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Les miraculées de Nairobi

Une poignée de prostituées kényanes font l’objet d’études scientifiques, car, malgré de nombreux rapports sexuels à risque, elles sont restées séronégatives.

Au détour des ruelles du bidonville de Majengo, l’un des plus pauvres de Nairobi, on croise Munyiva, 52 ans. Elle est là comme d’autres femmes, assise devant sa porte sur un petit tabouret. Elle s’est drapée dans un kanga, tissu coloré traditionnel de la côte kényane, qui dévoile ses épaules potelées. Un oeil non averti supposerait qu’elle discute tranquillement avec ses voisines. Pourtant, elle est l’une des prostituées de ce quartier chaud de la ville. Elle attend ses clients, des routiers, mais surtout des commerçants et acheteurs du marché d’occasion tout proche. Ce dernier s’étale sur plusieurs hectares. Vendeurs de vêtements, de rideaux ou encore de ferraille s’y côtoient dans un joyeux brouhaha. Au coeur du bidonville, Munyiva travaille chez elle, pour moins de 1 euro la passe. Anonyme parmi ses collègues, elle est néanmoins bien connue de la communauté scientifique : elle est résistante au VIH. Sur ce continent qui compte trente millions de séropositifs, soit 75 % du total mondial, les quarante à soixante résistantes kényanes font figure de miraculées du sida. Munyiva est toujours séronégative, elle qui reçoit depuis plus de trente ans entre quatre et sept clients par jour, généralement sans utiliser de préservatif !
Depuis le milieu des années 1980, les chercheurs tentent de percer le secret de celles que l’on nomme communément « les résistantes », ou encore les « exposées non infectées ». Leur immunisation serait naturelle. La plupart d’entre elles ont dans le sang des lymphocytes CD8 cytotoxiques, c’est-à-dire tueurs de cellules. Ils détruiraient le virus dès son entrée dans l’organisme. Pourquoi sont-elles les seules à être épargnées ? Selon le docteur Kimani, responsable de la clinique où le cas de ces femmes est étudié, « il s’agit là de la sélection naturelle. Certaines personnes sont « programmées » pour résister aux maladies, alors que d’autres en meurent. » D’ailleurs, le cas des résistantes de Nairobi n’est pas unique en Afrique. Des phénomènes similaires ont été observés par des scientifiques anglais et français en Gambie et en Côte d’Ivoire. Phénomène encore plus étrange, après avoir été considérées pendant des années comme résistantes, certaines prostituées sont devenues séropositives. Leur seul point commun : elles ont arrêté un temps la prostitution. Les scientifiques en ont conclu que leur résistance s’acquiert, et qu’elle peut, par conséquent, se perdre. « L’interprétation la plus simple se résume à ce constat : tout se passe comme si en étant exposées régulièrement au VIH elles se vaccinaient, entretenant une réponse immunitaire qui les protège », commente le Français Michel Kazatchkine, directeur de l’Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS). Le contact avec le virus renforce ainsi toujours plus leur résistance. Mais il existe une contrepartie majeure : « Quand elles ne sont plus stimulées par le VIH, cette réaction immunitaire diminue et ne les protège plus », poursuit le scientifique. Pour conserver cette résistance, les femmes n’ont alors qu’une solution : ne jamais se protéger contre le virus. Mais elles l’ignorent. Médecins et scientifiques ne leur ont pas révélé cette particularité, pourtant vitale.
Les « résistantes », qui sont au moins au courant de leur statut, ne se vantent pas de leur miraculeuse exception. Bien au contraire, elles la cachent. « Je n’en parle jamais à mes clients ou à mes voisins. Une fois, j’en ai parlé à d’autres prostituées. Elles sont devenues très agressives, et m’ont assuré que personne ne pouvait être résistant ! » raconte Nancy, 43 ans. Lorsque ces femmes apparaissent à la télévision, leurs voisins ne comprennent pas vraiment de quoi il s’agit. « Ils m’ont vue à la télé, mais n’ont pas entendu le commentaire. Ils ont cru que j’étais séropositive. »
Tout a commencé en 1983. Un Canadien de l’université du Manitoba, le professeur Plummer, décide d’ouvrir un centre médical dans le bidonville le plus « chaud » de la capitale kényane, pour y étudier les maladies sexuellement transmissibles (MST). Avec l’apparition du sida, il décide de suivre plus de quatre cents prostituées, pour connaître leur taux de contamination. Quelques années plus tard, il a bien fallu se rendre à l’évidence. On était en présence d’un phénomène inconnu : une résistance naturelle au VIH. « J’ai appris que j’étais résistante au début des années 1990. J’étais très heureuse et troublée, car j’ai cru pendant des années que j’étais séropositive. J’avais eu des relations sans préservatif avec des clients qui m’avaient caché leur contamination. D’ailleurs, certains sont déjà décédés », confie Nancy. Cette découverte n’a pu être dévoilée aussitôt, comme l’explique le docteur Kimani, responsable du centre médical : « Nous avons voulu publier ce rapport dès 1991, mais je pense que c’était impossible. Le monde n’était alors pas prêt à entendre parler de résistance au VIH. » Il a donc fallu attendre que de telles remarques soient formulées par d’autres scientifiques, ailleurs dans le monde.
Le professeur Plummer pensait rester deux ans au Kenya. Mais ses fabuleuses découvertes l’ont finalement poussé à y séjourner pendant dix-sept ans. Car les scientifiques prennent le phénomène très au sérieux. Un moment sceptiques sur sa véracité, ils s’accordent aujourd’hui à le reconnaître et sont même allés beaucoup plus loin. Puisque cette résistance est immunitaire, ils doivent pouvoir la reproduire ! Forts de cette découverte, ils ont élaboré un candidat vaccin devant provoquer dans l’organisme le même type de réponse que celui des résistantes. Il est actuellement testé dans plusieurs pays d’Afrique, dont le Kenya. Il faudra encore de longues années pour connaître les résultats concernant son efficacité. Le vaccin déclenchera-t-il une réaction immunitaire suffisante pour contrer le virus ? Une question qui a son importance pour les milliers de volontaires qui participeront à la troisième phase de tests, sur l’homme.
L’Afrique ne serait-elle pas, une fois de plus, le terrain d’expérimentations des scientifiques occidentaux ? Le docteur Omu Anzala, responsable de la Kenya Aids Vaccine Initiative (KAVI), qui mène le programme de tests au Kenya, répond par la négative : « L’Afrique est le continent le plus concerné par le VIH. Au Kenya, 13 % à 15 % de la population est séropositive. Sept cents personnes en meurent quotidiennement. La seule solution est de trouver un vaccin. Pour les médicaments antirétroviraux, nous sommes restés assis à attendre que quelqu’un nous aide. Résultat : ils ne sont toujours pas accessibles. Mais si nous participons à la découverte et à l’élaboration du vaccin, alors nous avons l’espoir que tous les Africains puissent un jour y avoir accès. » Ce projet kényan, dont la deuxième phase de tests a demandé des investissements colossaux, est loin d’être le seul. La concurrence est rude et les scientifiques se livrent entre eux une véritable course.
La clinique des prostituées du bidonville de Majengo, elle, vivote. Ces femmes sont à la base des recherches sur le vaccin antisida ; pourtant, pour elles, rien n’a changé. Les voisins continuent à les mépriser. Rose Mary, séropositive depuis près de vingt ans et patiente de la clinique, dresse un bilan amer de ces recherches. « Je me demande ce qu’il adviendra de celles qui, comme moi, sont déjà séropositives, car personne ne nous sauvera, nous ! » Nancy, l’une des résistantes, espère mettre suffisamment d’argent de côté pour ouvrir un salon de coiffure. « Je déteste ce que je fais. Et puis, je suis trop vieille maintenant, je suis fatiguée. Je n’ai plus envie de passer mes nuits en ville. » L’origine de sa résistance reste pour elle un mystère : « Pourquoi moi ? Je n’ai pas été plus méritante que mes amies qui sont mortes du sida. » Elle remercie Dieu pour cette chance, mais attend autre chose de la vie. Après avoir été des objets pour les hommes, des sujets d’étude pour les scientifiques, une curiosité pour les journalistes, les résistantes de Nairobi continuent de vivre dans des conditions déplorables. Le vaccin, s’il existe un jour, sauvera peut-être des vies, mais n’aura pas amélioré la leur.

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