, le président sortant peut s’appuyer sur les résultats de sa politique de grands travaux qui transforment le pays et sur de bons chiffres macroéconomiques, malgré la crise provoquée par la pandémie de covid-19.

« Bonne résilience »

Des arguments que l’opposition, mais aussi certains experts, s’emploient cependant à battre en brèche, en mettant notamment l’accent sur l’envers social de cette série d’indicateurs « au vert » selon les critères des institutions de Bretton Woods.

« Avec la réalisation des grandes infrastructures dans le pays, l’économie est l’un des thèmes majeurs de la campagne électorale », observe Antoine Satou, expert en sciences politiques. « Mais ce n’est pas sur l’économie que le président Talon sera pris à défaut, car pour des gens qui n’y entendent rien aux chiffres macroéconomiques, il n’y a pas de croissance économique qui vaille s’ils ne la ressentent pas dans leurs poches, dans leurs ménages, dans leurs affaires. »

Le gouvernement du président Patrice Talon se félicite pourtant d’avoir sorti le Bénin de la liste des pays pauvres. En 2019, le pays est officiellement entré dans la catégorie des « pays à revenu intermédiaire » avec un revenu par habitant qui passe de 870 à 1 250 dollars.

« Depuis 2018, nous avons une croissance économique sensible qui est passée de + 5,7 % à + 6,7 % en 2019 », souligne Hugues Lokossou chargé du suivi des réformes au cabinet de Romuald Wadagni, ministre béninois des Finances, manifestement « satisfait de la bonne résilience » de son pays face aux deux principaux chocs exogènes de 2019-2020 : la crise sanitaire et la fermeture des frontières nigérianes, annoncées comme « dévastatrices pour l’économie béninoise ».

Malgré ces chocs, le pays a affiché une croissance positive à 2,3 % en 2020, selon le Rapport semestriel d’exécution de la surveillance multilatérale de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), publié en décembre dernier, qui annonce un taux de croissance de 6 % pour 2021.

De même, le climat des affaires s’est nettement amélioré selon l’enquête Doing Business 2020 qui fait progresser le pays de 4 places (149e sur 190 au lieu de 153e en 2019). Après avoir tutoyé, fin 2020, les 3 %, seuil maximal selon les critères de convergence de l’UEMOA, l’inflation au Bénin devrait se situer à 1,8 % en 2021, promet le gouvernement.

Critiques sur le front social

Mais, pour Noelia Atindégla, économiste proche du parti Les Démocrates – dont la candidate Reckya Madougou a été recalée par la Commission électorale nationale indépendante est actuellement incarcérée pour des faits de « financement du terrorisme présumé » – , ces chiffres sont à prendre avec précaution. « Le président Talon, pendant cinq ans, s’est affiché comme un ultra-libéral, profondément hostile aux mesures sociales. »

Quinze jours de campagne ne suffiront pas à Talon pour convaincre les Béninois qu’il est capable de conduire une politique sociale.

L’économiste trouve « curieux » le fait que « la part sociale du budget de l’État [soit] passée subitement à 47 % en 2021 alors qu’elle n’était, en moyenne, de 27 % entre 2016 et 2019 ». Et de conclure : « Quinze jours de campagne ne suffiront pas à Talon pour convaincre les Béninois qu’il est capable de conduire une politique sociale. »

Si le thème de la « restauration de la démocratie » occupe l’essentiel des critiques portées par les opposants au président sortant, le bilan social du quinquennat de Patrice Talon figure aussi en bonne place dans les arguments de campagne de ses deux rivaux à la présidentielle. La dynamique « Restaurer la confiance » du duo formé par Corentin Kohoué et Irénée Agossa – tous deux dissidents du parti Les Démocrates – dénonce ainsi les « dégâts sociaux du quinquennat finissant » et promet aux électeurs « d’arrêter la saignée des licenciements abusifs et du chômage galopant dans le pays ».

« Nous voulons sauver la démocratie béninoise. Nous voulons mettre fin à l’instrumentalisation des lois, à l’exil forcé et surtout à une crise sociale profonde », a pour sa part promis Allassane Soumanou Djimba, candidat du parti des FCBE (Forces cauris pour un Bénin émergent).

Débat sur l’IDH

Face à ces critiques sur son bilan social, le camp du président Talon ne s’avoue pas vaincu. « Notre indice de développement humain s’est amélioré à 0,545. En 2019, nous sommes passés 1er dans l’UEMOA, 4e en Afrique de l’Ouest et avons gagné cinq places, en passant de la 35e à la 30e place au plan africain », rappelle Ulrich Sossou, de l’Union progressiste (UP, soutenant la candidature de Patrice Talon). Une évolution qui, selon Abdoulaye Bio Tchané, ministre d’État en charge du développement, « traduit les résultats spectaculaires qui ont été enregistrés depuis 2016 ».

Plus de 51 % des enfants à l’école primaire ont accès à un repas chaud par jour

« Entre 2015 et 2019, nous avons donné de l’eau potable à plus de 10 % de notre population. C’est pareil pour l’électricité ; nous avons porté l’enveloppe liée aux cantines scolaires, en 2016, d’un milliard de francs CFA à douze milliards ; ce qui fait que plus de 51 % des enfants à l’école primaire ont accès à un repas chaud par jour », justifie notamment le ministre, assurant que « les résultats obtenus au niveau de l’IDH ne sont pas accidentels. »

Une progression de l’IDH que relativise cependant Noelia Atindégla, qui juge que « le Bénin reste à un niveau faible, voire en deçà de la moyenne en Afrique : si l’on tient compte de l’IDH du PNUD corrigé des inégalités, le Bénin est un de ceux qui consacrent le moins de ressources à l’éducation, soit 4,2 % de son PIB, et affiche un des taux d’alphabétisation les plus faibles de l’UEMOA, soit 32,9 % de la population.

Emblématique de l’engagement social, le projet Assurance pour le renforcement du capital humain (ARCH) est entré dans sa phase de généralisation depuis le 19 janvier 2021, permettant à 180 000 nouvelles personnes de bénéficier dans 21 communes de l’assurance maladie gratuite de l’État pour une durée de trois ans. « Cela concerne 22 affections et actes médicaux. Ce qui représente à peu près 70 % des infections les plus courantes », explique Véronique Tognifodé, ministre chargée des affaires sociales.

Également à l’actif du gouvernement, le déblocage de 15 milliards de francs CFA en octobre dernier pour éponger des arriérés d’avancement des travailleurs. « Une bonne nouvelle », selon les partisans du pouvoir qui n’est pas du goût de tous les travailleurs.

Entre 2016 et 2020, 2 565 agents des sociétés d’État ont été renvoyés

Pour Kassa Mampo, secrétaire général de la confédération syndicale des travailleurs du Bénin (CSTB), cette enveloppe ne saurait combler le sacrifice consenti par les travailleurs en « licenciements abusifs ». « Entre 2016 et 2020, c’est 2 565 agents des sociétés d’État renvoyés ; 27 policiers licenciés et plus de 300 enseignants radiés. C’est l’équivalent de 26 milliards de francs CFA de salaire économisés par le gouvernement en quatre ans. Et on nous met en place 15 milliards ! Qui a gagné ? », s’est interrogé le syndicaliste, énième pourfendeur des mesures sociales du gouvernement, pressé par Kassa Mampo à « passer enfin au partage des richesses engrangées du fait de la croissance économique massivement vantée ».

Le président Patrice Talon, en reconnaissant ouvertement qu’il a pris, au cours de son premier mandat, « le risque d’être impopulaire », est sans doute conscient du déficit de son bilan social. Reste maintenant à convaincre les Béninois que, pour les cinq prochaines années, il n’y aura plus de nouvelle traversée du désert.